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Bolt, le prodige qui a fait du sprint une fête

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Usain Bolt et ses huit médailles d'or olympiques - Image d'Allegra Lockstadt

Crédits Eurosport

ParBen Snowball & Dan Quarrell
01/08/2017 à 10:40 | Mis à jour 01/08/2017 à 12:18

En précédant ses titres et records de facéties déconcertantes, ce diable d'Usain Bolt a magnifié l'athlétisme comme personne. Le Jamaïcain a toujours voulu se faire plaisir en offrant chaque course en cadeau à des fans emportés dans ses vertiges. D'une confiance fascinante en son implacable destin, il a fait du sprint une fête. Si l'artiste prépare sa sortie, la légende est là pour toujours.

C'est une histoire connue de tous. Un sprinter dégingandé, aux humbles débuts, pulvérise trois records du monde lors d'un véritable coup d'éclat à Pékin. Le monde de l'athlétisme consacre alors son nouveau roi. Fort des atouts les plus imparables tels que la vitesse, l'insouciance, ou encore son patronyme qui en dit long sur ses performances, Usain Bolt domine depuis lors cette discipline.

Cependant, alors qu'avec le championnat du monde d'athlétisme de Londres s'ouvre le dernier chapitre de ce conte de fées, le mystère reste tout entier à l'heure d'analyser le mental dont il a dû faire preuve pour enchaîner cette série d'implacables victoires. Comment, pendant neuf ans, ce coureur désinvolte a-t-il fait preuve d'un mental d'acier lors d'événements ne durant pas plus de quelques secondes ? Tiger Woods, Michael Jordan, Michael Phelps et Serena Williams sont quelques-uns des grands noms qui ont dominé le sport et qui ont fait preuve d'une discipline rigoureuse. Bolt, quant à lui, est dans son élément dès lors qu'il effectue des pitreries sur la ligne de départ.

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"Ce n'est qu'au moment où le juge de départ lance 'à vos marques' que je me concentre sur la course", a déclaré Bolt lors d'une entrevue exclusive avec Eurosport qui nous aide à entrer dans la tête d'un immense sportif. À 22h45, le samedi 5 août, le starter prononcera ces mots fatidiques une dernière fois devant le Jamaïcain. Le sportif de 30 ans cessera un instant ses facéties, enclenchera le mode course et – presque certainement – arrachera une nouvelle victoire à l'occasion de la dernière course de son incroyable carrière.

Mais comment peut-il rester si calme alors qu'une erreur suffirait à entacher son palmarès ? Qu'est-ce qui fait la force de son mental ? Et comment celle-ci lui a-t-elle permis d'atteindre un niveau de performances aussi incroyablement élevé ? Mais surtout quel sera l'avenir de l'athlétisme une fois qu'Usain Bolt aura tiré sa révérence ?

1. Le sauveur du sprint

Lorsqu'à Pékin, Bolt s'est frappé la poitrine en signe de triomphe tout en poursuivant une course rapide après l'effort, il n'a pas seulement tourné en dérision l'évènement phare des Jeux Olympiques ; il a aussi redéfini pour toujours les règles du sprint. L'impact a été tel, que depuis ce jour, le cœur de l'athlétisme bat au rythme de ses performances. C'était la première fois dans l'histoire qu'un sprinter de 100 mètres démontrait une telle insouciance à parcourir cette distance... et décrochait pourtant le record du monde. La marge combinée des vainqueurs, de Barcelone en 1992 à Athènes en 2004, était à 0"16 ; mais en 2008, le temps de Bolt devançait de 0"2 son rival le plus proche. Le tout en suivant un régime strict à base de nuggets de poulet. "Tout peut arriver" est le nouveau credo du sprint masculin d'aujourd'hui, et c'est grâce à l'extraordinaire temps de 9"69 de Bolt, qui a marqué sa course victorieuse remportée avec presque trop de facilité.

