Où étiez-vous le vendredi 3 juin 2011 ? Roger Federer et Novak Djokovic, eux, étaient sur le court Philippe-Chatrier. D'une fin d'après-midi grisâtre jusqu'au crépuscule, ils ont conjointement illuminé Roland-Garros pour offrir ce qui reste un des plus grands matches jamais joués dans l'enceinte de la porte d'Auteuil. Potentielle portée historique, intensité, qualité, dramaturgie, atmosphère, il n'a rien manqué à ce petit bijou de tennis sur terre battue, de tennis tout court.
C'était donc il y a dix ans, jour pour jour, ce qui ne nous rajeunit pas et eux non plus. Encore que le temps semble être une donnée toute relative pour des animaux de leur espèce. A se repencher sur cette journée, c'est peut-être ce qui interpelle le plus. Il était difficile d'imaginer, au printemps 2011, qu'une décennie plus tard, Djokovic dominerait toujours le tennis mondial à 34 ans et que Federer, à deux mois de devenir quadragénaire, continuerait de tenir plus que debout. A l'époque, ils n'étaient pourtant pas des perdreaux de l'année.
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21/03/2022 À 21:02
Il n'est pas de grand match sans contexte particulier. Celui de la demi-finale Djokovic - Federer de 2011 n'y échappe pas. Il flotte sur le tennis mondial un parfum de nouvelle ère. Si Djokovic n'a encore jamais accédé à la première place mondiale, et s'il ne compte que deux titres majeurs à son actif face aux 15 de Federer et aux 9 de de Rafael Nadal, sa montée en puissance a quelque chose d'irrésistible.

Les 43 victoires de Djokovic

Lorsqu'il rentre sur le court Philippe-Chatrier pour y recevoir la réplique de Federer, le Serbe n'a plus perdu depuis sept mois. Une demi-finale, déjà. Contre Federer, déjà. C'était au Masters. Depuis, il a joué 43 matches et les a tous gagnés. Une série initiée en décembre 2010 lors de la finale de Coupe Davis face à la France, et prolongée au cours d'un extravagant premier semestre 2011 au cours duquel le "Djoker" s'impose successivement à l'Open d'Australie, Dubaï, Indian Wells, Miami, Belgrade, Madrid et Rome.
Le voilà à un match du record du plus grand nombre de victoires consécutives à l'entame d'une saison : 42. C'était, en 1984, l'œuvre de John McEnroe. Djokovic, lui, est à 41. Ironiquement, si Fabio Fognini n'avait pas déclaré forfait en quart de finale à Roland-Garros, Nole aurait probablement égalé Big Mac avant même d'affronter Federer. Peu importe au fond, car en dépit du pedigree du Suisse, il n'y a pas grand-monde pour le croire capable de mettre un terme à l'ébouriffante série de Djokovic.
Avec Federer, les courbes se sont croisées. Il n'est plus "que" le troisième homme derrière Djokovic et Nadal, et alors qu'il va bientôt fêter ses 30 ans, le mot "déclin" est sur toutes les lèvres. Ce n'est pas tant celui de son tennis, car il reste un des meilleurs joueurs de la planète, que de ses ambitions face à la doublette hispano-serbe qui parait désormais au-dessus du lot, y compris au-dessus de lui. Signe des temps, pour la première fois depuis Wimbledon 2003, le tournoi de son avènement, Federer aborde un Grand Chelem sans arborer un des deux premiers dossards du tableau. Le voilà tête de série numéro 3.

La victoire de Novak Djokovic à l'Open d'Australie, en 2011.

