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De Serge Aurier à Sepp Blatter : le paradoxe de la transparence dans le football

D'Aurier à Blatter : le paradoxe de la transparence dans le football

Mis à jourLe 25/02/2016 à 08:35

Publiéle 25/02/2016 à 08:30

Mis à jourLe 25/02/2016 à 08:35

Publiéle 25/02/2016 à 08:30

Article de Thibaud Leplat

De Serge Aurier à Sepp Blatter, en passant par Football Leaks, il règne dans le football depuis plusieurs mois une curieuse unanimité. C’est par la transparence qu’on progresserait sur les chemins rectilignes de la moralité. C’était maintenant à notre football de s’y mettre. Allons-nous devenir enfin raisonnables ?

C’est l’histoire d’un monde dans lequel nous aurions tous implantée dans le crâne une puce permettant, tel un car régie de Canal Plus à usage personnel, d’enregistrer puis de revoir à la demande non seulement toutes les actions litigieuses du match auquel on venait d’assister mais aussi la succession entière de tous les moments de notre vie. À chaque instant nous aurions à portée de main le moyen d’examiner à nouveau et dans le détail un entretien d’embauche, une réunion de travail, ou même de confondre notre épouse, comme le ferait un procureur méticuleux grâce à d’habiles rewind ou ralentis sur une succession d’incohérences, au moment de nier une infidélité qu’on lui suspectait pourtant depuis quelques mois.

Cette histoire est celle de "The Entire History of You", troisième épisode de l’immense série d’anticipation Black Mirror, commandée par la télévision publique anglaise Channel 4, produite par Endemol et racontant l’aliénation des hommes à leurs écrans noirs. Une troisième saison est en cours de réalisation. Et nous, les amateurs de football, avions eu récemment l’exclusivité des premières scènes. Elle s’intitulaient "les insultes de Serge Aurier contre son entraîneur sur Periscope", "les secrets des contrats entre joueurs et clubs révélés par Football Leaks" une fois par semaine depuis septembre, les "élections à la FIFA" et cette idée étrange du Prince Ali de faire voter (au mépris du principe démocratique du vote secret) les délégués dans des isoloirs translucides pour préserver "la transparence" du scrutin lors de l’élection du prochain président de la FIFA ce vendredi.

Laurent Blanc et Serge Aurier contre Lyon le 13 décembre 2015
Laurent Blanc et Serge Aurier contre Lyon le 13 décembre 2015 - Panoramic

Surveiller et punir

Le monde a beau s’agiter depuis quelques temps autour de nous, il y a longtemps que chez les futboleros on a appris ce qu’est la vie sous l’empire des caméras de surveillance. On sait depuis quelques décennies, et grâce aux ralentis bien affutés, qu’on pouvait être hors-jeu d’une épaule ou d’un pied, qu’une main frôlant un ballon aurait dû être signalée d’un penalty pourvu qu’on choisisse habilement l’angle de vision. Les détails invisibles à l’oeil nu ont trouvé dans nos caméras braquées pendant 90 minutes sur les 22 joueurs (maintenant aussi sur les entraîneurs, les bancs de touche, le public et même parfois les présidents) leurs mouchards attitrés.

On a même inventé des émissions consacrées à lire sur les lèvres des joueurs, à s’immiscer dans les conversations privées, bref, à nous raconter le football "vu de l’intérieur" et à concevoir de ce fait une curieuse orthopédie morale en quoi consiste l’éloge ou la critique systématique du "bon" et du "mauvais" geste. Qu’avait donc dit Materazzi à Zizou ? Comment Diego Costa avait-il fait pour échapper au regard de l’arbitre ? Pourquoi Serge Aurier avait-il commis telle imprudence ? La pratique de la transparence chez nous, c’était cette façon discrète de faire de la morale sans jamais en avoir l’air.

Le coup de tête de Zidane à Materazzi lors de la finale de la Coupe du monde 2006
Le coup de tête de Zidane à Materazzi lors de la finale de la Coupe du monde 2006 - AFP

Assange et Snowden meneurs de jeu

Mais ce qui se résumait encore à quelques tacles suspects ou interceptions à la limite de la légalité a pris depuis plusieurs mois dans le football un tour autrement plus politique et plus inquiétant. Depuis cinq mois, les dirigeants de grands clubs européens s’obstinent à faire taire Football Leaks, sorte de Wikileaks du football, usant tour à tour de menaces, de tentatives de rachats et d’enquêtes privées. Les hommes à l’origine de ces fuites qui ont pour modèle Julian Assange ou Edward Snowden ne cachent pas leurs bonnes intentions.

