Il n’y aura pas toujours un Hugo Gaston pour sauver la patrie en danger. L’automne dernier, le natif de Toulouse avait fait rêver les rares spectateurs de Roland-Garros, rejouant David contre Goliath à sa manière pour être le seul Français à rallier les huitièmes de finale du simple messieurs. L’arbre qui cachait la forêt d’un tennis tricolore en grande difficulté. Les mois ont passé et rien n’a changé. Pire, d’un pessimisme relativement exceptionnel, l’humeur est désormais passée à un défaitisme logique car fondé sur les derniers résultats de nos représentant(e)s.
En octobre, le salut français était aussi (et surtout) venu de ces dames : Fiona Ferro et Caroline Garcia avaient, elles aussi, rallié la seconde semaine du côté de la Porte d’Auteuil. Mais depuis, elles n’ont pas transformé l’essai pour ainsi dire. A tel point qu’en avril (et encore cette semaine), le classement WTA n’affichait plus une Bleue dans le Top 50 mondial, une triste première depuis près de 35 ans (septembre 1986). A Strasbourg cette semaine, elles étaient six engagées au 1er tour et aucune n’a réussi à rallier les quarts.
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Avoir des Français en seconde semaine, est-ce trop demander ?

Pour Garcia et Mladenovic, que le Top 10 semble loin...

"Je pense que chez les filles, chaque situation est particulière. On ne s'est pas trompé sur le potentiel de Caroline Garcia et Kristina Mladenovic puisqu'elles ont toutes les deux été dans le Top 10 (la première a été même numéro 4 mondiale en octobre 2018, NDLR). On n'y arrive pas par hasard, même deux semaines, peu importe : il y a un niveau de jeu qui le permet. Mais le tennis est une remise en question permanente. Si les choses n'évoluent pas, le retour de bâton est violent et je pense que les gens ne s'en rendent pas trop compte. Il y a les forces des autres joueuses, les choix d'entraîneurs et plein de petits facteurs qui font la différence. Et une fois que s'installe le doute, c'est difficile, surtout que l'on parle de deux joueuses dont le tennis est à risques", observe Camille Pin.
Ses habitudes, Garcia les a bousculées en choisissant à 27 ans de se séparer de son père Louis-Paul, son coach de toujours, s’attachant les services de Gabi Urpi avec lequel elle travaillait déjà depuis quelques mois à l’académie Rafa Nadal de Majorque. Un choc psychologique et un choix fort dont les répercussions positives ou négatives sont encore incertaines, mais qui pourrait relancer sa carrière. Kristina Mladenovic, de son côté, avait entamé une collaboration avec l’Allemand Sascha Bajin, ancien coach de Naomi Osaka, en 2019 à laquelle ce dernier avait mis brutalement fin malgré des résultats encourageants.

Caroline Garcia à Parme en 2021

Crédit: Imago

Ferro dans le flou, Burel prometteuse mais encore verte

Fiona Ferro, qui était attendue pour prendre le relais de ses aînées, a connu de son côté des problèmes physiques à répétition. On ne l’a d’ailleurs plus revue sur un court en compétition depuis son abandon à Istanbul voici plus d’un mois. Pour la suite, il y a Clara Burel qui, à 19 ans, avait aussi fait des merveilles avec un 3e tour lors de l’édition 2020 de Roland-Garros. Brillante sur le circuit secondaire – elle a gagné récemment l’ITF de Saint-Gaudens –, la 146e joueuse mondiale pourrait encore créer la bonne surprise.
"Je crois beaucoup en Clara, elle a quelque chose dans sa raquette de différent. Elle a un œil, elle sait tout faire et c’est une énorme combattante. Toutes ses qualités font qu’elle gagne beaucoup de matches et que je la vois rentrer dans les 50 meilleures joueuses du monde dans pas longtemps. Depuis qu'elle a 14 ans, elle a vraiment dégusté niveau blessures. Si elle arrive à faire plusieurs saisons pleines d'affilée, ça va être quelque chose", observe notre consultante. Mais il lui reste du chemin à parcourir et Burel ne peut être la locomotive espérée à court terme.

Clara Burel à Roland-Garros (2020)

Crédit: Eurosport

Mais si le tennis féminin français a souvent déçu ces dernières années, les résultats de ces messieurs compensaient. Ce n’est plus le cas, ce qui assombrit considérablement le tableau. Les conditions de jeu actuelles, plus ou moins bien encaissées par les joueurs, peuvent bien sûr expliquer certaines défaillances individuelles (Gaël Monfils et Benoît Paire par exemple), mais le coronavirus n’est qu’un facteur conjoncturel dans une crise structurelle. Un constat s’impose : l'affaissement progressif de ceux que l'on a appelés (malgré eux) les "nouveaux Mousquetaires" n’est pas compensé.

