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Roger Bannister, la légende qui a gravi l'Everest de l'athlétisme

Roger Bannister, la légende qui a gravi l'Everest de l'athlétisme

Le 05/03/2018 à 14:16Mis à jour Le 05/03/2018 à 17:19

Roger Bannister est décédé ce week-end à 88 ans, des suites de sa maladie de Parkinson. Sa brève carrière sportive ne l'aura pas empêché de signer un des exploits majeurs du XXe siècle. En 1954, le Britannique est devenu le premier à courir le mile en moins de quatre minutes. Un exploit qui a marqué l'histoire de l'athlétisme et, plus encore, contribué à redonner espoir à tout un pays.

Roger Bannister n'a jamais été champion olympique. Il n'a même jamais décroché la moindre médaille aux Jeux. Il a stoppé sa carrière sportive à seulement 25 ans. C'est pourtant une des plus immenses légendes de l'athlétisme et du sport britannique qui a disparu dimanche à l'âge de 88 ans. Un jour de printemps 1954, il a abattu une des barrières les plus mythiques de l'histoire de son sport, même si sa puissance évocatrice est sans doute plus forte de l'autre côté de la Manche que chez nous.

Cette barrière, c'est celle des quatre minutes sur le mile. L'Everest de l'athlétisme, et la comparaison n'est pas anodine puisque le sommet du géant de l'Himalaya fut atteint quelques mois plus tôt. Le magnifique documentaire réalisé en 2016 sur cet évènement, que nous ne saurions trop vous conseiller, n'a pas été baptisé pour rien "L'Everest sur la piste". L'exploit de Bannister constitua un évènement tellement marquant à l'époque qu'à son annonce, la séance à la Chambre des communes fut interrompue par Winston Churchill en personne.

Le mile, cet accident mathématique

Il faut d'abord appréhender ce que représente le mile dans la culture sportive britannique. Si le 1500 mètres (le "mile métrique") s'est imposé comme la distance de référence au plan international en athlétisme, le mile (1609 mètres) demeure fortement ancré en Grande-Bretagne, où il a été couru dès le XVIIIe siècle sous forme de paris. "C'est l'épreuve la plus simple à comprendre, celle qui parle le plus aux Britanniques, explique Sebastian Coe, autre grande figure de l'athlétisme, aujourd'hui président de l'IAAF. Quatre tours de piste, quatre minutes environ, comme une pièce en quatre actes. C'était limpide". "C'est une sorte d'accident mathématique offrant une forme de perfection", a résumé un jour Roger Bannister.

Même avec l'instauration des compétitions internationales à la fin du XIXe siècle, le mile a conservé son aura presque mystique. Surtout à mesure que la barrière des quatre minutes se rapprochait. Longtemps, elle a été considérée comme infranchissable, comme une limite au potentiel humain. "C'était comme le fait de marcher un jour sur la lune, dit Coe dans le documentaire L'Everest de la piste. On ne se demandait pas quand ce serait fait, mais si c'était seulement raisonnable de l'envisager."

Dans la première moitié du XXe siècle, les quatre minutes se rapprochent. Paavo Nurmi établit un nouveau record du monde en 4'10"40, en 1923. Sa marque tient huit années, jusqu'à ce que Jules Ladoumègue ne l'améliore. Le Français devient alors le premier à descendre sous les 4'10".

Mais c'est vraiment dans les années 40 que le record du mile connait un formidable coup d'accélérateur, sous la houlette de deux demi-fondeurs suédois, Gunder Hägg et Arne Andersson. Entre 1942 et 1945, ils l'améliorent sept fois à eux deux pour l'établir à 4'01"40 le 17 juillet 1945 via Hägg. Les quatre minutes sont là. Presque là. Puis pendant neuf années, rien ne bouge. Jusqu'à ce qu'un jeune étudiant en médecine d'Oxford ne se mette en tête d'atteindre cette impossible frontière. Il s'appelle Roger Bannister.