"Certains clubs n’ont aucun respect pour les fans, tout est tabou: le salaire des joueurs, les contrats de transferts, les clauses sécrètes, les intermédiaires, etc. Les clubs cachent tout.(…) Le football est en train de perdre toute crédibilité, le manque complet de transparence et le montant des clauses secrètes sont irrespectueux des fans. Voilà pourquoi quelqu’un devait faire quelque chose. Grâce à tous ces documents mis en ligne, nous parvenons à créer un impact mondial. Les gens commencent à parler de ces sujets. Nous voulons tous la même chose. Un sport plus transparent et plus crédible." Combattre le secret des transactions pour moraliser les pratiques et éradiquer la cupidité : voilà le propos de ces révélations distillées avec ingéniosité et parcimonie. Impossible de ne pas partager ces injonctions à faire la morale. Impossible d’être contre Football Leaks.

Sepp Blatter
Sepp Blatter - AFP

Diego Costa et Materrazi en défense

Il y a pourtant un secret que ne perceront jamais les procureurs les mieux intentionnés. Quelque chose en nous se résiste toujours à la bonne cause. Comme on avait beau savoir que Diego Costa n’avait rien d’un ange, que Marco Materrazi n’était sans doute pas un poète ou que Sepp Blatter avait eu tendance à tremper son doigt un peu trop profondément dans le pot de confiture, on n’avait toujours pas percé le secret de notre admiration pour le football, comme si quelque chose en nous se résistait obstinément à la responsabilité.

Le contrat de Gareth Bale avec le Real Madrid, les rapports obscurs qu’entretient le fonds d’investissement Doyen Sports avec de nombreux clubs européens, toutes ces révélations entendant percer l’opacité des transactions économiques et placer notre football sous la lumière crue de la révélation fracassante, ne parviennent pas à faire fléchir l’excitation que produit toujours un huitième de finale de Ligue des champions Arsenal-Barça ou Juventus-Bayern. La sauvagerie de notre passion faite de joies brutales, de déceptions criantes ou de triomphes sonores ne s’atténue jamais.

Diego Costa avec Chelsea
Diego Costa avec Chelsea - AFP

"Les dieux ont caché ce qui fait vivre les hommes" Hésiode

Le paradoxe de la transparence dans le football, c’est que notre dévotion repose sur un inavouable secret. On aura beau encourager la probité la plus totale, souhaiter que cessent les outrances et récompenser de notre sincère admiration les bonnes gestions, quelque chose résistera toujours en nous à ces louables intentions. Si le football est pire qu’une religion, c’est qu’il se fiche bien de la morale. On ne remplira jamais un stade avec des bilans équilibrés et des gestions prudentes. On ne forcera l’admiration de personne sans spectacle ni mise en scène. C’est même plutôt l’inverse qui est vrai. C’est la souffrance, l’exagération et l’injustice qu’on voit représentées dans les théâtres comme dans les stades. Pas les professions de foi.

Aussi, l’obscur objet du football n’est pas à chercher dans le secret des conversations (on sait bien que les mots de Serge Aurier ont dépassé sa pensée, on aurait même préféré ne pas savoir) ou dans les insupportables outrances de cette industrie (c’est Gazprom et Poutine qui nous offrent cette saison la Ligue des champions, nous racontent calmement les spots publicitaires). Le football c’est le nom que l’on a donné aux résidus de sauvagerie secrète que la vie d’adulte civilisé n’était pas encore parvenue à réduire au silence.

Vouloir à ce point être lucide sur une passion qui nous consume depuis l’enfance et nous connecte directement à elle à chaque match, c’est révéler des secrets intimes et abandonner à la lumière des miradors ce qui pour nous n’avait été jusque-là qu’une délicieuse naïveté. Faut-il tout savoir et tout révéler ? Tout. Mais commençons par nous-mêmes : nous sommes tous des irresponsables.

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