Tout était en place pour une journée d'exception. Elle le fut mais, au fond, de cette journée restera surtout la... soirée. Stefanos Ttsitsipas et Alexander Zverev ont offert un spectacle plus que digne en bataillant pendant cinq sets dans la première demi-finale. Mais ce qui a suivi a transporté Roland-Garros dans une autre dimension. Parce que c'était Rafael Nadal. Parce que c'était Novak Djokovic. Le 58e opus de la rivalité la plus prolifique du siècle a accouché d'un match qui fera date, un de plus, mais il a été sublimé par le contexte, fiévreux et, pour tout dire, assez exceptionnel.
"C'est le plus grand match que j'aie joué à Roland-Garros", a soufflé Novak Djokovic sur le court après sa victoire. On peut le comprendre. Il venait de terrasser le maître des lieux, pour la deuxième fois. Le Serbe a désormais infligé à Nadal les deux tiers de ses défaites à Roland-Garros et même de ses défaites en trois sets gagnants sur terre battue, ce qui ajoute 25 matches à cette délirante statistique. Ce succès-là possède encore une autre puissance que celui de 2015. Tennistiquement et émotionnellement.
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Même Nadal et Tsitsipas n'ont pas tenu : Comment Djokovic a tué physiquement la concurrence
15/06/2021 À 14:11

"C'est le plus grand match de Djokovic à Paris pour un tas de raisons"

Je me méfie toujours des impressions à chaud, des miennes comme celles des autres. L'émotion biaise parfois le jugement. Le temps se chargera de donner sa juste place à ce match. En l'absence de tout recul, une quasi-certitude naît pourtant : le troisième set de ce "Djokodal" était vraiment un immense moment de sport. Une heure et trente-sept minutes. Une intensité folle, même à l'échelle de ces deux monstres de 34 et 35 ans. Un niveau de jeu et d'engagement ahurissant. Des rebondissements. Quatre breaks. Une balle de set sauvée par Djokovic et un jeu décisif pour parachever ce chef-d'œuvre commun. Ils ont offert tant et tant que hiérarchiser s'avère complexe, mais difficile de ne pas imaginer que ce set-là reste gravé dans leur panthéon, celui du tournoi, et même du tennis. Car au-delà des Djokovic-Nadal, j'ai rarement vu quelque chose d'approchant. Un monument, tout simplement.
En qualité pure du premier au dernier point, ils ont peut-être (sans doute ?) déjà livré récital plus puissant. Il a manqué, aussi, un autre dénouement. Même si Nadal a breaké d'entrée au quatrième set en profitant d'une baisse de pression de Djokovic, ce match, d'une certaine manière, s'est achevé avec le tie-break du troisième. A chacun d'apporter sa propre appréciation sur la globalité du débat.
Mais l'empreinte que laisse un match dans la si longue légende de ce sport ne tient pas qu'à un strict jugement qualitatif ou esthétique. Un match de tennis est indissociable de son contexte. Et sur ce plan, il faudra se lever de bonne heure pour rivaliser avec cette demi-finale du 11 juin 2021. D'abord parce que, historiquement, ce qu'a accompli Novak Djokovic est colossal. Avant ce vendredi soir, 117 fois, Rafael Nadal avait remporté le premier set sur terre dans une rencontre au meilleur des cinq sets. 117 fois, il s'était imposé. Se relever de ça, même pour Djokovic, ce n'est pas rien.

La question qui fâche : Est-ce la fin du règne de Nadal à Roland-Garros ?

Surtout, il y a cette menace qui a plané dès les premiers points pour culminer dans ce fameux troisième set. En lançant la première demi-finale à 14h50, l'organisation avait pris un risque. Celui de voir le couperet du couvre-feu percuter de plein fouet la deuxième demi-finale. Cela n'a pas manqué. A une manche partout, il est devenu évident qu'à 22h45, heure à laquelle la foule était supposée débarrasser le plancher du Chatrier, Nadal et Djokovic n'en auraient pas fini.
Le moment fut magique parce que, grisé par l'intensité du combat, le public est devenu plus acteur que jamais. Surexcité, un brin indiscipliné mais magnifique, il a alors, en retour, sublimé à son tour les deux acteurs. Les uns portaient les autres, et vice-versa. En un quart d'heure, on a tout entendu, du "On s'en ira pas" chanté en boucle aux changements de côté, aux "Merci Macron" lorsque le speaker Marc Maury a annoncé la bonne nouvelle : le public était autorisé à rester. C'était improbable, c'était beau, et c'était beau parce que c'était improbable. Cette night session qui ne disait pas son nom marquera le véritable acte de naissance du "nouveau Roland-Garros".
Cette entorse au règlement paraîtra infondée à certains. C'était pourtant la solution la plus raisonnable car je me demande honnêtement comment il aurait été possible de convaincre ces 5 000 spectateurs qui faisaient du bruit comme 30 000 de quitter les lieux. Et devant la force de ce troisième set, il était impensable de finir à huis clos. C'eût été une catastrophe. Elle a été évitée. Tant mieux.
Ce match, c'était un de ces moments qui vous happent, où l'on ressent physiquement la grandeur du moment. Alors, oui, il y a peut-être eu plus beau ou plus fort ailleurs, avant. Mais honnêtement, pardon de l'écrire comme ça, on s'en fout. Pour tout ce que nous venons d'évoquer, cette soirée et ce match resteront à part. Ne cherchez pas à la classer. Au fond, elle est déjà inclassable.

Djokovic - Nadal, une demi-finale déjà historique.

Crédit: Getty Images

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