Il faut dire que l'athlétisme en avait grandement besoin. La débâcle d'Athènes était encore présente dans tous les esprits à cause de l'affaire de Konstantinos Kenteris. Ce coureur qui était pressenti pour allumer la flamme olympique s'était soustrait à un contrôle anti-dopage la veille de la cérémonie d'ouverture et avait ainsi donné le ton à des Jeux Olympiques qui allaient être ravagés par les affaires de dopage. Le sport implorait donc qu'on vienne à son secours ; et son sauveur serait un personnage des plus excentriques.

Pendant cinq ans, la domination de Bolt a été telle qu'il pouvait se permettre ses excentricités d'avant-course, comptant seulement sur une disqualification lors de la finale du 100 mètres aux championnats du monde de Daegu en 2011 pour jeter une ombre sur son palmarès impressionnant dans les grands championnats. Personne ne pouvait le concurrencer et cela défiait toute logique. Les sprinters étaient censés être conformes à un stéréotype : musculeux, explosifs et pas beaucoup plus grands qu'un mètre quatre-vingt. La course se jouait au départ ; quel espoir Usain Bolt pouvait-il donc avoir à mériter son nom (Lightning bolt = l'éclair) et à jaillir de ses blocs alors que son mètre quatre-vingt-quinze le freinait comme un parachute géant ?

Durant ses premières années, rien ne pouvait l'arrêter ni l'empêcher de redéfinir les règles de sa discipline. Mais l'avantage effarant de Bolt, de même que sa jeunesse ont commencé à s'effriter. Au moment des Championnats du monde 2015, certaines critiques commencèrent à fuser, en même temps qu'un nouveau rival direct venait concurrencer le golden boy de l'athlétisme : Justin Gatlin, le coureur hué, à deux fois suspendu pour dopage. Pour la première fois de sa carrière, Bolt était sous le feu des critiques tant des professionnels que des journalistes. La course prit une dimension morale et devint un enjeu majeur (personnifiant presque une parabole du bien contre le mal), alors que Gatlin se trouvait dans une forme impériale, invaincu depuis 29 courses.

Le monde retenait son souffle. Son palmarès sérieusement menacé par une défaite, Bolt se présenta à la finale du 100 mètres avec sa fanfaronnade habituelle et afficha une décontraction absolue pendant la présentation des athlètes au public. Ce n'est pas sa cadence infernale qui lui fit remporter la finale, mais son emprise mentale sur ses rivaux, à l'instar de Gatlin (un médaillé d'or olympique) qui oublia comment gérer les 15 derniers mètres. Ce n'était pas un coup de chance. C'était l'effet Bolt. Penser pouvoir le battre et le battre réellement sont deux choses très différentes. C'est une tension qu'aucun de ses rivaux n'a jamais réussi à dénouer, et qui constitue le fil conducteur de sa carrière.

2. Le fanfaron qui a sidéré l'athlétisme

Personne n'avait jamais rien vu de tel. Dans le catch, peut-être, mais certainement pas dans l'athlétisme. À Pékin en 2008, lorsque Bolt prit place sur la ligne pour le 100 mètres, ses rivaux furent interloqués, tout comme les supporters du monde entier. C'était frappant, presque choquant, mais quelle merveille ! Les autres sprinters étaient concentrés, sévères et déterminés, tandis que Bolt se pavanait ; il s'est véritablement écrié "Regardez ! Je suis là ! C'est comme ça que ça se passe maintenant !".

Aucun athlète n'avait de façon aussi convaincante crié victoire avant la course ; personne n'avait osé faire d'un 100 mètres une célébration personnelle, brièvement interrompue par la course elle-même. Celle-ci n'était devenue qu'un détail d'un plus grand événement, consacré non seulement au talent, mais aussi à la personnalité du coureur.

Bolt était là, et son record du monde fut un intermède entre séances de selfies, courses à la vitesse de l'éclair et poses décomplexées et contagieuses. C'est ainsi qu'un jeune athlète put mettre en scène son heure de gloire en dansant de joie devant le miroir du monde. Tout se déroula comme dans un rêve pour le jeune Jamaïcain. Il fut le seul à ne pas être surpris de son assurance, ni de son succès. L'athlétisme venait de changer pour l'éternité en l'espace de trente minutes inoubliables et époustouflantes.

