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16 ou 17 ans et déjà "comme des grands" : l’inquiétante précocité du football français

16 ou 17 ans et déjà "comme des grands" : l’inquiétante précocité du football français

Le 04/10/2017 à 07:32Mis à jour Le 04/10/2017 à 12:46

L’envolée des prix sur le marché des transferts a une conséquence moins connue : pour éviter d’avoir à payer le prix fort, les grands clubs viennent "chiper" les jeunes talents quand ils sont encore gratuits, à quinze, seize ou dix-sept ans. Jadis discrète et sereine, la formation française est désormais sous le feu des projecteurs, de l’argent et des pressions diverses. Une tendance qui inquiète.

Dimanche 1er octobre 2017 : Leipzig se déplace à Cologne. S’il l’emporte, le club de la firme Red Bull a l’occasion de revenir à un point du Bayern Munich, tenu en échec plus tôt face au Hertha Berlin (2-2). Un match important, donc, pour lequel Ralph Hassenhüttl, l’entraîneur saxon, aligne en charnière centrale Dayot Upamecano et Ibrahima Konaté, deux Français de 18 ans.

Le premier a quitté la France et Valenciennes à 16 ans pour Salzburg, un autre club de l’écurie Red Bull, avant de rejoindre Leipzig en janvier dernier. Le second est arrivé en Allemagne cet été, après quatre petits mois de Ligue 2 sous les couleurs de Sochaux. Les voilà tous les deux titulaires en Bundesliga, au sein d’une équipe qui a fini 2e du dernier championnat et qui est en pleine campagne de Ligue des Champions.

Anecdotique ? Pas vraiment. Révélateur, plutôt, d’un mouvement plus global du football français. D’année en année, les jeunes joueurs français sortent plus vite du cocon du centre de formation pour passer une tête - si ce n’est plus - dans le monde professionnel, avec ses charmes, ses avantages mais aussi ses risques. Et cette évolution n’a pas grand-chose de footballistique. Les adolescents français ne sont ni plus costauds ni plus talentueux qu’il y a quelques années. S’ils sont exposés plus tôt, c’est souvent parce que le modèle économique de leurs clubs les y oblige. Et ce n’est pas franchement rassurant.

Tout le monde veut le nouveau Mbappé… gratuitement

Autre exemple récent de cette précocité : l’éclosion de Willem Geubbels à l’Olympique Lyonnais. L’attaquant a connu, le 23 septembre dernier, sa première apparition en Ligue 1 en entrant face à Dijon (3-3). Il est devenu le premier joueur né au 21e siècle à jouer en première division, lui qui n’a que 16 ans et quelques semaines au compteur. Dans la foulée, on a appris, via une information du journal L’Equipe, qu’il avait fait l’objet cet été d’une offre du Bayern Munich estimée à 8 ou 9 millions d’euros. 8 ou 9 millions d’euros pour un garçon d’à peine 16 ans ! Les chiffres donnent le vertige.

Vidéo - OL, précocité, Oranje, Mondial U17 : voici le phénomène Willem Geubbels

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Comment ne pas évoquer, aussi, le prix de Kylian Mbappé, qui va coûter près de 180 millions d’euros au Paris Saint-Germain malgré ses dix-huit petites années ? Mais l’iceberg est presque encore plus inquiétant que sa partie immergée. Et le football français risque bien de devenir, ces prochaines années, la principale victime de son succès. La formation hexagonale est réputée à travers le monde, cela va s’en dire ; le classement des joueurs les plus chers de l’histoire, où figurent Mbappé (2e), Dembélé (3e) et Pogba (4e), suffit à s’en convaincre.

Conséquence : le jeune Français est à la mode et les plus grands clubs européens rêvent de trouver leur Mbappé sans avoir à débourser 180 millions d’euros. Alors, ils viennent les chercher de plus en plus jeunes. Et il n’est plus rare, par exemple, de voir des émissaires de clubs allemands ou anglais derrière les mains courantes des stades parisiens, à zieuter plus ou moins discrètement des matches de moins de quinze ans.

Même le PSG se fait piller ses meilleurs jeunes

Illustration récente du phénomène, Samuel Yepie Yepie, un milieu de terrain de quinze ans, a fait l’objet d’une cour assidue de clubs anglais la saison dernière alors qu’il évoluait à Drancy, un club amateur de Seine-Saint-Denis. Il a été invité par Liverpool à passer un week-end au sein de leur centre de formation, entre deux matches à Brétigny, Trappes ou Villetaneuse. Le jeune homme a finalement rejoint Nantes cet été et l’équipe de France U16, dont il est déjà un titulaire.

Mais de plus en plus choisissent l’exil et connaissent, très tôt, les sollicitations, les commissions d’agent et les mécanismes douteux. Aliou Badara Traoré, un des joueurs les plus talentueux de la génération 2001 en France, a quitté le Paris Saint-Germain en 2016 pour revenir jouer à Sarcelles, son premier club, en troisième division régionale. Un détour surprenant mais qui lui a permis de signer en toute liberté, l’été de ses 16 ans, à… Manchester United.

