Il y a 40 ans, la Suède pleurait la retraite d'une légende. Björn Borg a quitté le tennis à 26 ans. Il était le roi du tennis, et surtout le roi de Roland-Garros, où il a gagné pour la dernière fois en 1981. Puis, un an plus tard, le nouveau Borg est arrivé. Il était suédois aussi. Il avait 17 ans et a décroché le titre à Paris, créant l'une des plus grandes sensations de l'histoire de Roland-Garros. Il s'appelait Mats Wilander, et il était peut-être le plus surpris de tous. Lorsqu'il est arrivé à Paris, le jeune Mats, alors classé 18e mondial, n'avait jamais imaginé ni même rêvé de remporter un Grand Chelem.

Le tout jeune Mats Wilander, à Paris, en 1982.

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"Mon état d'esprit avant Roland-Garros en 1982 ? J'étais un peu surpris de gagner des matches et de survivre en tant que professionnel. J'étais juste heureux de gagner des matchs pour être honnête. Je savais que j'étais probablement, et de loin, le meilleur joueur du monde de 17 ans mais je ne savais jouer que sur terre battue. J'avais gagné le tournoi juniors à Roland-Garros en 1981. Je jouais très intelligemment quand j'étais gamin mais, contre les "grands", je n'ai jamais vraiment eu de plan de jeu précis.
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J'étais naïf et, dans mon esprit, je n'étais pas assez bon pour battre qui que ce soit. J'étais très confiant dans ma capacité à comprendre ce que je pouvais faire avec mon jeu contre tout le monde, mais je n'étais pas vraiment sûr que ce serait suffisant pour gagner. Je savais ce que j'étais capable de faire et je voulais jouer à 100% de mon potentiel.
Si ma capacité était de 100%, je devais être capable de jouer à 97% - 98% tous les jours avec ce que j'avais, ce qui n'était pas grand-chose. Pas de première balle, pas de coup droit capable de faire des coups gagnants. Bon revers, mais pas de slice. Je savais volleyer, je l'ai toujours su parce que je jouais beaucoup en doubles depuis très jeune.
Voilà, c'était à peu près tout. Voilà qui j'étais avant Roland-Garros en 1982. Je n'aurais jamais imaginé pouvoir gagner un Grand Chelem. Croyez-moi, il n'y avait pas de battage médiatique et de 'hype' Wilander en 82 comme il y en a une avec Alcaraz aujourd'hui. Pas du tout.