Sebastian Coe et Roger Bannister en 2004, lors du cinquantenaire du record du mile de Bannister.

Sebastian Coe et Roger Bannister en 2004, lors du cinquantenaire du record du mile de Bannister.Getty Images

La frustration olympique comme source d'inspiration

Paradoxalement, sans son échec aux Jeux d'Helsinki en 1952, il n’y aurait jamais eu de record du mile. En Finlande, Bannister avait prévu d'arrêter sa carrière en cas de podium. Une chance, finalement, qu'il n'ait terminé qu'à la quatrième place du 1500 mètres. Cette frustration sera sa source d'inspiration. Pendant deux ans, le Britannique va se préparer avec pour obsession de briser la barrière des quatre minutes sur le mile. Dans sa folle quête, il s'adjoint les services de deux amis, Chris Brasher et Chris Chataway, chargés de servir de lièvres le jour J. Le 6 mai 1954, sur la piste cendrée d'Oxford, chez lui, Bannister va écrire ce que Sports Illustrated considèrera comme "un des plus grands exploits sportifs du XXe siècle".

Drôle de journée, pourtant. Roger Bannister la passe, comme toutes les autres, à l'hôpital d'Oxford, où il est interne. Drôle de météo, aussi, plus automnale que printanière. Bruine permanente, doublée d'un vent violent. "Jusqu'à 30 minutes de la course, je ne savais pas si nous allions courir ou tout annuler, a raconté Bannister. Et nous savions aussi qu'en cas d'échec, nous n'aurions ni la force ni le courage de refaire une tentative." Il décide finalement d'y aller, à la faveur d'une accalmie du vent en début de soirée. La pièce en quatre actes peut commencer.

6 mai 1954 : Roger Bannister calé derrière un de ses lièvres, Chris Brasher.

6 mai 1954 : Roger Bannister calé derrière un de ses lièvres, Chris Brasher.Getty Images

Le premier tour est bouclé en 58 secondes. A mi-course, Brasher et Chataway emmènent leur camarade en 1'58"3. A la cloche, la situation se complique : 3'01". Roger Bannister va donc être contraint de boucler son dernier tour en moins de 59 secondes. Heureusement, le finish, c'est sa grande force. Sa capacité d'accélération en fin de course a quelque chose d'unique. A 200 mètres de la ligne, Bannister s'envole. La suite, il l'a raconté dans son autobiographie, Twin Tracks :

" Alors qu'il me restait cinq yards à faire, j'ai eu l'impression que la ligne d'arrivée s'éloignait. Ces dernières secondes m'ont paru une éternité. Le cordon qui servait de ligne d'arrivée se tenait devant moi comme un havre de paix après la souffrance. Les bras du monde m'attendaient si et seulement si j'atteignais ce cordon sans ralentir. Si je faiblissais maintenant, il n'y aurait pas de bras pour m'accueillir et le monde serait un endroit froid et hostile. Je me suis jeté sur la ligne comme un homme offrant un effort désespéré pour se sauver d'un gouffre qui menace de l'engloutir."

Dans les bras du monde

Aucun affichage chronométrique n'existe alors à Oxford. Il faut donc attendre l'annonce officielle du speaker, Norris McWhirter. Avec un brin de sadisme jubilatoire, celui-ci va prendre tout son temps pour prononcer l'historique verdict. "Nous avons un nouveau record de la piste, nouveau record de Grande-Bretagne, nouveau record d'Europe, du Commonwealth et nouveau record du monde en… trois minutes…" Personne n'écoutera la fin de son annonce. Trois minutes, c'est tout ce que la foule voulait savoir. Trois minutes, pas quatre. Le temps officiel sera de trois minutes, cinquante-neuf secondes et quatre dixièmes.

