A 30 ans, Jonathan Eysseric ne compte aucune victoire dans un grand tableau en simple sur le circuit ATP. Et pourtant, en 2008, invité par l’organisation, le Français avait bien failli faire tomber Andy Murray, alors déjà 12e joueur mondial et tête de série numéro 10 (il sera même finaliste de l’US Open quelques mois plus tard), au 1er tour de Roland-Garros. Il avait ainsi mené deux sets à un sur un court Suzanne-Lenglen en fusion, avant de s’incliner en cinq manches (6-2, 1-6, 4-6, 6-0, 6-2) après 2h44 de combat.

Eysseric, qui avait été numéro 1 mondial chez les juniors l’année précédente, était à l'époque le benjamin des engagés et n’affichait pas encore 18 printemps au compteur. S'il pointait à la 390e place mondiale, le niveau entrevu ce 25 mai 2008 recelait de belles promesses pour l’avenir. Mais le passage des juniors aux professionnels est bien plus complexe qu’il n’y paraît et il n’a pu confirmer au plus haut niveau.

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Désormais 597e à l’ATP (et au mieux 202e), le natif de Saint-Germain-en-Laye s’entraîne dans le sud de la France pour se préparer à la reprise des circuits, peut-être cet été. En attendant, il a accepté de revenir sur ce fameux match lors d’un entretien. Entre grand souvenir et frustration, l’épisode l’a marqué durablement, même s’il confie avoir tourné la page désormais.

A l’époque, c’était votre deuxième Roland-Garros et vous étiez encore très jeune. Comment abordiez-vous l’événement ?

Jonathan Eysseric : J’allais avoir 18 ans, j’étais en pleine bourre, je jouais bien depuis un ou deux mois. Je m’entraînais beaucoup avec Olivier Soules (ancien coach de Paul-Henri Mathieu notamment et responsable des moins de 15 ans à la FFT désormais, ndlr) et avec tous les mecs du Team Lagardère à l’époque, comme Julien Benneteau. Je me souviens qu’on regardait tous le tirage de Roland-Garros en direct sur internet – c’était la première fois que ça se passait comme ça – et ça avait planté. Je crois qu’au début, je devais jouer Murray puis ça avait changé, avant de confirmer que c’était bien lui.

Comment avez-vous accueilli la nouvelle ?

J. E. : On m’a dit : ‘Tu es bon pour jouer sur un grand court.’ Moi, j’avais 17 ans et je commençais un peu à ‘mouiller’ comme on dit. J’étais entre deux sentiments en fait : j’étais excité et en même temps, je me disais que ça allait être chaud. Et le tirage, c’est le jeudi ou le vendredi, donc pendant deux-trois jours, j’ai cogité et je me suis demandé si j’allais me faire éclater. Je me suis posé plein de questions en fait.

Jonathan Eysseric à Roland-Garros en 2008

Crédit: Getty Images

Pour vous, qu’est-ce que Murray représentait alors ?

J. E. : Il n’avait que trois ans de plus que moi mais il était déjà 12e mondial. Et c’était quelqu’un qui était régulièrement en quarts ou en huitièmes dans les tournois du Grand Chelem (en huitièmes partout sauf à Roland, ndlr). Pendant les trois premiers tours, il mettait des roustes à ses adversaires. C’était déjà un monstre de régularité, donc c’est pour ça que je me disais que ça allait être très dur.

Je le surprends un peu parce qu'il n'a quasiment pas eu d'opposition pendant un set, et d'un coup, mon niveau change complètement

Le match commence et vous perdez rapidement le premier set. Etait-il hors de portée ou étiez-vous trop tendu ?

J. E. : Au début, j’étais très tendu, oui. C’était tout nouveau pour moi : c’était un dimanche, il faisait très beau, il y avait beaucoup de monde dans les tribunes du Suzanne-Lenglen. J’avais la chance de taper très bien à l’entraînement, donc même si j’étais très tendu, je savais que je jouais bien à ce moment-là. Mais oui, je prends 6-2, je commets énormément d’erreurs (19 en tout dans ce premier set, ndlr). Et je me dis qu’il va falloir se mettre en route parce que sinon, ça va aller très vite.

Comment avez-vous réussi à vous relancer d’un coup alors ?

