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Main de Dieu et but du siècle : ce que vous ignoriez sur le jour où Maradona est entré au Panthéon

Main de Dieu et but du siècle : ce que vous ignoriez sur le jour où Maradona est entré au Panthéon

Le 22/06/2016 à 00:53Mis à jour Le 22/06/2016 à 12:39

La "Main de Dieu" et "le but du siècle" : en 90 minutes face à l'Angleterre, Diego Maradona est entré au Panthéon du football il y a 30 ans, jour pour jour, le 22 juin 1986. Un ouvrage, "El partido (del siglo)", écrit par le journaliste argentin Andrés Burgo, livre tous les secrets de ce match du Mondial 86, qui a fait accéder Maradona au statut de demi-Dieu, sur fond de Guerre des Malouines.

La main de Dieu

C’est le 22 juin 1986 à 12h51, heure de Mexico, que la légende de Maradona va commencer à s’écrire. L’insaisissable numéro 10 se glisse au milieu de deux joueurs, en évite un autre, sert Jorge Valdano à l’entrée de la surface, et comme s’il s’attendait à un improbable une-deux, s’enfonce dans la surface. La sphère rebondit ensuite maladroitement sur le pied de Valdano, et le défenseur anglais, Steve Hodge, comme pris de panique, envoie un ballon en cloche vers son gardien.

Le petit Maradona, 1,65m, bondit alors à hauteur des mains de l’imposant Peter Shilton 1,85m, et envoie le ballon au fond des filets. La majorité des 115000 spectateurs du stade Azteca, acquis à la cause argentine, explose, pendant que plusieurs joueurs anglais protestent énergiquement auprès de l’arbitre tunisien, Ali Bennaceur. Les coéquipiers de Maradona n’ont, eux, pas vu l’action clairement, et leur capitaine leur assure, une fois le match terminé, qu’il a bien inscrit le but de la tête.

Diego Maradona: "Hand of God" - Argentina v England - World Cup 1986

Depuis, l’histoire a retenu que l’inspiré Maradona aurait répliqué à la presse que son but avait été inscrit par “la main de Dieu”, comme pour se dédouaner de la responsabilité de l’infraction tout en donnant une dimension divine à son geste. Cette fulgurance qui allait comme un gant au génie frondeur qu’était Maradona est devenue l’une des phrases les plus célèbres de l’histoire du football, et a inspiré, en Argentine, des chansons et pièces de théâtre.

El Diez n’avouera pourtant jamais sa faute avant de quitter le sol mexicain. Alors ? Dans son ouvrage, Andrés Burgo désenchante le conte maradonien. Devant l’insistance du numéro 10 à nier les faits dans le vestiaire du stade Azteca, un journaliste argentin se fait ironique, et lance : "alors, ça aurait été la main de Dieu" ? "Ça aurait" lui répond Maradona. Rien de plus. Enclin à entretenir sa propre légende, Maradona revendique aujourd’hui être l’auteur intellectuel de cette saillie mythique.

Acte 2 : Le but du siècle

Cela est bien moins connu, mais le deuxième but de Maradona, celui où il transforma la pelouse du stade Azteca en cour d’école, aurait, lui aussi, ne pas dû être accordé. La raison ? Sa genèse ne remonte pas à cette sorte de roulette suivie d’un extérieur qui lui permet d’éliminer deux Anglais tout en se mettant dans le sens du but, mais à une faute de Batista sur Hoddle. L’arbitre ne la siffle pas, et le défenseur argentin barbu transmet ensuite à Hector Enrique qui trouve Maradona derrière la ligne médiane. Une passe neutre, qui ne laisse présager en rien de la suite homérique.

52 mètres, 44 pas, 10,6 secondes, 14,4 km/h, cinq adversaires éliminés, deux autres qui ne parviennent pas à l’atteindre, décompte Andrés Burgo, dans son ouvrage. Pendant sa chevauchée fantastique, Maradona assure qu’il ne cessait de chercher Valdano pour lui transmettre la balle, mais qu’à chaque fois, un Anglais se dressait devant lui. “J’ai insulté Maradona pendant son action, car je me disais que s’il perdait la balle, on serait à découvert”, reconnaît, de son côté, Batista. Mais personne ne parviendra à saisir le “cerf-volant cosmique”, selon l’expression du commentateur uruguayen, Victor Hugo Morales, malgré un terrible tacle de Terry Butcher.

"Ce but fut doublement incroyable, car l’état de la pelouse était déplorable, seul lui pouvait contrôler la balle ainsi", relèvera, après coup, l’ex-Nantais, Jorge Burruchaga, l’un des 12 apôtres de Maradona (il n’y avait que deux changements autorisés à l’époque). Quand il pénètre dans la surface, Maradona va trop vite pour l’arrière-garde anglaise, mais il a pourtant le temps de penser, notamment à un reproche de son frère : dans des circonstances similaires, il avait manqué une opportunité, déjà, face à l’Angleterre, à Wembley, en 1980. Plutôt que d’effacer le gardien en prenant l’intérieur, avant de rabattre le ballon derrière la ligne, il avait cherché le côté opposé d’un extérieur qui avait échoué du mauvais côté du poteau. Le sélectionneur anglais, Bobby Robson, avait dit ceci à son défenseur central, Terry Fenwick, avant la rencontre : "Ne t’inquiète pas, Maradona est petit et n’a qu’un bon pied." Peut-être aurait-il dû insister sur la qualité de ce pied gauche …

Le contexte des Malouines

A la fin du match, après ce doublé mi-ange, mi-démon, Maradona devient une icône planétaire, lui qui n’a pas encore été fait roi à Naples, et n’avait pas répondu aux attentes placées en lui lors de la Coupe du monde 1982. Pour l’Argentine, son aura vient aussi de prendre une nouvelle dimension : il n’est plus seulement ce génial numéro 10, mais aussi un général victorieux qui offre une revanche à une Argentine humiliée sur le champ de bataille. Car ce match se dispute dans un contexte sulfureux, quatre ans après le terme de la guerre des Malouines, qui a déchiré Angleterre et Argentine (près de 700 morts côté argentin). Pendant le match, barras bravas et hooligans n’ont d’ailleurs cessé de s’affronter dans les tribunes du stade Azteca.