Crédit: Getty Images

J'ai l'habitude, on me pose cette question cinq fois par jour
Après sa victoire au premier tour contre Feliciano Lopez sur le central, l'homme de Bâle est interviewé sur le court par Cédric Pioline. Lorsque celui-ci lui demande quelle sensation il éprouve devant le fait d'être devenu un outsider, le public gronde de quelques sifflets face à ce crime de lèse-majesté. Pioline n'a pourtant fait qu'énoncer une réalité, mais Paris n'aime pas qu'on touche à l'icône. "C'est OK, répond Federer en souriant. J'ai l'habitude, on me pose cette question cinq fois par jour."
Derrière la bonhomie de façade, il doit tout de même y voir un manque de respect envers ce qu'il a été et peut-être plus encore envers ce qu'il estime toujours être. Federer encaisse et, s'il ne l'a jamais dit ainsi, difficile d'imaginer que la sève de la revanche n'a pas irrigué ses veines en silence pendant toute cette quinzaine.
Physiquement très affûté, agressif, il joue bien et accède aux demi-finales sans perdre un seul set, ce qui ne lui était plus arrivé à Roland-Garros depuis 2005. Malgré tout, le consensus est implacable : Novak Djokovic est archi-favori de cette demi-finale. Après tout, il reste sur trois victoires en Grand Chelem contre Federer, dont une sans appel en demi-finale à Melbourne cinq mois plus tôt. Personne n'a la solution contre lui, pas même Nadal sur terre, que le Serbe vient de dominer en finale à Madrid puis Rome, sans perdre un set. Alors, si Nadal n'y arrive pas...

Annacone : "Il peut battre Novak"

Roger Federer ne dit donc rien même s'il n'en pense pas moins. Son entourage, lui, parle. Son coach, notamment. Paul Annacone travaille avec lui depuis l'été 2010. L'ancien entraîneur de Pete Sampras n'est pas résigné : "Ce que fait Novak est grand. C'est super pour lui, super pour ce sport. Il joue du grand tennis. Mais Roger aussi. Il n'a pas non plus perdu un million de matches. Si vous regardez son bilan depuis le mois d'août, il est bon. Tant qu'il est là, à ce niveau, et qu'il tourne autour, il n'y a pas de raisons de tirer la sonnette d'alarme. Il est un des rares gars à pouvoir remporter n'importe lequel des tournois où il s'aligne. Il peut battre Novak. Je me fous de ce que pensent ou disent les autres. Il peut."
Rafael Nadal, lui, s'apprête à compter les points, les doigts de pied en éventail devant sa télé. Le Majorquin vient de battre Andy Murray en trois sets (et trois heures et quart, quand même) dans la première demi-finale quand on lui demande son avis sur la seconde. Il aura cette formule : "Je pense que c'est un duel entre le meilleur joueur du monde et le meilleur joueur de l'histoire."
Ce n'est évidemment pas son intention ni même son propos, mais par ces mots, il ancre sans le vouloir l'un (Djokovic) dans le présent et installe l'autre (Federer) en figure historique, comme appartenant au passé.

Un premier set hors normes

La suite, ce sont trois heures et trente-neuf minutes simplement formidables. Le sommet de ce sommet, c'est peut-être son premier acte, d'une ébouriffante qualité. Sans round d'observation. Fabrice Santoro, qui en a vu d'autres, avoue le soir-même ne pas avoir souvenir d'un set d'une telle intensité au cours des vingt dernières années.
C'est du grand art, des deux côtés. Djokovic fait du Djokovic mais, plus surprenant, Federer refait du Federer et, au moins sur terre battue, ce n'était pas forcément attendu dans un match de ce niveau. Les deux hommes s'échangent les breaks, Djokovic mène 4-2, avant de finalement s'incliner au jeu décisif.

Roger Federer et Novak Djokovic.

Crédit: Getty Images

Roger Federer expliquera après le match avoir sciemment voulu le "rendre physiquement très dur dès le début". Il était prêt à aller au charbon, à échanger coup pour coup. S'il finira par s'imposer au bout d'un 4e set tendu, c'est peut-être là, dans la partie initiale du combat, que le Suisse l'a gagné. Après la perte du premier set, Novak Djokovic va flancher, physiquement et psychologiquement pour la première fois depuis six mois. En cédant le premier, il lâchera aussi le deuxième. "Après le premier set, ça a été dur, j'ai accusé le coup", avouera-t-il.
Une fois ses esprits retrouvés, le nouveau boss du circuit remporte la troisième manche avant de servir pour embarquer Federer dans une cinquième que tout le monde imagine favorable au Serbe. Jusqu'au bout, on doutera de Federer. Jusqu'au bout, il fera taire la voix du scepticisme.