J. E. : Je frappais bien dans la balle en fait. Je faisais énormément de fautes, mais c’était de la précipitation. J’étais un peu tétanisé, j’avais le bras qui tremblait, mais d’un coup, ça se libère parce que je prends 6-2 et que je n’ai plus grand-chose à perdre en fait. Peu à peu, je me décomplexe, et dès le début du deuxième, j’arrive à mieux jouer, à faire moins de fautes. Quelque part, je surprends un peu Murray parce qu’il n’a quasiment pas eu d’opposition pendant un set et d’un coup, mon niveau de jeu change complètement.

Andy Murray à Roland-Garros en 2008

Crédit: Getty Images

Murray était hyper malin. Il avait déjà cette intelligence de jeu : il trouvait toutes les zones, savait faire des amorties et à peu près tout techniquement

Et le match tourne totalement…

J. E. : Je lui mets 6-1 (en 24 minutes, ndlr), et au troisième, je mène 5-2 double break. Mais dans cette période de ma carrière, je faisais pas mal de petites crampes de stress sur les gros tournois. Peut-être que je serrais un peu trop ma raquette quand j’étais tendu. Et à ce moment-là, je sens que je commence à avoir des petites crampes aux doigts et à la main. Ça me fait paniquer un peu d’être sur un grand court et d’avoir ça. Le match durait depuis une heure et demie et je ne suis plutôt pas mauvais physiquement, donc c’était sûrement le stress. Et je pense que les deux-trois jours de tension entre le tirage et le match ont commencé à peser. Je me fais débreaker, et à 5-4, j’appelle le kiné. Il me masse et j’arrive à conclure le set sur mon service.

Mais vous étiez en sursis, vu le score des deux derniers sets.

J. E. : Au quatrième, j’ai vraiment des crampes partout. Je prends 6-0, mais mine de rien, j’ai des balles de jeu dans tous les jeux. Murray sent que je suis moins bien et me fait courir, des droite-gauche.

Etait-il déjà aussi fort tactiquement que lorsqu’il a gagné des titres en Grand Chelem ?

J. E. : Il était hyper malin. Il n’avait pas encore les coups qu’il a eu ensuite quand il était au summum, quand il frappait bien plus fort. Mais il avait déjà cette intelligence de jeu : il trouvait toutes les zones, il savait faire des amorties et à peu près tout techniquement. Quand il s’est retrouvé mené deux sets à un, il a bien analysé la dynamique du match donc il m’a fait courir. Au début du cinquième, ça commençait à aller mieux au niveau des crampes, mais pendant un set et demi, j’avais lutté psychologiquement. Et j'étais juste épuisé d’avoir tant lutté contre moi-même : je n’avais plus de crampes, mais je n’avais plus de jus. Il savait beaucoup mieux gérer ces situations, il m’a roulé dessus à la fin.

Jonathan Eysseric à Roland-Garros en 2008

Crédit: Getty Images

Honnêtement, si je n'avais pas eu ces crampes de stress pendant le quatrième set, il n'y avait aucune raison que ça se passe mal. Tout le monde était derrière moi

Avez-vous un souvenir précis de l’ambiance ce jour-là sur le Lenglen ?

J. E. : C’était assez dingue. Malheureusement, je n’ai pas eu la chance de revivre des émotions de ce genre. Maintenant, ça me permet aussi de me rappeler plus précisément comment c’était. C’est un sentiment incroyable de jouer devant autant de monde et d’arriver à tirer son épingle du jeu. Et surtout, à ce moment-là, je ne surjouais pas. Je ne me souviens plus vraiment si lui jouait bien ou pas, mais de mon côté, je menais deux sets à un et je trouvais ça ‘normal’. C’est ce qui m’a fait enrager : de ne pas avoir su gérer mes émotions pour bien me sentir dans ce quatrième set. Je me disais : ‘Je suis en train de faire un truc bien et je vais tout perdre à cause de crampes de stress…’ Et honnêtement, si je ne les avais pas eues, pendant le quatrième set, il n’y avait aucune raison que ça se passe mal. Tout le monde était derrière moi.

Saviez-vous à l’époque qu’il avait plus de difficultés sur terre battue et comment comptiez-vous les exploiter tactiquement ?

