"Timing is everything". Le vieux dicton s'applique à beaucoup de choses, mais dans le cas de l'équipe de France de volley-ball et de son sélectionneur Laurent Tillie, il colle plus que parfaitement. Opposés au Comité Olympique Russe, la Russie sous bannière neutre, en finale du tournoi olympique de volley, samedi à, 14h10, les Bleus sont d'ores et déjà assurés de repartir avec une médaille autour du cou.
Dans l'histoire de l'équipe de France cette breloque, dont le métal sera argenté ou doré, est tout simplement historique, comme l'était sa qualification pour la phase finale du tournoi Tokyoïte. Quel que soit le résultat, cette équipe, ce groupe même, construit sur les cendres d'une qualification ratée pour Londres 2012, perdurera dans le temps.
Tokyo 2020
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08/08/2021 À 11:21
En l'espace de neuf ans, Tillie a lui posé des fondations solides, principalement techniques, et emmené une génération de joueurs dorée vers les sommets du volley mondial et les titres. Il le reconnaît volontiers : sa réussite est aussi due à la qualité de ses joueurs, tous ou presque des cadres dans les meilleurs club du monde.

La joie de l'équipe de France de volley, qualifiée pour la finale des JO de Tokyo 2020, à l'issue de son succès en demie face à l'Argentine, en trois manches - 05/08/20201

Crédit: Getty Images

Un mandat sous le signe des Jeux

Cette finale olympique sera le dernier rendez-vous de l'ancien entraîneur de l'AS Cannes après neuf longues années de bons et loyaux services. Là aussi le timing peut faire rire : Laurent Tillie aurait dû rendre son tablier à la fin de l'été 2020, une fois son contrat terminé, et rester au Japon pour y coacher son nouveau club, les Panasonic Panthers. Le club basé à Osaka, l'un des plus prestigieux au pays et en Asie, avait convaincu l'ancien réceptionneur d'en prendre les commandes il y a un an et demi.
C'est là-bas que Tillie voulait reprendre contact avec le quotidien d'un club et tourner la page la plus importante de sa deuxième carrière. Sauf que la belle histoire a bien failli ne jamais avoir lieu, la faute à une certaine pandémie qui a décalé tous les grands événements prévus en 2020 d'un an. Il existait donc une chance que ce groupe ne se retrouve pas, samedi, pour jouer l'or à Tokyo. Là aussi, tout a été une histoire de timing, comme l'avait révélé Tillie il y a quelques mois. Le jeu de domino calendaire lui a bénéficié notamment.
Consciente qu'il y aurait une certaine forme d'inachevé, surtout après le miracle du TQO où les Bleus sont passés tout proches de la correctionnelle, la Fédération française de volley avait rapidement travaillé pour conserver son sélectionneur une année de plus. Parce que Tokyo était en quelque sorte le dernier bal d'un collectif aussi fou, qu'excellent, mais surtout biberonné à l'olympisme par Tillie himself. Alors qu'il prenait tout juste ses fonctions, le technicien avait donné rendez-vous à ses hommes lors du coup d'envoi des Jeux de Londres. Avec une promesse : les prochains Jeux se feraient avec eux, ce qui est devenu une réalité.
Le 16 mai 2020, alors que la France était sur le point de débuter son déconfinement, les trois parties trouvaient un terrain d'entente. Tillie et ses Bleus allaient continuer l'aventure une année de plus. "Je remercie la Fédération et le club de me permettre d’aller au bout de cette aventure avec les joueurs. Tokyo sera un peu The Last Dance, pour reprendre le titre de la série sur Michael Jordan. Je vais tout faire pour que cette dernière danse se termine de la meilleure des façons", avait malicieusement glissé le chef d'orchestre des Bleus.

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Une dernière danse pour boucler la boucle

Laurent Tillie, l'hyperactif, et visiblement en manque de volley-ball si l'on en croit son plongeon lors du quart contre la Pologne, avait bien occupé son confinement en dévorant la série sur le plus célèbre des basketteurs. C'est de circonstance pour cet amoureux de sport du terrain au grand écran, et dont la causerie d'Al Pacino dans l'Enfer du Dimanche est devenue un rituel pour ses troupes. Il va lui aussi avoir droit à sa dernière danse en finale des Jeux Olympiques, la compétition absolue à ses yeux, celle qui a occupé son esprit pendant presque une décennie.
Il y a six années, au lendemain de leur sacre en Ligue mondiale, les Bleus pensaient que Rio était ce rendez-vous final, Tillie en tête. Forcément, la claque prise au Brésil avait été immense. Tillie avait dû ramasser à la petite cuillère un groupe dévasté par son manqué. Ecrasés par la puissance et l'intensité, les Bleus avaient ressemblé à des novices et perdu leur volley imprévisible. Ils avaient surtout appris une bonne leçon : les JO n'ont rien à voir avec les autres grandes compétitions.