"Je n'ai jamais vu personne courir avec une telle insouciance, un tel plaisir et une telle glorification de son propre talent", a déclaré à Eurosport Jonathan Edwards, détenteur du record du triple-saut. "À mon sens, cela le rend aussi remarquable que son talent en soi et ses performances."

Ça me donne envie d'être encore meilleur

"C'est simplement une démonstration de ma personnalité", explique Bolt. "Je l'ai fait quelques fois et le public a apprécié, alors j'ai continué. J'aime quand un stade a beaucoup d'énergie, ça me donne envie d'être encore meilleur."

C'est pour cette raison que le fanfaron ne boude pas son plaisir, que le modèle n'est jamais ennuyeux : parce que Bolt ne fait qu'être lui-même, une version déchaînée et libre de lui-même. C'est l'authenticité de ses facéties qui les rend mémorables pour ses millions de fans, car c'est ainsi qu'il se comporte avec ses amis et à la maison. Au contraire d'être artificiel et étudié pour les caméras, il montre simplement au monde sa vraie personne.

Le professeur Steve Peters, auteur du Paradoxe du chimpanzé et célèbre psychiatre du sport, nous explique comment Bolt est devenu maître dans l'art de se relâcher parfaitement avant de s'installer sur les blocs de départ, en "réussissant, soit à apprendre à se concentrer au bon moment, soit à craindre très peu l'échec ou la contre-performance, soit à se sentir parfaitement préparé". C'est presque une recette parfaite pour obtenir un bon état d'esprit d'avant-course. Nous ne la verrons peut-être plus jamais aussi bien appliquée.

L'incomparable Bolt a transformé la ligne de départ du 100 mètres, autrefois spectacle de la nervosité paralysante et de la tension insupportable des coureurs, tant en passerelle de défilé qu'en piste de danse.

3. L'ultime façade : dans la tête d'une impitoyable machine à gagner

À quoi pense Bolt, lorsque les cœurs s'affolent et la tension monte, juste avant le départ d'une finale olympique du 100 mètres ? Comment se concentre-t-il dans des moments de stress aussi extrême, avec tant d'adrénaline circulant dans les veines ? Sa réponse est pour le moins inattendue.

"J'essaie de penser à différentes choses", révèle Bolt. "Ce que je vais manger au dîner, ce que je dois faire le lendemain". Non pas à des aspects aléatoires liés à la course, ou au fait qu'il est sur la ligne de départ devant des millions de fans du monde entier qui scrutent chaque contraction de ses muscles. Il semble incroyable que le meilleur sprinter de tous les temps ne pense même pas à la tâche qui l'attend avant d'avoir entendu "à vos marques". Le moment venu, il passe en un clin d'œil en état de concentration maximale et devient simultanément un tout autre personnage, c'est seulement à ce moment-là que son sourire s'efface, qu'il n'est plus question de prendre la pose et qu'une machine à gagner impitoyable à la précision chirurgicale se met en route.

Le plus important est toujours d'obtenir la victoire

Pendant une course de 100 mètres ou de 200 mètres, il y a peu de temps pour la réflexion. Mais ce qui se passe dans l'esprit du Jamaïcain quand il s'élance sur la piste demeure un sujet de fascination. "Il n'y a pas beaucoup de temps pour réfléchir, mais j'ai généralement des éléments sur lesquels me concentrer, du départ à la phase de propulsion jusqu'à la transition vers la vitesse maximale", déclare Bolt.

Comme tous ceux qui l'ont déjà regardé courir – et gagner – le savent bien, la phase d'après-course a souvent autant d'importance que la course elle-même. Il en a parfaitement conscience, d'après ce qu'il nous en révèle.