Peter Shilton et Diego Maradona, Coupe du monde 1986

Peter Shilton et Diego Maradona, Coupe du monde 1986Imago

Avant la rencontre, les joueurs essaient bien d’éviter le sujet, mais le contexte est trop pesant pour ne pas y penser. "La guerre des Malouines en contexte footballistique", titre ainsi El País. "C’est une guerre" déclame, pour sa part, The Sun. Des sénateurs argentins vont même jusqu’à demander à ce que la sélection ne joue pas, car aucune relation, même sportive, ne peut être permise avec l’Angleterre, pendant que des télégrammes d’ex-soldats argentins parviennent aux joueurs de l’Albiceleste, à Mexico. Pour les Argentins, cette rencontre était le match à ne pas perdre. "Pour nous c’était LE match, comme une finale", déclara le défenseur, Julio Olarticochea. La célébration dans le vestiaire au terme de la rencontre sera d’ailleurs encore plus euphorique que lorsque l’Albiceleste remportera la Coupe du monde sept jours plus tard.

Un maillot qualité corpo

Le maillot porté par Maradona, ce 22 juin, à l’Azteca, fait aujourd’hui office de relique. Sa qualité est pourtant celle d’un vulgaire maillot d’amateur. La raison ? Le maillot version local (bleu et blanc) répondait aux exigences du sélectionneur, Carlos Bilardo, il avait été confectionné pour être le plus léger possible. Le maillot bleu, de visiteur, en revanche, n’était pas fait du même tissu, et la transpiration s’y accumulait. Au terme du huitième de finale face à l’Uurguay (1-0), les joueurs s’en étaient plaints, et Bilardo décida d’envoyer des membres de son staff dans la gigantesque Mexico avec pour mission de trouver des maillots bleus plus légers. Seul impératif : ils devaient être de la marque le Coq Sportif, l’équipementier de l’Albiceleste.

Les membres du staff finissent par en dégoter : une quarantaine d’un bleu un peu trop brillant. Mais l’heure n’est plus à mégoter. Il reste encore à floquer : un tissu gris sera utilisé au lieu du blanc habituel, faute de mieux. Enfin, la veille du match, les femmes de ménage du club América, où l’Argentine s’est installée, sont mobilisées pour coudre l’écusson de l’AFA (la fédération argentine) sur le maillot. L’habit de légende de Maradona avait la qualité d’un maillot corpo.

Les cabales innombrables de Bilardo

Obsessionnel, le sélectionneur, Carlos Bilardo, ne laissait aucun élément au hasard. Après avoir écouté ses pointilleuses consignes tactiques, les joueurs devaient ensuite suivre une série de rituels immuables. Ils rejoignaient ainsi le stade Azteca dans un minibus au confort spartiate. Mais comme ils avaient gagné leur premier match du Mondial (face à la Corée du sud) il n’était pas question d’en changer. Lors du court voyage, les joueurs devaient apercevoir un hélicoptère qui survole le stade.

Le jour du match face à l’Angleterre, l’engin tarde à apparaître, et Maradona et consorts demandent au chauffeur de faire une halte sur le chemin. Le chauffeur devait aussi veiller à ne pas arriver avant que la cassette jouée sur l’autoradio ne se termine. La sélection musicale comprenait notamment “Total Eclipse of the Heart” et s’achevait sur “Eyes of the Tiger”, la chanson de Rocky. Une fois au stade, les joueurs donnaient leurs interviews toujours aux mêmes journalistes.

Diego Maradona, roi incontesté du Mondial 1986.

Diego Maradona, roi incontesté du Mondial 1986.Panoramic

Pas une histoire de contrat, mais de superstition, là encore. Enfin, rituel des plus absurdes : les joueurs ne pouvaient quitter le vestiaire avant d’avoir reçu un appel. Comme le téléphone avait sonné au sien du vestiaire avant le premier match face à la Corée du sud, il se devait de sonner à chaque fois, et Brown le décrocher. Evidemment, c’est un membre de la délégation argentine qui se chargeait de l’appel.

Avant le match face à l’Angleterre, Maradona déroge toutefois aux habitudes argentines en se lançant dans une harangue pour remonter comme des pendules ses coéquipiers. Quand il pénètre sur la pelouse du stade Azteca, John Barnes, remplaçant de l’Angleterre, qui mettra à mal l’Argentine lors de son entrée en jeu (74e), se rappelle avoir été hypnotisé par le charisme d’El Diez. "J’étais ensorcelé par Maradona, conta-t-il, je ne pouvais le quitter des yeux". Ce 22 juin, Diego Armando Maradona, envouté par son propre génie, a mis le monde à ses pieds.

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