L'impact de l'exploit de Roger Bannister doit être replacé dans le contexte de l'époque. Sans quoi il est impossible d'en prendre la mesure. "C'était une époque où le moral du peuple britannique, qui avait souffert de la guerre, était encore très bas, rappelle Bannister. Les gens avaient besoin d'espoir, d'horizon, de rêves, y compris pour des choses futiles comme le sport."

Son record du monde du mile sera le troisième élément d'un tableau en trois actes et trois ans, comme pour replacer le Royaume-Uni sur le devant de la scène mondiale, après le couronnement d'Elisabeth II en 1952, et la conquête de l'Everest par Edmund Hillary en 1953. "C'était une nation en quête d'inspiration. Roger Bannister fut l'une d'elles, juge Sebastian Coe. Son exploit a transcendé le sport, sans parler de l'athlétisme. C'est un moment historique qui a soulevé le coeur d'une nation et redonné du baume au cœur dans un monde qui était encore au plus bas après la guerre".

Ironie du sort, Roger Bannister n'aura été recordman du monde du mile que... 46 jours. Le 21 juin, l'Australien John Landy, grand rival de Bannister, améliorera de près d'une seconde et demie le chrono du Britannique. Mais comme pour le premier pas sur la lune, si 99,99% des gens sont capables de dire que Neil Armstrong a été le premier à poser le pied sur le sol lunaire, le pourcentage descend drastiquement pour les autres. Bannister aura été le Neil Armstrong du mile. Que son record ait tenu un mois ou trente ans n'a guère d'importance. Depuis plus de 60 ans, 1300 coureurs sont descendus sous les quatre minutes. Mais il aura à jamais été le premier.

De coureur mythique à neurologue de renom

Pour Roger Bannister, 1954 aura été jusqu'au bout une année de rêve. Au mois d'août, lors des Jeux du Commonwealth, à Vancouver, le mile met aux prises le Britannique et John Landy. Cette course, connue sous le nom de "Miracle mile", voit la victoire de Bannister. Quelques jours plus tard, Bannister dispute la toute dernière course de sa carrière lors du 1500 mètres des Championnats d'Europe. Il s'y impose, décrochant son seul grand titre international. Ces accomplissements lui vaudront d'être désigné sportif de l'année par Sports Illustrated. Il fut même le premier à inscrire son nom au palmarès puisque le trophée du magazine américain a été créé cette année-là. Aucun autre Britannique n'a été honoré depuis par SI.

Jeune retraité à 25 ans, Bannister s'est ensuite consacré à la médecine. Devenu un neurologue de renom, il a été anobli par la Reine en 1975 pour ses travaux sur le système nerveux. Il a toujours été beaucoup plus fier de son œuvre en tant que chercheur que pour avoir couru en moins de quatre minutes un peu plus de 1600 mètres. Homme simple, humble, il n'a jamais été avare d'un conseil pour ses héritiers, Sebastian Coe ou Steve Cram, jusqu'à Mo Farah plus récemment. Mais jamais il n'a cherché à se mettre en avant.

Quand Associated Press l'a approché en 1984 pour réaliser une interview autour des 30 ans de son record, Bannister s'en était amusé. "Cela intéresse encore quelqu'un"?, avait-il fait mine de s'interroger. Dépassé par sa propre quête, celle-ci ne lui appartenait plus. Elle était devenue un bien commun. Le symbole d'une certaine idée du dépassement et de la force du rêve que les hommes peuvent parfois se forger. "Je n'ai jamais été fier d'avoir couru le mile en moins de quatre minutes, cela aurait été absurde, a écrit Sir Roger Bannister dans son autobiographie. En revanche, je suis heureux d'avoir montré qu'il ne faut pas écouter ceux qui vous répètent que c'est impossible."

Roger Bannister (dossard 139) en finale du 1500m des Championnats d'Europe 1954

Roger Bannister (dossard 139) en finale du 1500m des Championnats d'Europe 1954Getty Images

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