En somme, les grosses écuries ont compris la combine. Puisque le joueur français est talentueux, il est courtisé, et il vaut plusieurs millions d’euros après quelques matches en pro seulement. Alors, il faut le repérer et l’attirer avant… quand il est gratuit, c’est-à-dire avant qu’il ne signe son premier contrat professionnel. Cet été, le Paris Saint-Germain a perdu deux de ses meilleurs U19 : Mahamadou Dembélé et Dan-Axel Zagadou, respectivement partis à Salzbourg et Dortmund. L'été dernier, c'était Mamadou Doucouré, un autre espoir de cette génération, qui avait rejoint Mönchengladbach.

Les Anglais et les Allemands se sont faits une spécialité de la prédation précoce de jeunes footballeurs. Mais ils ne sont pas les seuls. Même en France, le gentlemen’s agreement qui existait entre les clubs français semble avoir volé en éclats. Lille s’est fait remarquer cet été en proposant des contrats juteux pour subtiliser aux concurrents leurs meilleurs espoirs. C’est ainsi que le LOSC a recruté (gratuitement) cet été Boubakary Soumaré, un milieu de terrain de 18 ans qui faisait les beaux jours du Paris Saint-Germain. L’OL avait également surpris son monde en faisant signer, en février dernier, Franck Rivollier, alors attaquant de l’équipe de France U16 et de l’ESTAC.

Des contrats pro offerts de plus en plus tôt

Une situation qui fait parler dans le petit milieu du football français. “On sent que ça part dans tous les sens, confirmait Jacques-Henri Eyraud, le président de l’OM, dans L’Equipe mi-juillet. Je comprends que certains de mes homologues estiment que l’on est en train de jouer avec le feu.” Et ce d’autant plus que les clubs sont quasiment impuissants face à cette situation. Une seule arme est à leur disposition : faire signer très tôt, à seize ou dix-sept ans, le premier contrat professionnel à leurs meilleurs espoirs. C’est ce qu’a fait le PSG récemment en faisant signer pro Timothy Weah (17 ans), le fils de George, ou Colin Dagba (18 ans). Une manière de se protéger.

Mais une excellente manière, aussi, de se tromper. Comment être sûr du niveau d’un joueur à peine majeur et de son potentiel à faire une carrière professionnelle ? Pressés par la concurrence, les clubs français prennent le risque de miser de grosses sommes d’argent sur des joueurs dont la maturation n’est pas finie. Là où le contrat pro était presque l’aboutissement ultime en formation il y a quelques années, il tend à devenir une formalité. Avec d’autres écueils : comment maintenir sous pression un joueur déjà protégé par un contrat pro à seize ou dix-sept ans ?

En fait, le rapport de forces s’est complètement inversé entre le club et le joueur. Puisque les jeunes ont l’embarras du choix et que leurs clubs ne veulent pas les voir filer gratuitement, ce sont les joueurs et leurs entourages qui ont l’ascendant dans les négociations. A Lyon, Willem Geubbels n’a toujours pas accepté la proposition de son club, formulée il y a plusieurs mois ; même chose à Paris, où les prometteurs Moussa Diaby, Yacine Adli ou Claudio Gomes font durer les négociations.

A éclore trop vite, le risque est de se griller

Concrètement, un jeune international français de 16 ans a déjà, dans la grande majorité des cas, un équipementier qui le sponsorise, des clubs français ou étrangers qui le sollicitent, un agent qui l’encadre et, pour les plus "chanceux", une proposition de contrat “Elite” ou professionnel de son club. Difficile, dans un tel cadre, de poursuivre sereinement sa formation. "Ce contrat pro qu’on anticipe plombe la formation en France, c’est une évidence, glissait Christian Gourcuff dans L’Equipe. Il crée une impatience des jeunes et de leur environnement."

Souvenez-vous : Véronique Rabiot qui réclame du temps de jeu pour son fils, Wilfried Mbappé qui s’exprime dans L’Equipe pour se plaindre du traitement réservé à son fils, Ousmane Dembélé qui boycotte un stage d’avant-saison au Stade Rennais parce qu’on ne compte pas assez sur lui… Et les exemples de ce type, pas toujours aussi médiatisés, sont nombreux. Les trois joueurs cités, forts d’un talent hors-normes, ont finalement réussi à s’imposer et à briller dans leurs clubs.

Mais pour les autres... A éclore trop vite, combien vont se griller au contact du football de haut niveau ? Les échecs récents des équipes de France U20 et Espoirs doivent interroger. Le football français a encore toutes les peines du monde à gérer la transition entre l’adolescence et l’âge adulte de ses protégés, celle entre la formation et le football pro. L’hystérisation du foot-business, dès le plus jeune âge, aggrave encore un peu plus la donne. Sans tomber dans la psychologie de comptoir, il n’est pas simple de rabâcher à un jeune les valeurs d’humilité, de sacrifice et d’effort quand le champ lexical qui l’entoure dit plutôt "prime à la signature", "premier contrat" et "temps de jeu en pro".

Charge maintenant aux clubs et aux instances de trouver la parade. Changer les règlements, obliger les joueurs à signer leur premier contrat dans leur club formateur, avancer l’âge du premier bail, permettre aux clubs de prêter plus de jeunes joueurs afin de les aguerrir, obliger les équipes françaises à aligner un certain nombre de joueurs formés en leur sein… Les pistes sont nombreuses. Mais elles doivent vite être mises sur la table. A mal gérer sa transition entre formation et haut-niveau, l’Angleterre y a perdu la compétitivité de son équipe nationale, il y a quelques années de cela. Au vu des talents qui peuplent les centres de formation, voir la France suivre ce chemin serait un immense gâchis.

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