"Le plus important est toujours d'obtenir la victoire ; ensuite je regarde le chronomètre pour connaître ma vitesse. Après cela, c'est le moment de remercier les supporters pour leur soutien. Je fais généralement un tour d'honneur, avec beaucoup de selfies et d'autographes."

Jamais l'athlétisme n'avait connu cela : ce sport a changé, pour le mieux. Vous pensiez peut-être qu'avec ses facéties, Bolt ne faisait que s'amuser. En réalité, ce sourire cache un mental d'acier.

4. L'état d'esprit de la défaite certaine

La foi est le meilleur ami de l'athlète. Les sprinters, en particulier, portent leur foi en étendard. Si vous n'avez pas la foi, à supposer que vous soyez sur la ligne de départ d'un 100 mètres, ne prenez pas la peine d'enlever vos écouteurs et votre survêtement. Mais quand il s'agit de courir contre Bolt, la foi n'a jamais semblé aussi futile, légère et inutile.

Il est extrêmement difficile d'obtenir de n'importe quel athlète qu'il parle de sa difficulté à affronter Bolt. Le facteur d'intimidation est souvent sous-entendu, mais jamais concédé publiquement. Kim Collins l'illustre très bien. Alors qu'il se trouve de nombreux athlètes qui acceptent que Bolt est le meilleur, Collins, champion du monde 2003 et légende du sprint (qui prendra encore le départ à Londres à l'âge remarquable de 41 ans), écarte le sujet d'un revers de la main, avec un "Non !" sans réplique. Essayez de lui dire qu'il est normal de craindre d'affronter Bolt.

"Un concurrent est un concurrent ; il n'y a pas de différence entre lui et mon fils de cinq ans", répond-t-il avec impétuosité. "Quand je cours avec mon fils de cinq ans, je refuse de le laisser gagner et de lui donner l'impression qu'il est meilleur que moi. Alors, quand on prend part à une compétition, on court contre n'importe qui pour le battre, pas pour le laisser gagner. De sorte que si l'on perd malgré tout, ce n'est pas parce qu'on s'est laissé faire."

Collins, riche de son expérience, demeure spectaculairement rebelle, dans la perspective d'un titre mondial. "J'ai rencontré de vrais intimidateurs : Carl Lewis, Linford Christie, Dennis Mitchell, Donovan Bailey et tous les autres ; ils étaient totalement différents. Du coup, les coureurs d'aujourd'hui ne peuvent pas m'atteindre."

Intimidation ? Peut-être pas. L'arrogance de Bolt est tout autre chose.

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"Si ses rivaux choisissent de se concentrer sur lui, ils peuvent s'attendre à ce qu'il réagisse", explique le professeur Peters. "Pour certains, le résultat pourrait ne pas être au rendez-vous. Les coureurs de 100 mètres doivent accepter qu'il n'y a pas de place à l'erreur". C'est pour cela que courir contre Bolt se réduit à une seule difficulté assez démoralisante : accepter que même la course parfaite ne sera peut-être pas suffisante, voire n'a quasiment aucune chance de l'être.

Je ne ressens pas vraiment la pression

Roger Black a une fois décrit le fait de courir contre le grand Michael Johnson comme "courir pour la deuxième place". Pour les sprinters, le supplice de courir pour la deuxième place est aggravé par cette vérité déchirante et destructrice pour l'ego, pratiquement inévitable sur la ligne de départ : l'idée que le reste du peloton constitue une attraction secondaire, une parade pour les concurrents s'avouant battus d'avance. Il peut sembler sévère de décrire en ces termes le fait de courir contre Bolt. Mais lorsque vous considérez les sacrifices, le dévouement et l'engagement requis pour concourir dans l'élite de l'athlétisme, cette vérité psychologique est tout simplement dévastatrice et réellement paralysante pour certains.

Pour Bolt lui-même, bien sûr, d'autres règles sont en vigueur. Pas de pression, pas de négativité ; assurance totale, foi absolue. "Je ne ressens pas vraiment la pression", déclare Bolt avec une aisance qui doit exaspérer ses rivaux. "Bien sûr, le Championnat du monde est la course la plus importante de l'année, il est donc important de bien l'aborder. Mais je préfère être détendu car je cours mieux ainsi."

