Naomi Osaka a posé une petite bombe dans le milieu tennistico-médiatique en annonçant cette semaine qu'elle refuserait de participer aux conférences de presse pendant Roland-Garros. Pour justifier sa décision, la Japonaise a avancé deux arguments :
  • Son bien-être, d'abord : "J'ai souvent ressenti que les gens n'ont pas de considération pour la santé mentale des athlètes, et cela se confirme quand je vois une conférence ou lorsque j'y participe. (…) J'ai regardé beaucoup d'athlètes se décomposer dans une salle de presse après une défaite et je sais que vous aussi. Je pense que la situation entière est comme frapper quelqu'un à terre et je ne comprends pas le raisonnement derrière cela."
  • Elle a ensuite pointé indirectement une forme d'inutilité de l'exercice : "Je me suis souvent retrouvé à répondre à des questions qui ont déjà été posées plusieurs fois".
Roland-Garros
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15/06/2021 À 14:11
C'est bien sur le premier point que Naomi Osaka a le plus insisté dans son message posté sur ses réseaux sociaux, confirmant d'ailleurs que c'est de plus en plus via ce moyen que les stars du tennis communiquent, ce qui doit nous interpeller, nous journalistes.
Personne n'est dans la tête de Naomi Osaka. Ni vous ni moi. J'avoue, tout de même, avoir été surpris par la violence de son message, sur le fond comme sur la forme. Que la conférence de presse soit un exercice parfois rébarbatif pour les sportifs, chacun peut le comprendre. Qu'il soit même douloureux après une défaite cruelle par son extrême sécheresse ou parce qu'elle intervient au contraire après un combat harassant, là encore, chacun peut l'entendre. Mais j'avoue humblement que jamais il ne m'était venu à l'esprit qu'il puisse mettre en péril la "santé mentale" d'un joueur ou d'une joueuse.

Naomi Osaka

Crédit: Getty Images

La métaphore utilisée, celle de la personne à terre frappée par une meute, est même d'une grande brutalité. Pour avoir assisté à des dizaines et des dizaines de conférences de presse, c'est le plus souvent la méthode des pincettes que celle du rentre-dedans qui est utilisée pour interroger les vainqueurs et, plus encore, les vaincus. Le respect est la règle tacite. Les journalistes qui couvrent le circuit à longueur d'années connaissent les exigences de ce métier et les sacrifices consentis par les sportifs.
Quand un joueur arrive en conférence de presse après avoir perdu en cinq sets et cinq heures, j'ai rarement (pour ainsi dire, jamais) vu un journaliste moquer, attaquer ou critiquer trop sévèrement l'intéressé. Bien sûr, certaines questions peuvent être maladroitement formulées, mal perçues voire complètement à côté de la plaque de temps à autre, et encore une fois, nous sommes du bon côté : celui de l'observateur, qui a tranquillement regardé le match pendant que les acteurs suaient. Et comme le journaliste est à peu près aussi peu enclin que le sportif à supporter la critique, chacun a sans doute une vision biaisée selon sa position.
Malgré tout, c'est la première fois que je lis que les conférences de presse porteraient atteinte à la santé mentale des joueurs. L'ensemble du système, de la pression du résultat à celle des médias ou du public au sens large, fait peser sur les athlètes professionnels un poids indéniable. Mais cibler les conférences de presse en particulier est réducteur.
Vendredi se tenait le traditionnel "media day" d'avant-tournoi. Evidemment, la position de Naomi Osaka a été évoquée. Ashleigh Barty, résumant le sentiment général, a dit ceci : "Parfois, les conférences de presse sont pénibles, mais je n'ai jamais eu de problèmes à répondre aux questions ou à être honnête avec vous. Ce n'est jamais quelque chose qui m'a perturbé."

Naomi Osaka et Ashleigh Barty à Pékin en 2019.

