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L'œil de Rio : Bolt tient sa part d'éternité

L'œil de Rio : Bolt tient sa part d'éternité

Le 20/08/2016 à 06:17Mis à jour Le 20/08/2016 à 11:58

JO RIO 2016 – Et une qui fait neuf. Usain Bolt a conquis vendredi sa 9e médaille d'or olympique, égalant le record en athlétisme de Paavo Nurmi et Carl Lewis. A bientôt 30 ans, le sprinter jamaïcain, que l'on ne reverra plus dans le cadre olympique, se hisse sur des cimes toujours plus effarantes. Il a eu à Rio ce qu'il était venu chercher.

Si vous aimez Usain Bolt, vous avez probablement un petit pincement au cœur ce matin. Vous êtes allés vous coucher en sachant que la maître du sprint mondial ne remporterait plus jamais de médaille d'or olympique. Sauf revirement (après tout, l'histoire du sport et celle des Jeux sont parsemées de retours), le Jamaïcain ne sera pas à Tokyo dans quatre ans. Qu'importe. Ce qu'il a accompli en trois Olympiades restera gravé dans l'histoire de l'athlétisme et de l'Olympisme.

Le triple-triplé 100m-200m-4x100m, de Pékin à Rio en passant par Londres, lui a permis de rejoindre Carl Lewis et Paavo Nurmi au rang des athlètes les plus titrés depuis 1896 avec neuf médailles d'or. Passage dans l'au-delà de l'histoire qui, rappelons-le quand même, pourrait n'être que provisoire, le contrôle positif à retardement de Nesta Carter lors du relais de 2008 menaçant de transformer la preuve par neuf en "simple" grand huit. Comme si l'ombre du dopage, qui n'a jamais effleuré la foudre, pouvait quand même, par ricochet, atténuer son impact.

Usain Bolt

Usain BoltAFP

S'il fallait les hiérarchiser, le triplé de Rio resterait peut-être le moins marquant émotionnellement, et même sportivement, même s'il est délicat de le juger à chaud. Bolt n'a plus cette accélération foudroyante de la fin des années 2000, celle de Pékin et de Berlin, celle de son irrésistible jeunesse. Irrésistible, Bolt l'est toujours pour ses adversaires, dont pas un ne lui sera arrivé à la cheville, même si le tricard Gatlin l'a menacé sérieusement l'an dernier, avant d'être violemment renvoyé au piquet pour avoir osé mordiller les mollets d'un Roi Usain diminué physiquement, mais toujours trop fort, trop champion et trop tout pour lui.

Le demi-tour de piste, cet art magnifié

Bolt n'est plus tout à fait Bolt, et il a sans doute manqué à cette semaine carioca un peu de folie et de saveur. Il est venu, il a vaincu. Comme toujours. Mais personne pour le pousser, ne serait-ce qu'un peu, comme l'an dernier à Pékin, et susciter une forme d'excitation. Mais ce n'est évidemment pas à lui qu'il faut le reprocher. Pas de chrono à affoler, non plus. Les conditions ne s'y prêtaient pas, et ses jambes, peut-être pas davantage. Pas même une image frappant les esprits, tel cet éclair dans le ciel moscovite en feu pour le saluer aux Mondiaux 2013.

A Rio, le meilleur argument de vente de Bolt aura été son palmarès, passé de stratosphérique à intergalactique. C'est déjà énorme et, au fond, il lui confère ce qu'il était venu valider au Brésil : une part d'éternité. Seul son 200 mètres m'a fait passer un semblant de frisson. C'est là qu'il a toujours livré la plus belle expression de lui-même. Au fond, il n'a jamais vraiment aimé la ligne droite, et le relais, s'il lui a permis de gonfler son CV, a toujours eu ceci d'insupportable pour lui qu'il lui fallait remettre aux trois-quarts son destin en d'autres mains. Le voir jaillir dans le virage aura donc toujours été ce qu'il avait de plus beau à offrir. Si Bolt a fait entrer le sprint et l'athlétisme dans le XXIe siècle, il aura par-dessus tout, par-delà les victoires et les records, magnifié l'art du demi-tour de piste.