Pince à sucre et finger wag

Le quatrième set, miroir du premier, est somptueux lui aussi. A 3-3, Federer y gagne le point de la partie. Un échange de 17 coups, où Djokovic prend l'initiative avec une merveille de coup droit court croisé qui sort totalement son adversaire du court et suscite un murmure d'admiration dans le public. Lorsqu'il joue son coup de défense en coup droit, Federer est en grand écart, au fond du court, bien à côté du couloir de double. Derrière, son sens de l'anticipation et sa course latérale sont remarquables, mais la manière dont il va tirer son passing long de ligne relève du pur génie. Ça ne s'apprend pas, ne se travaille pas. Un revers pince à sucre, si cher à Henri Leconte, en guise de clou du spectacle.
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Novak Djokovic a dû se demander comment il avait pu laisser filer cette manche. Il a servi à 5-4, puis obtenu deux nouvelles balles de break à 5-5. Sur la seconde, Federer lui claque un ace au T. Nole se retourne vers son clan, en souriant. Comme s'il pensait "Il va m'emmerder longtemps, celui-là ?"
Il était 21h12 quand, dans la foulée de son break au 9e jeu, Novak Djokovic a servi pour le gain du quatrième set. Il est 21h30 quand le jeu décisif débute. A Paris, début juin, on peut jouer jusqu'à l'approche des dix coups de dix heures. Mais ce soir-là, le plafond est si bas, presque oppressant, qu'on n'y voit rien. Federer ne veut pas revenir le samedi. Alors, dans ce tie-break, il fait tout le jeu ou presque. Après avoir sorti un revers enfantin pour permettre à Djokovic de recoller à 2-2, il se plaint des manifestations de la foule en plein échange. Mais il sait ce qu'il lui doit, lui qui a été porté ce soir-là plus que certains Français ne l'ont jamais été. Mené 6-3, le Serbe sauve deux balles de match mais sur la troisième, le Suisse sort un dernier ace.
La célébration de Roger Federer va devenir presque aussi culte que le match lui-même. Pas de bras levés. Pas de larmes aux yeux. Rien. Juste cet index pointé en regardant son clan, ce fameux "finger wag" qui s'adresse à tous ceux qui ne croyaient plus en lui comme pour leur dire "Désolé, je suis toujours là".

Roger Federer à Roland-Garros en 2011.

Crédit: Eurosport

Jusqu'au dernier coup de raquette, on se poussait l'un l'autre
Dans la défaite, Novak Djokovic va se montrer gracieux : "Je viens de vivre les plus beaux mois de ma vie. C'était une période incroyable. Il fallait que cette série s'arrête un jour. Malheureusement, ça ne tombe pas au meilleur moment. Mais c'est le sport, je n'ai rien à regretter. Je n'ai pas le droit de me plaindre." Dix ans plus tard, invité cette semaine à évoquer ses souvenirs de cette soirée, il semblait en avoir conservé un souvenir, sinon agréable, en tout cas mémorable :
"C'était il y a très longtemps maintenant, mais je m'en rappelle, bien sûr. Roger avait joué un match formidable. C'était très décevant de perdre, mais je n'avais pu que le féliciter. Il avait mieux joué que moi. Jusqu'au dernier coup de raquette, on se poussait l'un l'autre. C'était difficile de voir. Il n'y avait pas d'éclairage, il faisait très sombre, c'était après 21h30. C'est un de ces matches épiques dont tu te rappelles très longtemps."
A l'heure de déballer les souvenirs, Roger Federer a lui aussi parlé de "la lumière qui diminuait". Ce n'est pas un hasard. Le toit, les projecteurs et les "night sessions" ont enterré à jamais ces fins de rencontre au crépuscule, où la nuit menaçante chargeait les gradins d'une électrique excitation et plaçait les acteurs dans une forme d'urgence. Comme pour toutes les transformations subies par Roland-Garros ces dernières années, la modernité a ses vertus, mais elle perd parfois en charme ce qu'elle gagne en efficacité. C'est le cas ici.
C'est la dernière fois que Roger Federer a joué une finale à Paris, évidemment perdue contre Rafael Nadal. Mais il n'était pas mort et enterré. Pour autant, ce merveilleux soubresaut de l'ancien régime n'empêchera pas l'inéluctable révolution. Un mois plus tard, Novak Djokovic allait gagner Wimbledon et devenir numéro un mondial pour la toute première fois. Le Big 2 devenait Big 3 pour de bon. Le champion de Belgrade amorçait là ce qui, 10 ans plus tard, apparaît bien comme la décennie Djokovic. Même s'il a par périodes, souvent brèves, laissé le trône à Nadal, Federer ou même Murray. Mais ce fut toujours pour mieux le reprendre.

Roger Federer en 2011 à Roland-Garros.

Crédit: Getty Images

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