Chez les messieurs, aucun Bleu dans le Top 30 à la Race : le trou générationnel se confirme

"Il y a un changement de génération, un petit trou. Gilles (Simon) et Jo-Wilfried (Tsonga) ont 36 ans, Richard (Gasquet) bientôt 35, et ça commence à être difficile. Ils sont bluffants de motivation parce qu'ils auraient pu arrêter il y a un moment, mais ils aiment le tennis. Ils ont envie de choisir comment ils finiront. Il ne faut rien attendre d’eux. Lucas Pouille pouvait viser le Top 10 après sa demi-finale en Australie en 2019 (il l'a été très brièvement, NDLR), mais il a été beaucoup blessé. C'est impossible de rester haut si on n’est pas constant. Le talent est là, mais la constance physique et mentale est prépondérante. Ils jouent tous bien dans le Top 100. Le niveau moyen n'est pas assez élevé. Ils sont capables de très bien jouer sur quelques semaines, mais ils ont du mal à être réguliers dans le temps", analyse Camille Pin.
Et les résultats sont impitoyables. A Rome, aucun des cinq Bleus en lice n’a réussi à franchir le 1er tour, la fin d’une série de 145 Masters 1000 avec au moins un match gagné, une première depuis Hambourg en… 2004. A la Race (classement mondial sur les points enregistrés depuis le 1er janvier), Jérémy Chardy est le premier Français et pointe à la 36e place. Et le Palois n’a gagné que trois matches sur terre battue avant Roland-Garros. Mais la véritable déception de ce début de saison a un nom : Ugo Humbert.

Ugo Humbert à Madrid en 2021

Crédit: Getty Images

Il n’est pas question ici d’accabler le Messin qui connaît un coup de moins bien après une fin de saison 2020 très prometteuse. Mais sa progression constante laissait espérer qu’il reprenne vite le flambeau de ses aînés. Sa 60e place actuelle à la Race dit tout de ses difficultés qui s’ajoutent à celles de ses compatriotes. "Sa défaite en cinq sets contre Nick Kyrgios au 2e tour de l’Open d’Australie l’a peut-être affecté. Quand tu es un jeune qui débarque, après ce genre de match, on te dit : ‘C’est super’, et lui, il n’en est plus là. Ce revers lui a peut-être fait mal parce qu’il ne se satisfait plus de juste faire un bon match. Il a changé de statut par rapport à ses attentes, aux médias et aux autres. Il faut lui laisser du temps", analyse Camille Pin.

A défaut de champion, retrouver de la densité grâce à la politique fédérale

Toujours est-il que la quête du sauveur, qu’il s’agisse de Humbert ou d’un Monfils renaissant à Roland-Garros avec l’appui du public et une confiance retrouvée, est symptomatique de la situation actuelle du tennis français. Le réservoir n’est plus aussi impressionnant qu’il ne l’a été. Tous les pays connaissent des périodes plus ou moins fastes. Est-ce à dire que toute politique fédérale serait vaine face à ce constat ? Dans le podcast Echange, Guy Forget s’est exprimé sur le sujet, considérant qu’une fédération ne pouvait pas "créer un champion" mais générer de la densité dans le Top 100.
C'est également la conviction du nouveau DTN de la Fédération française de tennis (FFT), Nicolas Escudé, qui avait expliqué lors de son intronisation vouloir "minimiser les trous générationnels", en élargissant la base du recrutement, mais aussi en revoyant en partie l’enseignement. Car si la fédération a pris conscience depuis quelques années de l’importance du travail sur le mental, d’autres lacunes peuvent expliquer les difficultés actuelles. Pour la 15e année consécutive, aucune Française n’a réussi à s’extraire des qualifications cette semaine à Roland-Garros : un constat qui doit interpeller sur le niveau moyen actuel.
"Quand j'entraînais les jeunes filles à l'INSEP il y a quelques années, elles avaient d'excellentes qualités physiques et de frappes de balle. Mais j'avais l'impression qu’elles n'avaient pas de structure de jeu et ça m'avait choqué. A un moment, le concept de jouer croisé court pour s’ouvrir le long de la ligne, on doit l’apprendre en club tout petit. Et peut-être qu’on a oublié ses fondamentaux tactiques à un moment donné. Il faut se remettre en question sur du concret : comment gagner un point ?", conclut Camille Pin. Vaste programme. En attendant des jours plus prolifiques, à Roland-Garros, mieux vaut se préparer au pire, quitte à être agréablement surpris.
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