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FIFA : L'élection d'Infantino, une victoire pour les Etats-Unis

Infantino sur le trône, les Etats-Unis ont obtenu ce qu'ils voulaient

Le 01/03/2016 à 10:04

FIFA - Si Gianni Infantino a passé la barre magique des 103 voix pour être élu président de la FIFA vendredi dernier, c'est grâce à l'Europe, à l'Amérique du Sud et un peu à l'Afrique. Mais aussi et surtout par la grâce des Caraïbes. Autrement dit, les Etats-Unis. Voici comment les Américains, privés du Mondial 2022 mais qui ont provoqué le scandale que l'on sait, ont eu ce qu'ils voulaient.

Le plus surprenant est peut-être qu’on ait été surpris à ce point, Gianni Infantino le premier, lorsque Issa Hayatou annonça que, dès le second tour de scrutin, le chauve le plus célèbre du football mondial avait reçu l’aval de la majorité des 205 fédérations ayant participé au vote, le Koweït et l’Indonésie s’étant vu refuser le droit de se joindre à la fête dans des circonstances pour le moins bizarres (*).

Le secrétaire-général de l’UEFA était censé n’être qu’un bouche-trou pour sa confédération en l’absence forcée de Michel Platini, certainement pas le mur sur lequel est venu s’écraser le rouleau-compresseur que pilotait le Bahreïni Cheikh Salman. Ce dernier, soutenu – en principe – par les fédérations africaines et asiatiques, avait la voie libre devant lui. Au lieu de quoi…

Vu les circonstances, le score de 115 à 88 en faveur de l’avocat italo-suisse (seuls quatre des partisans de Prince Ali étant demeurés fidèles au Jordanien entre les deux tours, les sept alliés de Jérôme Champagne l’ayant tous déserté) était plus qu’un camouflet pour Salman. Une humiliation, dont il aura beaucoup de mal à se remettre, bien qu’il conserve son poste de président de la Confédération asiatique (AFC) et devrait, s’il le désire, intégrer le "Conseil" (FIFA Council) qui remplacera bientôt un Comité Exécutif dont personne ne portera le deuil.

Gianni Infantino, le nouveau président de la FIFA - 2016

Gianni Infantino, le nouveau président de la FIFA - 2016AFP

Un camouflet pour le cheikh Salman

D’évidence, les consignes de vote n’avaient pas été respectées par tous. Mais comment expliquer que des fédérations qui voient en l’UEFA le symbole de l’écrasement du football par l’Europe aient pu choisir l’homme qui, Platini absent, est peut-être le symbole le plus fort de la Confédération de la Ligue des Champions ?

Car ne vous détrompez pas : la victoire d’Infantino n’est pas "une victoire de l’Europe" – ou "une victoire de Platini" par allié interposé, comme si la grande "famille du football" avait voulu signaler son soutien au martyr d’un complot ourdi par Dieu qui sait contre son chevalier blanc. Cette thèse n’a d’ailleurs cours que dans quelques chapelles du microcosme français. Ailleurs, elle n’est pas abordée.

URGENT : FIFA cherche sponsors

C’était aussi l’assurance d’effrayer encore un peu plus les sponsors, lesquels ne se bousculent pas vraiment à la porte de la FIFA en ce moment, puisque celle-ci en cherche toujours une vingtaine, et que le déficit de l’organisation pour l’année 2015 a été de presque 100 millions d'euros. Le contexte économique de la FIFA est jugé "critique" par Suketu Patel, membre de la Commission d’Audit et de Conformité de l’instance, "le pire depuis vingt ans". Infantino peut être présenté comme le champion d’une "nouvelle ère"; mais il représente d’abord une forme de continuité de l’institution. Après tout, qui fut le premier à aller chercher l’homme de loi pour en faire un homme de ballon ? Sepp Blatter, grâce à qui Infantino, né à quelques kilomètres du village de "la blatte", intégra l’effectif du CIES de Neuchatel.

Le Cheikh Salman Bin Ebrahim Al Khalifa

Le Cheikh Salman Bin Ebrahim Al KhalifaPanoramic

J’ajouterai une autre raison, qui n’est pas des plus glorieuses pour ceux qui s'en satisfont : "Pas question d’avoir un Arabe à la tête de la FIFA", avaient affirmé en privé certaines figures du football africain, en particulier. Une fois dans l’isoloir, ils ont pris garde à ce que ce ne soit pas le cas.