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Tokyo 2020 a pourtant eu des airs de Rio 2016. En phase de groupes, Tillie a bien failli perdre les siens, passés au travers face aux Etats-Unis et à l'Argentine avec un niveau de jeu franchement inquiétant. C'est principalement la défaite face aux Américains qui a tout fait basculer... mais dans le bon sens. Face aux Américains, les Bleus avaient atteint leur plafond en terme de blocage psychologique.
Enfermés dans les schémas technico-tactiques dont raffole Tillie, les membres de la Team Yavbou en avaient oublié leur principale force : jouer à l'instinct leur a toujours mieux réussi. "C’est un peu dans la tête, mais ça s’explique aussi par notre niveau de jeu : nous avons été plus en réussite, nous avons mieux joué, et quand tu joues mieux, ça te donne forcément plus de rythme et de certitudes", analysait le capitaine Benjamin Toniutti avant le quart contre la Pologne. On sait que notre jeu est basé sur notre défense, on a vraiment bien défendu sur ces deux matchs, et du coup, tout l’ensemble s’est amélioré. Donc c’est à la fois la tête et le côté technique qui font qu'on a mieux joué."

Tillie et son management 50-50

La suite, on la connaît : la bande à Earvin Ngapeth a eu la peau des Russes (3 sets à 1), avant de passer tout près de la victoire face au Brésil, puis faire chuter le favori polonais en quart de finale. "On a commencé le tournoi crispés, et quand on a été dos au mur, on s’est dit : 'On n’a rien à perdre, kiffons !' Et on a un groupe magique : à chaque fois qu’il y en a un qui rentre, il apporte quelque chose", reconnaissait Ngapeth après la victoire face à la Pologne.
Capable d'avaler des milliers de kilomètres en voiture pour aller voir ses joueurs, et parler volley, le toujours sélectionneur des Bleus a des méthodes de management très modernes et qui ne plaisent pas à tout le monde. Pour résumer le personnage, il préfère travailler des schémas tactiques ou compiler des statistiques, que gérer les à-côté de la vie de groupe.
Avec ses hommes, il a parlé projet global, projet de jeu, JO, victoire, mais pas garderie. "J'ai des infos, mais je n'ai pas la connexion directe avec Laurent Tillie, donc c'est un ressenti que j'ai. Il donne beaucoup d'autonomie à ses joueurs dans le vivre ensemble, dans cette partie de la performance qui est très importante", nous expliquait Laurent Chambertin sur les méthodes du sélectionneur des Bleus dans le Podcast L'Heure Olympique.

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L'ancien international français appuie son propos. Selon lui, le succès des Bleus c'est aussi une osmose d'ensemble entre un entraîneur doué et des joueurs aux mains d'or. "Il est très organisé sur la planification des plans de jeu, sur l'entraînement, sur la technique bien évidemment. Mais dans tout ce qui est équilibre de vie, recherche de liens de construction de cohésion, ses joueurs ont beaucoup d'autonomie. C'est presque un deal", ajoute-t-il. "Il leur dit : 'Moi je peux vous amener des solutions tactiques et techniques, mais dans la vie du groupe, c'est votre responsabilité.' J'ai cette impression-là. Alors ce n'est peut-être pas aussi tranché, j'exagère un peu, mais il y a de ça je pense."
Capable du meilleur, comme du pire, cette équipe de France a un côté imprévisible qui la dessert, mais qui fait souvent sa force. On la comparerait volontiers à l'équipe de France de rugby en ce sens, jamais aussi dangereuse que quand elle a la gueule d'un outsider ou d'une équipe dont on attend rien.
Curieusement, dans les récents résultats des Français, à Tokyo, la patte Tillie manager s'est pourtant plus faite ressentir que celle du Tillie entraîneur et féru de jeu : les Bleus ont brillé quand ils ont oublié les schémas pour jouer à l'instinct, Ngapeth en tête. Même le plus geek des coaches a dû se rendre à l'évidence, pour réussir aux Jeux, il vaut mieux être fou que réciter sa leçon par coeur.

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