C'est un événement rarissime, pour ne pas dire unique dans les annales de Roland-Garros. Le 3 juin 2011, une "simple" demi-finale du tournoi juniors filles se déroulait sur le court Suzanne-Lenglen du stade de la Porte d'Auteuil. C'est dire à quel point l'affiche, déjà, suscitait l'attraction du public et des medias. L'affiche en question ? Vous l'aurez deviné : Caroline Garcia face à Ons Jabeur.
Huit jours plus tôt, la Française de 17 ans, tête de série n°3 de ce tournoi juniors, avait suscité l'hystérie nationale – et même internationale – en menant 6-3, 4-1 au 2e tour du grand tableau face à Maria Sharapova. Quant à la Tunisienne, elle s'était signalée un an plus tôt en disputant la finale de ce même tournoi juniors, à 15 ans, face à Elina Svitolina. Elle allait finalement s'offrir une nouvelle chance (qu'elle concrétisera face à Monica Puig) en remportant cette demi-finale choc face à la Française, battue 6-2, 1-6, 6-2.
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La balle de match, un étonnant retour de coup droit chopé venu s'écraser dans le carré de service, restera assez symbolique des malheurs de "Caro" à l'époque face à cette Jabeur qui venait ainsi de la battre pour la quatrième fois chez les juniors, après trois premiers succès un an plus tôt à Roland-Garros (déjà), à Wimbledon, puis à l'US Open.

Jabeur : "Je suis contente de revoir Caroline de retour à sa place"

"C'est clair qu'elle m'a privée de quelques titres du Grand Chelem chez les juniors, en sourit aujourd'hui Caroline en conférence de presse. Elle avait déjà ce style de jeu très particulier, avec énormément d'amorties, de slices, de variations… C'était très piégeux, d'autant que personne d'autre ne jouait comme ça. Ça a toujours été un challenge pour moi de l'affronter chez les juniors. Et chez les seniors aussi, d'ailleurs."
Sur le grand circuit, Ons a en effet compilé deux victoires supplémentaires face à la Française, au 1er tour de l'US Open 2019 (déjà, là encore), 7-6, 6-2 en sauvant deux balles de 1er set, et au 2e tour de l'Open d'Australie 2020 (1-6, 6-2, 6-3). A l'époque, elle était en route vers son premier quart de finale en Grand Chelem. Et elle était entraînée depuis deux ans par un certain Bertrand Perret, ancien coach (par ailleurs) de Paul-Henri Mathieu et de Peng Shuai, qui n'est autre aujourd'hui que celui de Caroline Garcia, depuis fin 2021. L'un des piliers principaux de sa reconstruction et de son retour en grâce, aussi.
On ne sait jusqu'à quel point, mais avoir à ses côtés un ancien coach du "camp d'en face" ne peut être qu'un plus pour Caroline Garcia au moment de défier celle qui s'apparente, qu'on le veuille ou non, à une forme de bête noire. Notez qu'elle n'en a pas forcément besoin : en huitièmes de finale, elle n'avait jamais battu non plus Alison Riske, pas plus qu'elle ne comptait de victoire face à Coco Gauff avant de l'assommer en quarts. Le passé est le passé : aujourd'hui, Caroline Garcia n'est tout simplement plus la même joueuse.

Encore une démonstration de force : Comment Garcia a étouffé Gauff

"Je sais qu'elle est compliquée à jouer, qu'elle développe un tennis très agressif, a évidemment noté Ons Jabeur, qui est désormais entraînée par Issam Jellali, avec son mari Karim Kamoun en guise de préparateur physique et une consultante de luxe sur cet US Open, l'ancienne n°1 mondiale Arantxa Sanchez, victorieuse de l'US Open en 1994, son année de naissance. J'imagine que ce sera à celle de nous deux qui saura imposer son jeu. J'espère que ce sera moi."
Un fonds de jeu qui, depuis cette époque des juniors, n'a pas foncièrement changé du côté de Ons Jabeur, l'une des rares joueuses – depuis le départ à la retraite d'Ashleigh Barty – à maîtriser à la perfection le revers slicé, un coup qui pourrait s'avérer un redoutable bouclier pour parer les missiles de la Française. Mais la Tunisienne, aujourd'hui, n'est pas qu'une emberlificoteuse de balles. Elle est aussi capable d'envoyer du lourd et de servir le plomb, à l'image de ces 11 aces réussis en quarts face à Veronika Kudermetova.
Puisque l'on est dans les statistiques, deux paraissent toutefois particulièrement importantes : sur l'ensemble du tournoi (joueuses éliminées compris), Caroline Garcia présente le 4e meilleur pourcentage de points derrière sa première balle de service (77%). Ons Jabeur, elle, a le 4e plus grand nombre de points remportés derrière la deuxième balle adverse (89 en tout). Inutile de chercher très loin ce qui sera sans doute l'une des clés principales de cette opposition de styles : la première balle de la Française, qui devra frapper au bon moment comme elle avait su le faire face à Gauff, à défaut de présenter un pourcentage très élevé.