Avec 9 titres olympiques, Usain Bolt est l'égal de Paavo Nurmi et Carl Lewis.

Il reste une saison pour profiter d'Usain Bolt, puisqu'il va prolonger sa carrière jusqu'en 2017 à la demande de ses sponsors, comme il l'a expliqué. Le plaisir de le voir sera toujours là, même si le motif fait se demander si, au fond, il n'aura pas mieux valu tout arrêter ici, à Rio. Mais soit. Il n'est plus à un triomphe près. De Bolt, quand il partira, on gardera évidemment le champion, mais aussi le personnage. Deux entités indissociables. L'exubérant, le showman, le mégalo, aussi. "Je suis une légende", "je suis immortel" et tout le toutim. Tout ça aurait dû agacer, tout ça aurait dû finir par lasser, et c'est certainement le cas pour une petite partie du public, mais qui peut contester l'extraordinaire popularité dont il jouit encore aujourd'hui ?

Tout ce qu'il a laissé, et ce qu'il n'a donné

Ni la longueur et l'ampleur de sa domination, qui auraient pu entrainer une forme de lassitude, ni ses déclarations autocentrées sur sa propre grandeur, qui auraient pu le desservir, n'ont atténué sa cote d'amour. Partout, il a été et est encore accueilli comme une rock star. Au fond, les gens l'aiment parce qu'il a toujours semblé prendre du plaisir et avoir le souci d'en donner. C'est sans doute aussi simple que ça. Et si Bolt a pu constamment ouvrir grand sa bouche, c'est que personne n'a jamais couru assez vite pour la lui fermer. Il faut reconnaitre au roi des tartans une adéquation permanente entre ses mots et ses actes. C'est aussi cela, la marque des grands.

De Bolt, il y a tout ce qu'il a laissé, héritage colossal, et ce qu'il n'a pas pu, su ou voulu nous donner. "Que dois-je faire d'autre pour prouver que je suis le plus grand ?" a-t-il interrogé à Rio. Rien. Il est le plus grand sprinter de tous les temps et il faudra sans doute se lever plus tôt encore que vous ne vous êtes couchés pendant 15 jours avant de trouver quelqu'un susceptible de faire tomber ses records, et, plus encore, d'égaler son palmarès. "Il a sa place au panthéon du sprint pour l'éternité et même au-delà si c'est possible", a dit Christophe Lemaitre après le 200m. Pas mieux.

Entre Napoléon et Louis XIV

Pourtant, j'éprouverai toujours une pointe de regret à ne pas l'avoir vu explorer une terra incognita. D'avoir ouvert d'autres horizons. On parle d'un gamin qui, à 16 ans, courait le 400 mètres en 45"35, ce qui en dit long sur son potentiel naturel, même si, à l'époque, Bolt, encore en formation musculairement, pesait 15 kilos de moins. Le rapport poids-puissance aurait sans doute été rédhibitoire. Pourtant, son entraîneur a longtemps rêvé de le convaincre. Il n'aura jamais ne serait-ce qu'essayé.

Mais c'est une autre piste, ouverte juste après les Jeux de Londres, qui avait le plus fait briller les yeux : il parlait alors de se mettre à la longueur, comme un certain Carl Lewis jadis. Avant cela, Mike Powell, le toujours recordman du monde, s'était dit prêt à le coacher, jurant de pouvoir l'emmener au-delà des neuf mètres. Nous ne saurons jamais et, dans son extravagante carrière, si ce ne sera certainement pas un manque tant son empreinte est forte, cela restera une petite pointe de regret. Mais le défi des quatre médailles d'or à la Owens, à la Lewis ne l'a jamais effleuré. Sans doute n'en avait-il ni vraiment envie ni vraiment besoin.

Entre Napoléon pour l'étendue de ses conquêtes et Louis XIV pour la longévité de son règne, Usain St Leo Bolt quitte l'arène olympique en impitoyable tyran des tartans, et pourtant vénéré par la foule et respecté par tous, jusqu'à ses propres victimes. On a connu des fins de règnes plus mouvementées...

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