A chaque monstre sa surface. Dans un monde du tennis régi par le "Big 3" depuis plus de dix ans, Novak Djokovic, Rafael Nadal et Roger Federer ont chacun fait d’un tournoi du Grand Chelem sa place forte. Sur ses 19 victoires majeures, le Serbe s’est ainsi adjugé à 9 reprises l’Open d’Australie, tandis que l’Espagnol et le Suisse ont glané respectivement 13 Roland-Garros et 8 Wimbledon sur leurs 20 couronnes chacun. Il serait donc tentant de résumer leur domination comme suit : le premier règne sur le dur, le deuxième sur la terre battue et le troisième sur le gazon. Et pourtant, les choses ne sont pas si simples, surtout pour la dernière surface citée.
Les chiffres sont clairs : depuis 2011, le Djoker a étendu son royaume à l’herbe, du moins à celle du All England Club. En 9 éditions, il a glané 5 trophées (2011, 2014, 2015, 2018 et 2019), soit plus que Roger Federer (2012, 2017) et Andy Murray (2013, 2016) réunis. Si le Suisse et l’Ecossais sont restés incroyablement performants et constants sur la période avec respectivement 5 et 3 finales atteintes, le Serbe les surpasse aussi dans ce domaine (6 dont une perdue seulement contre Murray).

Di Pasquale : "Dans sa chasse au record, le plus dur commence pour Djokovic"

Wimbledon
Deux matches sous investigation pour d'éventuels paris suspects
14/07/2021 À 14:40

Federer incarne mieux le tennis sur gazon, mais Djokovic gagne à la fin

Alors pourquoi Djokovic n’est-il pas unanimement reconnu comme le patron qu’il est devenu à Wimbledon ? Cela tient bien sûr au fait que Federer possède toujours le record du nombre de titres glanés sur l’herbe londonienne dont il avait fait particulièrement son jardin lors de la décennie précédente : 6 titres en 7 ans de 2003 à 2009 dont 5 consécutifs (2003-2007). Mais c’est aussi lié à l’impression dégagée sur la surface. Avec son jeu instinctif et naturellement tourné vers l’avant, le Bâlois semble né pour jouer sur gazon. Comme il l’indiquait encore récemment, toutes ses forces - son service, son slice de revers, sa volée - y sont magnifiées. Dans cet environnement, tout est plus naturel pour lui.
David Goffin résumait parfaitement le sentiment général après sa défaite sèche (6-4, 6-0, 6-2) face à Djokovic en quart de finale de l’édition 2019. "Sur gazon, je dirais que Roger est probablement le meilleur parce qu’il a toutes les armes à sa disposition et que son jeu convient à la surface. Mais les quelques derniers matches qu’ils ont joués l’un contre l’autre, Novak était un petit peu plus solide et ça a fait la différence."
Si Federer avait remporté leur premier affrontement en demi-finale en 2012, comme pour montrer qu’il détenait encore les clés du domaine, les trois finales suivantes ont toutes tourné à l’avantage du Serbe. La dernière en date, le 14 juillet 2019, a d’ailleurs poussé à l’extrême, de manière quasi-caricaturale, la logique du rapport de forces entre les deux rivaux. Federer avait globalement dominé la partie, avec 40 coups gagnants et 14 points de plus que son adversaire, mais dans les moments les plus tendus, c’est bien Djokovic qui avait pris le dessus (7-6, 1-6, 7-6, 4-6, 13-12). Le gazon de Londres continue de faire briller le Maestro bâlois, mais à la fin c’est le Djoker qui gagne.