L'état d'esprit de la défaite certaine : un mental inacceptable pour un sprinter, mais presque inévitable devant un homme qui sait tout simplement qu'il va gagner. S'il veut être détendu, il sera détendu ; s'il veut gagner, il gagnera. Jamais auparavant peut-être un athlète n'a-t-il semblé en possession d'un contrôle aussi parfait. Que ses concurrents reconnaissent ou perçoivent le facteur d'intimidation ou non, il n'en demeure pas moins que Bolt a une emprise sur ses rivaux lors des évènements décisifs de la discipline, qui ne tient pas du pur talent ou de la vitesse.

C'est toute l'histoire de sa carrière, avec une exception notable...

5. "Le jour où j'ai battu Bolt"

"Quand je dis que j'ai battu Bolt, la réponse est toujours la même : 'Impossible !' Tu plaisantes !' Je dois montrer les vidéos, parce que personne ne me croit... "

Cette réputation s'appuie principalement sur le palmarès olympique parfait de Bolt : neuf événements ; neuf victoires, du moins avant que son titre du relais de 2008 ne lui soit retiré rétroactivement en raison du contrôle anti-dopage positif de Nesta Carter. C'est aussi un mensonge. Nous sommes le 24 août 2004. Athènes accueille les XXVIIIe Jeux Olympiques. Sous la chaleur, au départ de la quatrième série du 200 mètres masculin prend place une étoile montante. La caméra est braquée sur le cinquième couloir alors que le champion du monde junior Usain Bolt, qui vient de fêter ses 18 ans trois jours plus tôt, fait signe à une personne du public quelques instants avant que le juge ne prononce "à vos marques". Autour de lui, ses concurrents bombent le torse tout en activant le mode intimidation.

À peine 60 secondes plus tard, le Jamaïcain est éliminé en ayant fini cinquième. L'athlète polonais peu connu Marcin Jedrusinski, alors âgé de 22 ans, remercie le public après avoir remporté la victoire. Jedrusinski tirera plus tard sa révérence en demi-finale et prendra sa retraite vainqueur d'une seule médaille d'argent européenne pour couronner ses efforts. Mais tandis que sa carrière, comme tant d'autres, passe peu à peu dans l'oubli, il peut s'honorer d'un fait d'arme unique en son genre : il est le seul homme à avoir triomphé de Bolt en compétition olympique.

"À cette époque, je ne pensais pas avoir battu un coureur de grande valeur", déclare Jedrusinski à Eurosport-Pologne. "Usain était un sprinter qui avait déjà couru sous la barre des 20 secondes, mais il n'était pas encore de classe mondiale et pour être honnête, ce sont les autres que j'avais à l'œil. J'ai battu Usain et je suis revenu à ma routine quotidienne. C'est seulement plus tard que le monde a compris qu'il était unique. Il semblerait donc que j'ai battu une légende."

Poland's Marcin Jedrusinski wins heat four of the men's 200m at the 2004 Athens Olympics

Crédits Getty Images

Au terme de sa carrière, Jedrusinski n'a amassé que des records personnels modestes de 10"26 (100 m) et 20"31 (200 m), son mètre quatre-vingt-huit et son allure dégingandée ne le prédisposant pas à envisager son avenir dans le sprint. Voilà encore une idée préconçue que Bolt a complètement démentie quatre ans plus tard à Pékin. "En le voyant, cela m'a rappelé comment les autres me traitaient quand j'étais jeune", ajoute Jedrusinski. "Les gens me disaient : 'Tu es trop grand, arrête de perdre ton temps et passe à un autre sport". Mais je me suis dit : 'Il est plus grand que moi et pourtant il court en-dessous des 20 secondes. Pourquoi pas moi ?' Usain a une vraie allure de sprinter maintenant, mais en 2004, il ressemblait à un piquet : grand et très mince. À mon époque, nous avions Shawn Crawford et Maurice Greene. Ils n'étaient pas très grands, mais très musclés. Et puis voilà quelqu'un comme Usain qui vient tout remettre en question."