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La numéro un mondiale a aussi rappelé que cela faisait partie de leur boulot, qu'ils savaient à quoi s'en tenir. Rafael Nadal aussi. Et d'autres. C'est vrai. Pour autant, je ne crois pas que les sportifs de haut niveau nous "doivent" quoi que ce soit dans ce domaine. Si Osaka, ou d'autres, ne veulent pas parler, pourquoi pas. Tant qu'ils appliquent cette règle partout, et tout le temps. Jeune femme engagée au-delà d'être une championne, Naomi Osaka a aussi parfois besoin des médias pour relayer ses prises de position et ses opinions. Or le rapport sportifs-médias peut difficilement s'envisager à la carte. Oui, quand j'ai besoin de vous. Circulez, y a rien à voir (ou entendre) quand la forme ne me convient pas.
On s'accordera sur ce point : la conférence de presse n'est pas la partie la plus emballante du métier de tennisman ou tenniswoman, ni de journaliste d'ailleurs. Mais ce n'est pas une torture non plus. En tout cas, Osaka paraît très isolée sur cette ligne. Roger Federer a participé à plus de 1000 conférences de presse dans sa carrière en plus de vingt ans. Il a souvent dû s'y ennuyer, il s'y est agacé une ou deux fois (pas plus) mais psychologiquement, le presque quadragénaire paraît relativement épanoui. Si Naomi Osaka a des problèmes, il faut tout faire pour l'aider, notamment du côté de la WTA, mais si elle ne va pas bien, le simple fait de ne plus prendre part aux conférences de presse suffira-t-il à éradiquer le mal ? Je le lui souhaite, mais j'ai tout de même un petit doute.
Reste le second point : l'utilité, ou non, du système des conférences de presse. Pour être très honnête, il m'est arrivé d'assister à des conférences de presse ou de lire des retranscriptions avec un certain scepticisme devant certaines questions. Je n'ai moi-même pas dû y échapper. Quand on demande pour la 1700e fois à Rafael Nadal de parler de sa rivalité avec Novak Djokovic ou Roger Federer (valable pour les trois, vis-à-vis des deux autres), il commence d'ailleurs sa réponse par "je l'ai souvent dit", ou "je ne sais pas quoi dire de plus". Il s'exécute, parce que c'est un professionnel et que c'est son job, mais ces joueurs-là doivent quand même parfois se demander pourquoi on leur pose sempiternellement la même question. Sur cet aspect, Naomi Osaka n'a pas tort. Elle a même franchement raison.

Rafael Nadal pensif en conférence de presse à l'US Open.