Novak Djokovic et Roger Federer lors de la finale de Wimbledon 2019

Crédit: Getty Images

La vague de sa saison 2011 a emporté les doutes du Djoker

Pourtant, rien ne fut facile d'emblée pour Djokovic : il a même dû attendre sa 7e participation pour triompher à Wimbledon. "Pour être honnête, j’ai d’abord eu du mal un petit peu à vraiment comprendre comment me déplacer sur gazon, et comment je devais ajuster mes coups et mon jeu en général. Je ne savais pas ce que je devais faire tactiquement en somme", avait-il souligné il y a deux ans en se remémorant ses débuts. Ce qui l’a d’abord aidé à atteindre deux fois les demi-finales en 2007 et 2010 (battu par Rafael Nadal puis Tomas Berdych), c’est son caractère, sa capacité à ne pas se frustrer malgré les chutes et les faux rebonds sur cette herbe si glissante.
A 18 ans seulement, c’est cette volonté farouche de faire comme son idole Pete Sampras qui lui a permis de sortir des qualifications à Roehampton et d’atteindre le 3e tour du tableau final à son premier essai. Mais pour triompher à Wimbledon, le caractère, même d’un champion, ne suffit pas. L’intéressé a donc dû fourbir ses armes. Incontestablement, la nouvelle dimension prise en 2011 et la vague de confiance sur laquelle il surfait cette année-là ont été déterminantes pour ouvrir son palmarès au All England Club. Son ascendant psychologique sur Rafael Nadal lui avait été très utile en finale notamment.

Rafael Nadal, Novak Djokovic, Wimbledon 2011

Crédit: AFP

Son échec l’année suivante face à Federer, la référence alors absolue sur gazon, l’a convaincu de peaufiner encore son approche. Certes, le changement de gazon en 2001, qui a ralenti le jeu et surtout augmenté la hauteur des rebonds, n’a pas été étranger au succès de Djokovic, beaucoup moins à l’aise que certains de ses aînés au filet et dans le petit jeu. Mais nier la faculté d’adaptation du Serbe serait une erreur majeure.

Service, slice, déplacement : il a progressé partout pour devenir le patron du gazon

Federer lui-même en convenait en 2019 : "Tous les ans, la qualité des courts s’améliore, ce qui rend de plus en plus facile le fait de jouer du fond du court. Mais au début du tournoi, l’herbe est encore très douce et glissante. C’est dur de se déplacer dessus, surtout pendant la première semaine de Wimbledon, je dirais. C’est toujours un immense changement par rapport aux courts sur dur."
Sur quels atouts Djokovic a-t-il donc pu compter pour imposer sa loi ? D’abord, de manière évidente, son exceptionnelle couverture de terrain. Contrairement à Rafael Nadal ou Stan Wawrinka par exemple qui ont besoin d’ancrer leurs appuis au sol pour développer leur puissance, il utilise sa légèreté, sa souplesse, son équilibre et son timing pour coller le plus possible à la balle. Avec les années, il s’est également doté d’un slice de revers suffisamment efficace pour résister aux changements de rythme de Federer dans les moments les plus importants des finales 2014, 2015 et 2019.
Surtout, Djokovic a considérablement amélioré son service. A l’instar de celui de son rival bâlois, son lancer de balle ne donne aucune indication à l’adversaire sur la zone qu’il veut toucher. Extérieur, kické, au corps, à plat au T ou encore slicé, il maîtrise tous les effets et dispose d’options innombrables pour s’offrir un maximum de points gratuits. L'arrivée de Goran Ivanisevic à ses côtés il y a deux ans lui a même permis de solidifier sa seconde balle qu’il frappe désormais plus fort par séquences pour surprendre. Ajoutez à cela son œil hors du commun à la relance et tout devient clair justement : il fait souvent la différence dès le premier coup de raquette, or un break est souvent synonyme de set gagné sur gazon.

Et tout est reparti de Wimbledon

Si le numéro 1 mondial a d’abord construit son palmarès sur dur, l’herbe s’est donc peu à peu imposée comme sa deuxième surface de prédilection. Après son passage à vide en 2016-2017, il est d’ailleurs frappant de remarquer que c’est bien à Wimbledon en 2018 qu’il a remis en route la machine à gagner grâce à cette demi-finale d’anthologie face à Rafael Nadal arrachée au bout du suspense (6-4, 3-6, 7-6, 3-6, 10-8) et en deux jours.
Contre le Majorquin, alors numéro 1 mondial en pleine confiance, le Serbe avait été parfois dominé dans l’agressivité. Mais dans les moments décisifs, il était passé devant sur quelques détails et des choix de plus en plus pertinents sous pression. Comme si en quelque sorte le gazon du All England Club l’avait aidé à retrouver son jeu, peu à peu. Une manière de reconnaître en lui son nouveau propriétaire.
Wimbledon
Di Pasquale : "Barty a tellement d'armes qu'elle a un tennis génial à voir jouer"
13/07/2021 À 15:07
Wimbledon
Djokovic : "Je me considère comme le meilleur, je suis plus complet que jamais"
11/07/2021 À 20:57