Destins croisés en 2022

De toute façon, le plan de jeu de la Lyonnaise, résolument agressive et percutante, est connu à l'avance. Celui de Jabeur pourrait être plus complexe à anticiper. La Tunisienne pourra soit chercher à agresser avant de se faire agresser, soit au contraire casser le rythme pour faire durer les échanges au maximum, en sachant que plus les rallyes dureront, plus ils devraient être à son avantage. Sa palette de coups est telle qu'elle peut tout faire. Ce qui peut aussi, parfois, se retourner contre elle.
C'est d'ailleurs là l'un des principaux points communs entre les deux jeunes femmes : dans des styles radicalement différents, les deux, à la fois portées et freinées par l'incroyable champ des possibles que leur offre leur jeu, ont connu beaucoup de difficultés à définir la bonne manière de jouer. "Tout est clair désormais dans ma tête mais ça n'a pas toujours été le cas, loin de là, s'est plu à répéter la Française à New York. "Avant, je savais que j'avais des armes dans mon jeu, mais je ne savais juste pas comment les mettre en place", a déclaré comme un écho la Tunisienne. Tout a "cliqué" d'un coup, fin 2019". Tiens, tiens : avec Bertrand Perret à ses côtés…
Avant de se retrouver dans cette alléchante demi-finale, Ons Jabeur et Caroline Garcia auront par ailleurs connu une trajectoire bien différente en 2022. Pendant que la Française pansait ses plaies et se reconstruisait durant la première moitié de saison, la Tunisienne pétaradait de santé avec des titres à Madrid et Berlin, ainsi que des finales à Charleston, Rome et bien sûr Wimbledon, le tout auréolé d'une accession à la deuxième place mondiale, qu'elle retrouvera à coup sûr si elle atteint la finale ici. Et puis, leurs courbes de forme se sont croisées au cœur de l'été, moment à partir duquel "Caro" a repris son irrésistible envol, pendant qu'Ons s'engluait dans une tournée nord-américaine décevante.

Garcia vainqueure de l'US Open ? "Il faut qu'elle ait l'intime conviction de pouvoir le faire"

L'un dans l'autre, les deux joueuses, toutes deux âgées de 28 ans (même si Jabeur, qui a un an de moins, vient de les avoir, alors que Garcia en aura 29 en octobre), figurent d'ores et déjà parmi les plus "hot" de la saison. La Tunisienne a décroché 43 victoires en 2022 (2e meilleur total derrière Iga Swiatek), dont 15 en trois sets (record) ; la Française, 38, dont 14 en trois sets. La première n'a perdu qu'un set dans cet US Open, la seconde, aucun. Niveau confiance, difficile de faire mieux. Niveau talent aussi.
Et puis, il y a aussi l'histoire à marquer, encore et toujours. Ons Jabeur a continué d'écrire la sienne en devenant ici la première joueuse africaine (et arabe) à se qualifier pour les demi-finales, l'objectif qu'elle s'était – étonnamment - fixé au début de sa quinzaine. Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne voit pas plus loin…. Quant à Garcia, elle a en ligne de mire l'idée de devenir seulement la deuxième Française à atteindre la finale de l'US Open après Mary Pierce en 2005. Mais elle aussi voit plus loin, bien sûr : devenir la première Française de tous les temps à remporter le Grand Chelem américain…
Toutes ces références assez vertigineuses, Ons Jabeur et Caroline Garcia ne les avaient sans doute même pas en rêve au moment de s'affronter pour la première fois, lors de ce Roland-Garros juniors, en 2010. Douze ans plus tard, après bien des épreuves traversées et des montagnes soulevées, voilà leurs destinées à nouveau réunies, dans la plus belle des arènes, pour le plus beau des défis.
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