Cependant, bien qu'il ait pris le dessus sur un futur multiple champion du monde, Jedrusinski, maintenant de retour dans l'armée, insiste sur le fait que, même si c'est une belle histoire, ce n'est pas le point culminant de sa carrière. "Même après toutes ces années, je ne pense pas qu'avoir battu Bolt est ma plus grande réussite", ajoute-t-il. "Ce n'était pas la course la plus rapide de ma vie et je n'ai même pas remporté de médaille à Athènes. C'est juste une anecdote. Ce furent mes meilleurs Jeux Olympiques, mais pas parce que j'ai battu Bolt. Cependant, j'ai quand même téléchargé les vidéos pour les montrer à mes enfants plus tard..."

Même les meilleurs ont besoin d'aide. L'absence d'invincibilité de Bolt fut de courte durée, grâce à l'entraîneur Glen Mills qui le prit sous son aile à la fin de 2004. Mills rénova complètement sa technique et lui inculqua une éthique de travail stricte. La suite de l'histoire, nous la connaissons...

6. L'héritage d'une légende

"Dans l'athlétisme, il est le meilleur, et en dehors, il est dans la catégorie des légendes du sport telles que Pelé, Diego Maradona et Mohammed Ali", explique Mo Farah à Eurosport.

La carrière d'Usain Bolt ne peut se résumer au simple fait de courir, il serait injuste de penser de la sorte. Quatorze minutes et 28 secondes 33 - le temps qu'il faudrait à Farah pour faire un 5 000 mètres inhabituellement laborieux : c'est la durée totale que Bolt a passée sur la piste au fil des différents événements des Jeux Olympiques et des championnats du monde, d'Athènes 2004 à Rio 2016. Même si on y ajoute ses exploits au relais en comptant généreusement 10 secondes par course, cela porte sa participation totale, sur 62 courses des séries aux finales, à tout juste seize minutes et huit secondes. Un sixième d'un match de football ; à peine cinq rounds sur le ring.

Certes, Bolt a couru occasionnellement dans des meetings de la Ligue de Diamant, dans des championnats nationaux et même aux Jeux du Commonwealth, mais il a imprimé sa marque dans ces 16 minutes. Peu de gens se soucient de ce qui s'est passé dans les événements peu médiatiques de Doha ou de Kingston.

Pourtant, contrairement aux géants du sport évoqués par Farah, chaque seconde a compté dans l'ascension de Bolt vers la suprématie. Le palmarès de Pelé a été légèrement terni par son incapacité à gagner un Soulier d'or lors de la Coupe du monde, ainsi que par les blessures qu'il a subies en 1962 et 1966 ; Diego Maradona a sombré dans des scandales de trafic de drogue, d'armes sans oublier la fameuse "Main de Dieu" ; quant à Mohammed Ali, il a perdu le "Combat du siècle". Ces échecs n'ont pu suffire à entacher leur statut de légendes, quant à Bolt, il ne s'est jamais offert le luxe de la moindre erreur. Toute erreur, toute défaite dans une finale majeure aurait pu anéantir son aura - sept médailles d'or olympiques et une d'argent en impose évidemment.

Personne ne peut m'arrêter

Bien sûr, Bolt a montré qu'il n'était pas infaillible lors de sa disqualification à Daegu. Mais même ce faux départ, son seul échec dans une finale majeure après 2008, a nourri le mythe selon lequel le seul capable de l'arrêter est lui-même. Plutôt 10 fois plus fort de ses victoires potentielles qu'il n'a pu être minimisé par cette défaite, la constance dont Bolt a fait preuve, malgré la plus intense des pressions n'est pas courante dans le sport. Et elle n'a jamais non plus été mieux accueillie.