Crédit: Getty Images

Le problème, ce n'est pas forcément la conférence de presse en tant que telle, mais sa systématisation. Est-il vraiment indispensable d'entendre Rafael Nadal après une victoire 6-1, 6-2, 6-0 au premier tour de Roland-Garros contre le 235e mondial ? Probablement pas.
C'est vrai, il y a un côté jeu de dupes entre médias et joueurs. Les premiers viennent avec leurs questions, pas toujours révolutionnaires quand l'impact du match est minime, et les joueurs avec leurs réponses, récitées parfois mécaniquement. Nous sommes aussi dans une ère où l'ampleur de chaque phrase, de chaque mot, est scrutée à l'échelle planétaire. Que les joueurs et les joueuses soient sur la réserve n'a rien d'étonnant. A ce sujet, voilà ce que Gilles Simon nous confiait fin 2020 :
"Tout le monde se protège. Même Nadal, à Roland-Garros, s'il joue le 800e mondial, il ne va pas arriver en disant "je vais l'éclater". Il a gagné 13 fois Roland, on n'a jamais vu un joueur aussi dominant sur une surface dans l'histoire du tennis, et même lui sait qu'il ne peut pas se permettre de dire 'je suis confiant, je ne me vois pas perdre contre le 800e ici'. Si lui ne peut pas le faire, on comprend vite que c'est impossible pour tout le monde. Donc on est dans une espèce de jeu où il ne faut surtout pas afficher son ambition. Le paradoxe, un de plus, c'est que vous, médias, nous dites : 'Ces confs, ça ne sert à rien, les joueurs ne font que de la langue de bois'."
Au passage, ce propos, Gilles Simon l'avait tenu dans le cadre d'une longue interview qu'il avait accordée à Eurosport. La discussion avait été riche, passionnante, bien plus que ne le sont les propos de conférence de presse, même si le Niçois est loin d'être le moins intéressant en la matière. Mais si Gilles Simon avait pris la peine de parler longuement à plusieurs médias, c'est aussi parce qu'il avait la promotion de son livre à faire. Pas question de le lui reprocher.
Mais une fois encore, on ne peut s'adresser aux journalistes que quand on a besoin d'eux. Et si les athlètes étaient un peu plus accessibles (pour parler à Federer ou Djokovic, aujourd'hui, votre meilleure chance en tant que journaliste est souvent de passer par leurs sponsors les plus lucratifs), la presse dans son ensemble aurait moins besoin de ces fameuses conférences qui portent son nom.
Autre symptôme de notre époque, le culte de la petite phrase. De la "décla", dans notre jargon. Croyez-le ou non, mais un article générera beaucoup plus de "clics" s'il est titré sur une décla accrocheuse, même si elle ne révèle pas l'essentiel du propos global du joueur, qu'avec un titre sans citation. Alors il nous arrive de céder, à tort, la plupart du temps par souci d'audience. Nous nous retrouvons ainsi tous complices, plus que coupables, joueurs, médias, public, pour entretenir un système qui n'a pas que des vertus.
Pourtant, en dépit de toutes ces limites, les conférences de presse conservent une utilité. Tout n'est pas aussi binaire. On y trouve de tout, dans ces fameuses confs. Des banalités, de la langue de bois, des questions cons, parfois, ou déplacées (beaucoup plus rarement). Mais les joueurs s'y expriment et s'y dévoilent plus qu'on ne le dit. Certains sont plus loquaces que d'autres. C'est la nature de chacun. Mais je pourrais citer à la pelle des exemples de moments forts, ne serait-ce que dans un passé récent.
Comme celle de Stan Wawrinka expliquant, après sa victoire en finale de l'US Open 2016 contre Novak Djokovic, comment il avait été bouffé par la trouille tout au long de la journée avant de la surmonter sur le court. C'était instructif et passionnant. Lors du dernier Open d'Australie, quand un Aslan Karatsev déboule de nulle part, il est bon qu'il soit interrogé par les médias du monde entier pour aider à le découvrir. Qui est-il ? D'où vient-il ? Pourquoi explose-t-il maintenant ?
Melbourne, toujours cette année. Sans que personne ne lui manque une seconde de respect, Novak Djokovic a dû faire face aux questions, tour après tour, sur sa blessure aux abdominaux qui a tant fait jaser. C'était le rôle des journalistes. Ils l'ont tenu. Et le Djoker a répondu du tac au tac. Même en contrôlant à la perfection chaque mot, le numéro un mondial est d'ailleurs un de ceux qui se livrent le plus dans cet exercice.
Parfois, il suffit même de réponses d'un, deux ou trois mots et d'une poignée de secondes pour qu'une conférence de presse devienne un moment culte. Djokovic, encore lui. Après sa défaite en quarts de finale de Roland-Garros contre Marco Cecchinato en 2018, le Serbe, furieux comme jamais d'avoir perdu, a saboté son interview en se présentant dans la petite salle, en bâclant ses réponses et en partant fissa. Paradoxalement, dans son absence de paroles, tout était dit. Cette colère, c'était le signe de sa haine retrouvée de la défaite. Quatre semaines plus tard, il gagnait Wimbledon. Croyez-moi, cette conf'-là, tout le monde s'en souvient. Lui comme nous.
Alors, oui, ces moments sont rares. Pour une conférence de presse mémorable, combien dont il ne reste rien ou pas grand-chose ? D'où, peut-être, la nécessité de repenser, au moins à la marge, ce système. Mais le monde, pas même celui du tennis, ne s'écrit pas en noir et blanc, entre la gentille Naomi et les méchants journalistes prêts à la lyncher, pour reprendre sa métaphore. Elle est trop intelligente pour rester sur cette ligne et le message qu'elle a envoyé dans un second temps à Guy Forget et Gilles Moretton, tous deux très remontés par sa décision, dans lequel elle évoque sa volonté d'amorcer une réflexion plus globale et collective, laisse espérer que ce ne sera pas une vaine polémique. Souhaitons-le pour elle, pour nous, et pour vous.

Naomi Osaka

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