Il va s’attaquer à son Everest pour la 17e fois de sa carrière. Et même si ses 16 premières tentatives se sont toutes soldées par des échecs, il ne boude pas son plaisir. Richard Gasquet entrera dans l’arène jeudi au 2e tour de Roland-Garros pour affronter une légende d’ores et déjà statufiée du côté de la Porte d’Auteuil, alors qu’elle continue de martyriser ses adversaires sur la terre battue parisienne : Rafael Nadal. Du haut de ses 13 sacres dans le tournoi, le quadruple tenant du titre ressemble fortement à un sommet inaccessible, et pourtant le Biterrois se réjouit.
Rassurez-vous pour la santé mentale de l’intéressé, il n’a aucune fascination perverse pour la torture. Et il ne tire aucune fierté particulière de n’avoir jamais pu faire tomber le Majorquin. "C'est une énorme frustration. C’est le seul joueur que je n'ai jamais battu. C'est très difficile pour moi. Je suis très déçu de cette statistique-là sur ma carrière. Mais bon, ça fait quoi ? Dix-sept ans que je le joue ? Et je n'ai jamais gagné", a-t-il d’ailleurs confié mardi, après sa démonstration contre son jeune compatriote Hugo Gaston (6-1, 6-4, 6-2).

Richard Gasquet

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Wimbledon
Malgré un bon Gasquet, Federer s'est (bien) rassuré
01/07/2021 À 18:07
C'est fabuleux pour moi de le rejouer à 35 ans, j'espère faire un grand match
Non, Gasquet n’aime pas particulièrement servir de punching-ball, comme tout un chacun. Mais il aime se confronter à l’excellence. Et alors que son corps lui envoie régulièrement de mauvais signaux, il a conscience que ses jours sur le circuit sont désormais comptés. Quand une telle occasion se présente, il ne faut donc pas faire la fine bouche.
"C'est du kif, tout simplement, c'est fabuleux pour moi de me retrouver à le jouer à 35 ans. Je l'ai joué la première fois en 2005. C'est peut-être le plus grand joueur de tous les temps. Je l'ai joué il y a 3 ans ici (leur dernier duel en 2018 au 3e tour remporté 6-3, 6-2, 6-2 par l’Espagnol, NDLR). J’avais pris une branlée ! Cela avait été compliqué pour moi. J'espère en tout cas faire un grand match et me faire plaisir", a-t-il ajouté.
D’autant que ses sensations du moment sont plutôt satisfaisantes. Grâce à deux quarts de finale consécutifs à Lyon puis Parme en préparation de ce Roland-Garros 2021, le Biterrois a trouvé des repères et un certain rythme ces dernières semaines. Assez pour ne pas se présenter en victime expiatoire. "Je ne suis pas du tout à mon meilleur niveau, qui était Top 10. Mais je suis à un niveau intéressant. Mon meilleur niveau, je ne sais pas si je le récupérerai un jour, mais en tout cas je me fais plaisir, je suis à Roland-Garros. Je suis heureux d'être là, de pouvoir jouer, défendre mes chances, vivre encore quelques sensations de tennis."

Nadal - Gasquet, Roland-Garros 2005.

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Un déséquilibre physique... et tactique

Un tel état d’esprit peut-il lui permettre d’inquiéter sérieusement Rafael Nadal ? Vraisemblablement pas, tant les trajectoires récentes des deux hommes sont dissemblables. Rien que sur le plan physique, le défi semble herculéen pour Gasquet. Il y a 16 ans, alors que sa jeunesse lui évitait les tracas qu’il doit désormais gérer quotidiennement, le Français était déjà tombé sur un os au 3e tour, alors qu’il avait pu rivaliser quelques mois plus tôt seulement à Monte-Carlo en demi-finale.
"Je me souviens qu’il faisait 33 degrés ce jour-là, je me souviens très bien du thermomètre ! J'ai pris 6-3, 6-4, 6-2. Je suis sorti du court et j'ai dit à mon père : ‘C'est fini, c'est le nouveau vainqueur de Roland-Garros, il n'y a aucun doute.’ J'ai vu très vite vu que c'était un extraterrestre, je savais que ça allait être n'importe quoi sur terre battue. J’avais été proche à Monaco, mais là, je n'étais pas proche du tout, et c'était 2 ou 3 mois après !", s’est encore souvenu l'Héraultais.
Et si Gasquet s’est heurté si tôt à un mur, ce qui a ensuite déterminé un face-à-face à sens unique, c’est que tactiquement, Nadal a l’arme suprême pour le faire déjouer. "Ma force, ça reste la diagonale revers. Hormis contre Djokovic, ou quelques revers à deux mains qui sont incroyables, c'est une diagonale que je domine contre 90 % de mes adversaires. Contre Rafa qui est gaucher, c'est le plus dur parce qu'il joue haut à chaque fois avec son coup droit. Et surtout, ça annule tout de suite cette force que j'ai", a-t-il encore expliqué.

Nadal et Roland-Garros, une domination "100" partage

Le ‘Tu l’as battu à 13 ans !’, c'est une telle connerie que je préfère ne plus l'entendre
Souvent, le tennis est affaire de mariage de styles de jeu, et le fameux coup droit lifté lasso du Taureau de Manacor a fait faire des cauchemars à bien des esthètes au revers à une main. Roger Federer, pourtant 20 fois titré en Grand Chelem et légende vivante lui aussi, a lui-même rarement trouvé la solution à ce problème sur terre battue (deux victoires seulement en 14 duels face à Nadal sur la surface). Prendre constamment la balle au-dessus de l’épaule finit par user les athlètes les plus accomplis.
Alors oui, Gasquet a bien battu une fois l’Espagnol, mais bien avant que les deux prodiges débarquent sur le circuit professionnel. C’était en quart de finale de l’édition 1999 du tournoi des Petits As de Tarbes (compétition internationale réunissant les meilleurs jeunes, NDLR), remportée par le Français. Une référence qui lui colle à la peau, bien malgré lui. "Le ‘Tu l’as battu à 13 ans !’, c'est une telle connerie que je préfère ne plus l'entendre, je l'ai entendue des milliers de fois peut-être. ‘Mais tu l'as battu à 13 ans…’ Oui, déjà 6-4 au troisième, ce n'était pas facile. C’est comme ça, ça fait partie de moi", a-t-il d’ailleurs encore fait remarquer mardi, fataliste.

Rafael Nadal à Roland-Garros 2021

Crédit: Getty Images

Boucler la boucle en beauté

Le développement physique de Nadal entre l’adolescence et l’âge adulte ainsi que la qualité de sa balle étaient, bien entendu, incomparables. D’où l’agacement du Français, auquel on a souvent reproché de ne pas assez travailler, alors que la référence espagnole relevait de l’extraordinaire. Mais avec l’expérience, Gasquet le prend avec plus de philosophie. "C’est bien qu’on m'ait comparé à Nadal finalement, que l’on m’ait comparé au plus grand joueur de tous les temps peut-être. C'est certainement flatteur."
Jeudi, ces considérations auront un intérêt limité. L’enjeu pour lui sera avant tout de faire de son mieux, prendre du plaisir et de profiter de l’occasion exceptionnelle qui lui est offerte pour montrer que, lui aussi, a de beaux restes. Être dans l’instant pour boucler la boucle face à sa bête noire. Et qui sait, en cas d’exploit majuscule, avoir l’occasion de dire : personne ne bat 17 fois de suite Richard Gasquet.
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