Bolt a été consacré comme le sauveur de l'athlétisme après la tourmente d'Athènes 2004, qui fut un passage difficile pour tous, à l'exception d'un farceur qui commençait à maîtriser son talent et qui allait donner le ton à toute une génération. Tout en assumant cette responsabilité, il est parvenu à détourner le regard du public des sempiternelles et accablantes histoires de dopages qui faisait rage dans la discipline.

Dans tous les contes de fées, il y a un héros et un méchant. Ou plusieurs méchants, comme l'athlétisme en a été témoin avec les principaux rivaux de Bolt, Gatlin, Tyson Gay et Asafa Powell qui durent partir sous les huées en raison de leurs disqualifications passées pour dopage. C'est le face-à-face de Bolt avec le premier qui fit le plus parler, Gatlin acceptant un peu trop bien d'endosser le rôle d'ennemi public n°1. L'attitude exempte de tout remord de l'Américain a peut-être provoqué l'indignation mais elle a aussi involontairement mis Bolt sur un piédestal comme une alternative à la tricherie pour le monde de l'athlétisme. Et c'est exactement la posture qu'a prise le Jamaïcain, maintes et maintes fois.

En fait, un reproche mineur à faire au palmarès de Bolt réside dans le fait qu'il n'a pas davantage repoussé les records du monde. Si seulement il s'était engagé dans des courses bonus à la suite des championnats de Berlin 2009, en espérant un vent arrière optimal de + 1,9 m/s, il aurait peut-être repoussé le record du monde en territoire inconnu : 9"4 au 100 mètres et moins de 19" pour le 200 mètres lui étaient tous les deux accessibles quand il était au sommet de sa splendeur.

Peut-être est-il égoïste de vouloir plus, mais c'est le sentiment qui prévaudra autour du London Stadium lorsque les coureurs rendront les témoins à la fin du relais 4x100 mètres masculin, sa dernière course. On prête à PT Barnum cette phrase : "Faites en sorte qu'ils en veuillent toujours plus". Après Bolt, ce sentiment ne sera jamais plus fort. L'athlétisme perd son plus grand artiste.

Oubliez une seconde les médailles et les records du monde, si c'est possible. Le double héritage de Bolt est qu'il a changé la face de son sport, en faisant oublier les visages fermés par des sourires effrontés et en se rapprochant de ses fans plus que jamais. Il a introduit le concept de l'after dans le sport, prouvant que le spectacle peut continuer longtemps après la fin de la course. Il a également balayé l'idée que les champions doivent maintenir une concentration permanente et être sérieux 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Son sourire au départ est peut-être contagieux, mais c'est aussi une de ses armes les plus fatales. Son message ? "Personne ne peut m'arrêter."

Du gamin qui se frappe la poitrine au gardien impitoyable mais vieillissant, l'effet Bolt n'a été que rarement mis en question, aussi bien sur la piste qu'en dehors. Farah a sûrement raison : le Jamaïcain fait partie des grands du sport. Après tout, qui d'autre peut se vanter d'une carrière dorée fondée sur un peu plus de 15 minutes de prestations ? À l'heure où Bolt se prépare à quitter la scène pour la dernière fois, il ne reste plus qu'une question en attente d'une réponse...

7. Qu'en est-il maintenant de l'athlétisme ?

Ne la posez pas. Ne la posez surtout pas. C'est la question à laquelle l'athlétisme ne veut pas répondre. Il le faudra pourtant bien, d'une manière ou d'une autre, quand le rideau sera retombé sur les Championnats du monde de Londres. Lorsque Bolt et son ami Farah quitteront la piste, ils laisseront dans leur sillage un vide manifeste. Bolt pour prendre sa retraite et Farah pour se consacrer au marathon. Personne n'a mieux conscience de la responsabilité des athlètes à interagir et s'engager auprès des fans qui font d'eux des superstars que ce dernier, qui sait pertinemment que le spectacle d'après-course est tout aussi important que la course elle-même.