J. E. : Je savais que ce n’était pas un mec qui liftait beaucoup, même s’il avait été en partie formé en Espagne. Il pouvait bien jouer sur terre, mais il aimait jouer à plat. Forcément, si j’arrondissais bien les trajectoires, il ne pouvait pas prendre la balle aussi tôt qu’il l’aurait voulu. Et j’avais le temps de m’installer dans l’échange, il ne me prenait pas de vitesse. Le but, c’était de jouer mon tennis de gaucher, même si c’était sur son meilleur coup dans la diagonale (le revers de Murray, ndlr). Non, je n’avais pas vraiment de plan. En plus, j’étais jeune et c’était la première fois que je jouais sur un tel court. Si je commençais à trop réfléchir, à changer mon jeu… Il fallait que je lui rentre dedans et ça a marché plutôt bien. Honnêtement, j’ai la sensation que – c’est peut-être prétentieux – j’aurais dû le gagner avec un peu plus d’expérience. Mais on ne le saura jamais.

En sortant du court, était-ce cette déception qui primait ?

J. E. : Quand je quitte le court, je suis défait. J’ai une toute petite partie de moi qui est contente de ne pas avoir été ridicule et qui me dit : ‘Tu as honoré ta wild-card, c’est déjà pas mal.’ Mais je suis vraiment défait parce ce match-là était à ma portée. J’aurais pu faire beaucoup mieux. Mon côté matcheur et gagnant est ressorti : je ne peux pas être content d’avoir juste fait cinq sets au 1er tour de Roland-Garros. On ne joue pas pour ça, mais pour essayer de gagner ces matches. Et si on le fait, c’est cool, sinon, ça fait mal. C’est vraiment dommage.

Andy Murray à Roland-Garros en 2008

Crédit: Getty Images

J'ai eu un petit coup de blues de me retrouver à jouer des Futures alors que j'avais vécu ça l'année précédente

Vous n’avez pas percé au plus haut niveau malheureusement par la suite. Avec le recul, cela reste-t-il un grand souvenir ou un fardeau ?

J. E. : Ce n’est pas une malédiction, parce qu’il y a je ne sais combien de millions de gens qui rêveraient de jouer un match comme celui-là, sur un grand court avec autant de monde à Roland-Garros. C’est une chance inouïe d’avoir pu vivre ça. Ce n’est pas un tournant de ma carrière parce qu’à 17 ans, tu ne peux pas dire ça, il y en a eu 1000 autres où j’aurais peut-être dû faire mieux. Mais ça pouvait être un tremplin énorme de gagner ce match. Si je l’avais gagné à 17 ans, les retombées auraient été différentes au niveau de la confiance. En plus, je crois que Murray met une rouste à José Acasuso au 2e tour (6-4, 6-0, 6-4, ndlr). Ça aurait pu être une belle opportunité, on ne sait pas ce qui aurait pu se passer derrière. Tu peux aussi ne plus gagner un match après parce que tu t’es cru arrivé. On ne sait pas, mais j’aurais bien aimé explorer cette voie-là.

Vous êtes-vous servi de ce match par la suite ? L’avez-vous revu ?

J. E. : Dans les mois qui ont suivi, ça s’est plutôt très bien passé. J’ai gagné des Futures et je suis monté à mon meilleur classement du moment. Mais l’année d’après, je me suis blessé, ce qui ne m’était jamais arrivé. J’ai eu une tendinite, et au lieu de relativiser, je l’ai mal gérée mentalement. J’ai joué avec, ça a été mal traité et j’ai perdu énormément de confiance. Je me suis rattaché à des moments plus positifs et, lors des deuxième et troisième sets contre Murray, je me suis rarement aussi bien senti sur le terrain. J’ai essayé de les regarder à nouveau pour comprendre pourquoi je n’arrivais pas à les reproduire.

C’était une sorte de thérapie si je vous suis ?

J. E. : Oui, je regardais ça pour essayer de me remémorer ces sensations. Mais le mental, c’est tellement complexe que ce n’est pas comme ça que tout revient. J’ai eu un petit coup de blues de me retrouver à jouer des Futures alors que j’avais vécu ça l’année précédente. Mais c’est la dure loi du tennis. C’est comme ça.

Jonathan Eysseric à Roland-Garros en 2008

Crédit: Getty Images

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