Parfois, être fan d’un joueur ou d’une équipe tient à des raisons totalement irrationnelles. En ce qui me concerne cela a été le cas pour certains joueurs ou certaines joueuses de tennis, par exemple celui dont il sera plus largement question dans cette chronique.
En foot, c’était simple : né à Saint-Etienne, tombé dans le Chaudron très tôt, le choix n’a même pas eu à s’opérer, il était évident d’office. Pour la balle jaune, mon premier coup de cœur – et c’est assez récurrent chez moi – n’a pas été pour une star du jeu mais pour un garçon dont le geste de service me plaisait beaucoup : José Higueras. Une sorte d’armé très lent, comme s’il tirait à l’arc ou au fusil. Attention, l’Espagnol n’était pas non plus un manchot : deux demi-finales à Roland Garros et une sixième place mondiale en 1983.
Roland-Garros
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15/06/2021 À 14:11
Pourquoi tu nous raconterais pas Moya ?
Chez les filles, le jeune adolescent que j’étais avait un petit faible pour Carling Bassett et Mary-Jo Fernandez. Mais là c’était différent, j’étais amoureux. Par conséquent elles n’étaient pas mes idoles tennistiques. Je n’en ai pas vraiment eu d’ailleurs dans le tennis féminin, ou alors plus récemment. Et il faut reconnaître que la filière tchèque m’a souvent séduit : Hana Mandlikova, la regrettée Jana Novotna, et désormais Petra Kvitova et Karolina Muchova.
Dans la foulée d’Higueras, que je ne suivais en gros qu’à Roland-Garros, je suis passé au niveau au-dessus en termes de soutien avec Miloslav Mecir et Henri Leconte, deux génies du jeu dans des registres complètement différents. Chez le Slovaque, me plaisait aussi son côté "décalé", cette sorte de faux dilettantisme, le fait qu’il puisse arriver sur un court avec des chaussures complètement usées ou avec seulement une ou deux raquettes dans son sac. L’impossibilité absolue de prévoir quoi que ce soit avec Riton rendait ses matchs excitants, parfois pénibles, mais toujours sans ennui. L’un et l’autre ont beaucoup souffert du dos et cela a notamment provoqué une fin de carrière précoce chez Mecir, à seulement vingt-sept ans, avec au compteur deux finales de Grand Chelem et un titre olympique comme figures de proue.

Henri Leconte en 1983.

Crédit: Getty Images

La suite va vous paraître bizarre, je préfère prévenir. "Pourquoi tu ne nous raconterais pas Moya ?" me suggérait hier un collègue. En effet, après quelques années sans vrai joueur préféré, l’Espagnol va débouler sans prévenir et de la façon la plus incongrue possible. À l’époque, on voit moins de tennis à la télévision qu’aujourd’hui. J’approche de la fin de mes études (le journalisme a succédé au Droit) et je lis assidûment L’Equipe chaque jour en me rendant à mes cours.

Je me dis : "j’aime bien ce nom, il est jeune et a l’air déjà très bon, notamment sur terre, je vais être pour lui"

Ce nom, Moya, revient de plus en plus régulièrement dans la rubrique résultats tennis. Je n’ai encore ni vu jouer ni vu tout court ce joueur et pourtant je me dis "j’aime bien ce nom, il est jeune et a l’air déjà très bon, notamment sur terre, je vais être pour lui." Cette anecdote, véridique, remonte à fin 1995, début 1996. Et le pire, c’est que je vais m’y tenir. C’est amusant d’imaginer d’abord un joueur, avant de le voir. Et si son jeu me déplaisait ? Et s’il m’était antipathique ? Rien de tout ça. Le look cheveux longs-bandeau, le combo gros service-gros coup droit, tout cela me va très bien. Me voilà parti pour quinze ans de soutien sans faille, avec les bons et les – parfois très – mauvais moments.
Entre temps, je deviens journaliste professionnel puis commentateur de tennis et il est important de rester objectif et de masquer au maximum ses préférences, si on en a. D’ailleurs la part des choses se fait toujours très bien lorsqu’on est en situation professionnelle, c’est tout simplement naturel.
Le premier grand moment, c’est l’open d’Australie 1997 et cet incroyable parcours jusqu’en finale. Le Majorquin se montre très offensif dans ses jeunes années, une fougue qu’il perdra un peu par la suite malheureusement. Son épopée assoit définitivement mes convictions "moyesques" : Boris Becker (tenant du titre) en cinq sets au 1er tour, Patrick Mc Enroe, Karbacher, Bjorkman, Mantilla et Chang (finaliste en titre) en demi-finale. Un beau parcours du combattant stoppé sèchement par le numéro 1 mondial Pete Sampras en finale.

Roland, le sommet

Un an et demi plus tard, l’apothéose se profile. Le 7 juin 1998, alors 12ème mondial, il dispute la finale de Roland-Garros où il affronte un autre grand Espagnol de sa génération, notre désormais collègue et ami Alex Corretja. La "petite tribune de presse", c’est-à-dire un rang d’une dizaine de sièges proche de la tribune des joueurs, existe encore. Obtenir un sésame pour s’y trouver le jour de la finale représente un peu le défi ultime. M’y prenant très en avance, j’aurai la fameuse contremarque et même la place la plus proche du court. Petite finale mais grand bonheur et Pelé pour remettre la coupe au héros du jour. Le Barcelonais prendra sa revanche quelques mois plus tard en finale du Masters après avoir été mené deux sets à rien. Les fameux très mauvais moments évoqués plus haut.
Inoubliable également, la finale de Coupe Davis 2004 à Séville face aux Etats-Unis, remportée aux côtés du "petit frère" Rafael Nadal, âgé de 18 ans. Ce dernier, déjà monstrueux sur terre, s’offre Andy Roddick dans le deuxième simple et Carlos apporte le point décisif le dimanche face au même Roddick. Je souhaitais même la victoire des Bryan en double pour pouvoir avoir ce scénario idéal.
À Roland-Garros, la victoire de 1998 agit un peu en trompe l’œil car Moya va souvent tomber de haut Porte d’Auteuil. Une victoire pour sa troisième participation et l’année suivante, une désillusion en huitièmes face à un Agassi qu’il domine pourtant nettement pendant un set et demi. Je serai ensuite au bord du court pour souffrir systématiquement : lors des naufrages Hernan Gumy et David Sanchez (1er et 2ème tour 2000 et 2001) puis lors d’une mémorable empoignade sur le court 1 face au stupéfiant Guillermo Cañas au 3ème tour en 2002. Insubmersible physiquement, l’Argentin gagnera en cinq après avoir été mené deux sets à un. L’ultime vraie contre-performance parisienne sera bien sûr ce quart de finale perdu 8/6 au cinquième sur le Lenglen face au trublion néerlandais Martin Verkerk en 2003.
Le destin voudra que je sois présent à Madrid pour Eurosport lors de son très triste ultime match face à Benjamin Becker, fossoyeur d’anciens numéro 1 mondiaux après avoir déjà mis un terme à la carrière d’André Agassi à l’US Open 2006. Il manquait à Moya un revers à la hauteur de son coup droit. Et même ce dernier semblait dépassé en fin de carrière avec l’émergence de Federer et Nadal notamment. Mais la filiation majorquaine a logiquement conduit l’aîné à devenir le coach du cadet. Et depuis, Roland-Garros n’est plus vraiment une terre de déceptions pour "Charly".

Nadal et Moya

Crédit: Eurosport

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