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Après, j'avais plutôt un bon tableau. Le match-clé, pour moi, ce fut contre Fernando Luna au troisième tour. Ils m'ont mis sur le court numéro un, pour une raison que j'ignore ! Là, j'ai joué ce qui, pour moi, reste mon meilleur match de tout le tournoi. J'imaginais être Björn Borg. Je jouais beaucoup plus agressif que d'habitude. Je pense que c'était stupide, mais Luna était un gros morceau, un super joueur à mes yeux. Et je suis passé tranquillement. Trois sets. Là, j'ai réalisé que j'étais en deuxième semaine d'un tournoi du Grand Chelem, en jouant très bien et en ne rencontrant aucun problème. C'est dingue pour moi.
Là, j'affronte Lendl. Bien sûr, j'avais vu Lendl perdre la finale l'année d'avant contre Borg. Et je comprenais ce que Borg lui avait fait, comment il l'avait battu. En rentrant sur le court je me disais : 'OK, cours et reste en vie !' Mais c'était Lendl avant Lendl. Il n'avait pas encore gagné de Grand Chelem. Peu à peu j'ai commencé à réaliser que le mec était fatigué. Il n'avait même plus l'air concerné par moments. Je me disais qu'il était très nerveux pour se comporter comme ça. Pour moi, il a eu peur, il a 'choké'. Mentalement, il n'était pas prêt à lutter jusqu'au bout des cinq sets avec moi. Et je pense que ça m'a donné une grande confiance de me sentir plus fort que lui sur ce plan.
La demi-finale contre José Luis Clerc est restée dans l'histoire pour cette fameuse balle de match que nous avons rejouée à ma demande, parce que je ne voulais pas gagner sur une erreur d'arbitrage. Les gens ont dit 'quel fair-play !'. Ils étaient surpris, presque choqués. On n'avait jamais vu un truc comme ça sur une balle de match dans une demi-finale de Grand Chelem. Je voyais les gens dans les premières rangées. Pour eux, le match était terminé et puis ils se sont tous regardés quand Jacques Dorfman (l'arbitre, NDLR) a dit : 'A la demande de monsieur Wilander, le point sera rejoué'. Mais pour moi, c'était une évidence. Je n'avais pas le choix. Sa balle était clairement sur la ligne. Je ne pouvais même pas croire que le juge de ligne n'aille pas vérifier la marque. C'était tellement évident.
De tout ce que j'ai pu faire dans ma carrière, c'est, de loin, ce qui m'a le plus servi. les gens m'ont considéré d'une autre manière que tous les autres champions. Parce qu'il y avait pour moi plus important que la victoire. Gagner, c'est secondaire. La façon dont tu te comportes, la façon dont tu accomplis les choses, tout cela comptait sans doute plus pour moi que pour la plupart des autres joueurs. J'ai gagné beaucoup de prix divers pour ce geste, des prix pour la sportivité, le fair-play et même un pour la paix ! Cette séquence m'a conforté dans la manière dont je devais me comporter sur un court de tennis.
Évidemment, si j'avais perdu le match... Je me souviens que mes deux frères étaient venus de Suède pour voir la demi-finale. Quand ils m'ont rejoint dans le vestiaire après la rencontre, ils m'ont attrapé et collé contre le mur en me disant : 'Mais bordel, qu'est-ce que tu as foutu ?' J'étais là, 'OK, désolé les gars'. Mais ils étaient très fiers de moi, bien sûr. Puis de toute façon, j'étais convaincu de gagner. J'étais plus fort que Jose Luis, je le sentais. Même s'il y avait eu un cinquième set (la fameuse balle de match était à 6-5 dans le quatrième, NDLR), je n'aurais pas perdu. Je le sentais. Jose Luis était tellement sous le choc que, sur le point suivant, il a fait n'importe quoi. Depuis ce jour, il m'appelle 'Junior'. On a souvent reparlé de ce moment tous les deux et on en rigole toujours.
Franchement, même après avoir battu Lendl, Gerulaitis en quart et Clerc en demie, je ne pensais pas que je gagnerais le tournoi parce que Guillermo Vilas était toujours là. Il était le Nadal du début des années 80. Beaucoup de lift, tellement de puissance. C'était un phénomène physique pour l'époque. Puis j'avais perdu contre lui à Madrid un mois auparavant. Pour tout vous dire, j'avais même un poster de Vilas dans ma chambre pendant ce Roland-Garros.
Je me souviens que Joakim Nystrom, mon meilleur ami à l'époque et toujours aujourd'hui, m'a appelé la veille de la finale pour me demander ce que j'étais en train de faire. J'étais en train de préparer mon discours de finaliste après ma défaite. je n'avais jamais fait de speech devant autant de monde ni devant personne d'ailleurs. Donc je voulais juste trouver quelque chose à raconter. Mon seul objectif, c'était de prendre au moins un jeu par set. Et j'en ai gagné un dans la première manche (perdue 6-1), donc j'étais content !
Je ne sais pas trop comment mais le match s'est équilibré ensuite et nous nous sommes retrouvés au tie-break dans le deuxième set et je l'ai gagné. J'étais la personne la plus heureuse du monde. Maintenant, je pouvais ne plus marquer un jeu, ce n'était pas un problème. Sincèrement, je ne me souviens presque pas des deux sets suivants. Je me rappelle juste que Vilas a commencé à trembler comme jamais je ne l'avais vu trembler. Il était tellement tendu. Donc j'ai commencé à comprendre qu'il allait passer à côté de sa finale et ça m'a donné des ailes. Je me suis senti libre, je suis venu davantage vers l'avant.
On a joué quatre sets et quatre heures quarante-deux et ça a fait 1-6, 7-6, 6-0, 6-4, ce qui ne fait pas beaucoup de jeux. Regarder ce match, ça devait être un calvaire pour le public mais, franchement, je n'en avais rien à foutre ! Tout ça pour dire que je n'ai jamais vraiment cru que j'allais gagner Roland-Garros jusqu'à la toute dernière frappe. Si vous regardez ma célébration, c'était 'OK merci beaucoup', puis je suis retourné m'asseoir. Ce n'est que lors de l'interview que j'ai commencé à réaliser ce qui était en train de se passer, parce que le mec me demandait ce que ça me faisait d'avoir gagné Roland-Garros."

Mats Wilander, Guilermo Vilas, Roland Garros 1982

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