Il est exact qu’Infantino a mené une campagne des plus efficaces, comme on pouvait s’y attendre de la part d’un client de la société de communication VERO, celle-là même qui avait habillé la stratégie de la candidature Qatar 2022. Promettre des millions de subventions aux fédérations et proposer une Coupe du Monde à quarante équipes n’aura pas nui à sa cause, même s’il est difficile de comprendre le bien-fondé de ces propositions au delà de l’attrait qu’elles peuvent avoir pour l’électorat. Les moyens ne lui manquaient pas non plus pour faire passer son "message". L’UEFA n’avait pas mégoté : 500 000 euros de budget, c’est plus de dix fois ce que Jérôme Champagne a dépensé, lui qui a financé sa campagne de sa propre poche.

Celui que tout le monde appelle "Gianni" peut se montrer charmeur, argumente avec lucidité et compétence dans cinq langues, en comprend sans doute une demi-douzaine d’autres. Mais tout cela n’explique toujours pas comment une FIFA qui aurait réélu Sepp Blatter par acclamation s’il s’était représenté a pu choisir un aparatchik que les maux du football non-européen ne semblaient pas préoccuper plus que cela avant que le destin frappe à sa porte.

Gulati, l'homme qui tire les ficelles

Peut-être que l’homme qui connait la vraie réponse à ces interrogations est celui qu’on vit parcourir les travées du Congrès Extraordinaire de la FIFA comme une souris de sacristie, à pas menus mais rapides : Sunil Gulati, le M. Soccer des Etats-Unis, président de leur fédération depuis 2006, membre du Comité Exécutif de la FIFA depuis 2013, qui vota en faveur de Prince Ali au premier tour, mais avec l’objectif d’ouvrir la voie à Infantino au second.

C’est Gulati qui s’en alla parler à tous les supporters du prince jordanien entre les deux tours de scrutin. Et quand l’Amérique vous parle, on écoute. Gulati parla, Gulati fut écouté, particulièrement de ses collègues de la Concacaf, dont beaucoup avaient choisi Ali – et quatre ou cinq Champagne. Le revirement fut total. Des trente-quatre voix que Salman pouvait espérer récupérer, seules trois se portèrent sur lui.

Sunil Gulati

Sunil GulatiEurosport

C’est sur l’intervention directe, et avouée, du dirigeant qui avait orchestré la campagne des Etats-Unis pour l’organisation du Mondial de 2022 que Gianni Infantino a passé la barre magique des 103 voix. Les Européens l’ont soutenu, cela va de soi. L’Amérique latine aussi, un peu par défaut, quelques Africains, malgré la pression exercée par Hayatou et ses sbires; mais ce sont les Caraïbes qui ont fait la différence, autrement dit les Etats-Unis. En échange de quoi ?

Le Mondial 2026 déjà dans la poche des Américains ?

Comme Sepp Blatter l’a dit et répété, si le nom du Qatar n’était pas sorti de l’enveloppe le 2 décembre 2010, le "système" sur lequel il avait veillé avec tant de complaisance aurait perduré. Les votants de cette date charnière sont quasiment tous hors-jeu aujourd’hui, leurs réputations en lambeaux. De nouvelles arrestations sont imminentes, tout le monde en est convaincu. Une théorie en vogue aujourd’hui voudrait même qu’il n’ait pas encore été procédé à ces arrestations parce que "les Américains" (qui étaient présents à Zürich) ont eu ce qu’ils voulaient. Et auront ce qu’ils voudront.

C’est-à-dire la Coupe du Monde. Laquelle ? Gulati, patelin, a admis qu’il avait parlé de celle de 2026 à son ami Gianni avant le scrutin. Ce dernier a nié tout arrangement entre complices, mais pas que le sujet ait été abordé. La FIFA d’aujourd’hui ressemble décidément beaucoup à celle d’hier. Celle de demain ?

(*) La FIFA, en contrevenance de ses statuts selon les Koweïtiens, avait décidé d’écarter ces deux fédérations pour des motifs d’ingérence politique dans les affaires de ces deux fédérations. Cheikh Salman perdit deux voix dans l’affaire.

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