"Nous avons grandi ensemble dans le sport, alors nous nous connaissons depuis longtemps", déclare Farah à Eurosport. "J'ai vu sa manière d'interagir avec ses fans et de passer beaucoup de temps à signer des autographes, prendre des selfies, etc. C'est notre responsabilité en tant qu'athlètes. »

Bolt ne pourrait pas être plus d'accord sur l'importance de la personnalité et du fait de donner aux fans ce qu'ils désirent : la victoire d'abord, la performance ensuite. En termes étonnamment directs, Bolt a clairement expliqué à ses successeurs du sprint ce qui leur sera demandé, en plus de courir vite.

"J'ai dit à quelques athlètes que je connais personnellement : 'Vous devez montrer votre personnalité, pas seulement votre performance'", déclare Bolt. "Écoutez-moi. Je n'essaie pas de dire que vous devez tenter des choses bizarres, mais les gens veulent voir votre personnalité et quelque chose de différent. J'espère qu'ils vont me faire confiance et essayer de changer. J'ai dit à De Grasse, la saison dernière : 'Écoute-moi, c'est bien ce que vous faites, mais vous autres êtes trop calmes. Rendez-vous compte de l'attention que vous avez reçue alors que nous prenions du plaisir.' Les gens disaient 'De Grasse est vraiment cool'."

Le détenteur du record du monde de triple saut, Jonathan Edwards, estime que la suprématie de Bolt tient de l'évidence, tant comme athlète que comme superstar, et que l'athlétisme sera sous le choc après son départ.

Bolt est sans conteste un aussi grand nom que Ronaldo ou Messi

"En toute certitude, c'est le meilleur de tous les temps – je pense que personne ne peut le contester", conclut Edwards. "C'est mon avis, pas seulement à cause de ses performances, mais aussi pour ce qu'il a apporté au sport par sa personnalité. Il faudrait le mettre avec [Cristiano] Ronaldo, [Lionel] Messi, Neymar - les sportifs les plus populaires au monde. Bolt, du fait non seulement de ses performances, mais aussi de sa personnalité est, sans conteste un aussi grand nom que Ronaldo ou Messi. Le seul athlète, probablement, qui est entré dans cette catégorie est Carl Lewis, à une époque où l'athlétisme rivalisait avec le football en tant que sport numéro 1. L'athlétisme a beaucoup de chance de l'avoir."

Alors dans quelle situation se trouvera l'athlétisme quand sa star la plus titrée et célébrée le quittera ? Edwards ajoute : "Vous vous demandez où l'athlétisme serait sans lui ; c'est un modèle. Je ne crois pas qu'il existe un autre Bolt, quelqu'un qui pourrait attirer l'attention du monde comme il l'a fait. Je n'en vois aucun pour le moment, même s'il y a des athlètes très, très talentueux. La concurrence est évidemment excellente pour le sport, mais c'est quelque chose de voir un champion qui exerce une telle domination qu'il en devient presque surhumain."

Bolt dit lui-même qu'il tire profit de son statut de meilleur athlète que le monde ait jamais vu. "Cela me donne confiance. J'ai travaillé dur pour tout ce que j'ai accompli et c'est toujours formidable d'être reconnu pour ses succès. "

Il ne se trouvera peut-être plus jamais aucun athlète pour exercer une telle suprématie sur la piste et susciter une telle adoration. Ce n'est peut-être pas si grave. Alors que le champion dominant, presque surhumain, s'apprête à quitter la scène, peut-être est-il temps que les grandes courses du monde renouent avec la compétition et que l'imprévisibilité remplace l'émerveillement devant l'excellence d'un seul homme. Cependant, la crainte des athlètes est maintenant que ce sport soit plus qu'auparavant tourné vers l'individuel.

Maintenant que l'athlétisme est à la recherche de sa prochaine superstar globale, les critères n'ont jamais été aussi exigeants. Des performances de légende, une suprématie incontestée et une personnalité unique et inoubliable : est-ce vraiment trop demander ?

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