Eurosport

Dis-moi que ce n'est pas vrai, Joe...

Dis-moi que ce n'est pas vrai, Joe...

Le 11/02/2020 à 12:18Mis à jour Le 18/02/2020 à 11:45

LES GRANDS RECITS - 1919. Le scandale des Black Sox secoue les Etats-Unis et le monde du baseball. Parmi les joueurs impliqués, Joe Jackson, figure de légende, banni depuis maintenant un siècle. Beaucoup se sont battus et se battent encore pour rétablir son honneur. Mais où se niche la vérité dans cette histoire hors normes où mensonges et faux-semblants sont partout ?

Les Grands Récits repartent pour une troisième saison. Nouvelle année, et nouvelle thématique pour votre rendez-vous du mardi. Ces prochaines semaines seront consacrées aux grandes controverses et aux grands scandales de l'histoire du sport. Pour ce premier épisode, nous vous proposons de retourner un siècle en arrière. Du côté de Chicago.


Rob Manfred vient de s'installer à son poste depuis dix jours à peine en ce mois de février 2015, quand le nouveau commissionner de la MLB reçoit un drôle de courrier, plaidoyer de huit pages d'un argumentaire réfléchi et étayé. Il lui a été envoyé par une septuagénaire basée à Greenville, en Caroline du Sud. Elle s'appelle Arlene Marcley. "Madame, répond le nouvel homme fort de la Ligue, votre lettre soulève certains points intéressants. Je vais enquêter de façon plus approfondie dès que je le pourrai."

Pour Lady Marcley, c'est une première petite victoire doublée d'un fol espoir. Depuis 2008, elle est la conservatrice du musée Joe Jackson, installé à Greenville, dans la maison où a vécu et fini ses jours l'ancienne légende en 1951.

La maison de Joe Jackson à Greenville, qui a été transofrmée en musée dédiée à sa mémoire.

La maison de Joe Jackson à Greenville, qui a été transofrmée en musée dédiée à sa mémoire.Imago

Arlene Marcley a une obsession : réhabiliter Joe Jackson, banni par le monde du baseball depuis 1920. "J'ai trois hommes dans ma vie : mon mari, mon fils et Joe Jackson", plaisante-t-elle à moitié. Lorsqu'arrive la réponse de Manfred, elle y croit : "J'étais très heureuse de lire ça. Je sentais que nous avions une vraie chance de laver le nom de Joe." Cinq mois et six nouvelles lettres plus tard, la tenace retraitée reçoit enfin le retour définitif du patron de la Ligue sur le cas Jackson. Une douche glaciale :

" Les résultats de notre travail démontrent qu'il n'est à ce jour pas possible, 95 ans après les faits, de modifier les décisions qui ont été prises à l'époque par le Commissioner Landis. Nous ne disposons pas assez de preuves pour cela."

Une histoire tragi-comique

Joe Jackson reste donc coupable au préjudice du doute. A défaut d'en être le personnage central, "Shoeless" Joe est à coup sûr la figure la plus fameuse du plus grand scandale de l'histoire du sport aux Etats-Unis, celui des Black Sox, face sombre de la meilleure équipe d'alors, les Chicago White Sox. Une piteuse histoire de gros sous, de pots de vin, de paris et de matches truqués. Pas n'importe quels matches : les Word Series. C'était en novembre 1919. Un siècle plus tard, cette cicatrice-là ne s'est jamais totalement refermée. Les débats qui l'accompagnent, entretenant la plaie, non plus.

A travers le cas presque sacrificiel de Joe Jackson, le scandale des Black Sox demeure un souvenir mélancolique dans l'inconscient américain, une saga sportivo-culturelle qui continue d'interroger et de fasciner. C'est une histoire tragi-comique. Sulfureuse. Mystérieuse. On en a fait des films, des chansons et des livres, romans ou essais.

Tous ont entretenu et alimenté le mythe sans jamais lever le voile opaque sur une insaisissable vérité. Entre réalité et légendes urbaines, car cette histoire en a charrié plus que tout autre, que s'est-il véritablement passé à l'automne 1919 ? Quel était le degré de responsabilité de Joe Jackson ? Était-il un peu coupable ou pleinement innocent ? Est-il tombé au mauvais endroit au mauvais moment ? Est-il temps de rétablir son honneur ?

Rougeole et illettrisme

Pour Joe Jackson, avant l'opprobre, il y eut la gloire. Ephémère de son vivant, mais dotée d'un parfum d'éternité. En 1999, il figurait ainsi à la 35e place dans la liste des 100 joueurs du siècle établie par Associated Press, en dépit de la relative brièveté de sa carrière professionnelle puisqu'il n'a joué que neuf saisons complètes. Aujourd'hui encore, sa moyenne à la frappe reste la 3e de l'histoire de la Ligue.

Né en Caroline du Sud en 1887, issu d'une famille aussi pauvre que nombreuse, Jackson appartient à une Amérique profonde et disparue, au carrefour de deux siècles qui l'installeront comme la première puissance mondiale. Avant même qu'il n'accède à la notoriété, son enfance ancre sa vie dans une veine romanesque, pour le pire et le meilleur. Tout aurait pu s'arrêter à 10 ans. Une rougeole mal soignée manque de l'expédier à trépas avant l'heure. Il restera alité et partiellement paralysé pendant plus de deux mois avant de se remettre.

Contraint de travailler à l'usine de textile de Greenville dès l'âge de sept ans, le jeune Joseph ne mettra jamais les pieds à l'école. L'éducation est alors un luxe que la famille Jackson ne peut s'offrir. Ce vide encombrera durablement son existence. Analphabète, Jackson savait à peine écrire son nom.

Devenu célèbre, il cherchera à masquer son illettrisme. Au restaurant, faisant mine de lire le menu, il attendait toujours que ses équipiers commandent, laissait trainer l'oreille, avant de choisir un des plats qu'ils avaient demandés. Conséquence, les effets (balles, casquettes, maillots) signés de la main de Joe Jackson sont des denrées rares, donc précieuses. On les estime à moins d'une centaine. Il y a trois ans, un de ses autographes s'est vendu à plus de 100 000 dollars.

" You shoeless son of a gun !"

C'est le baseball qui va l'arracher à cette enfance à la Dickens d'outre-Atlantique. Il développe très vite des aptitudes phénoménales. Puissant, rapide, précis, il semble né pour ce jeu. Au sein de l'équipe de Brandon Mill, il débute comme lanceur mais, après avoir cassé le bras d'un joueur sur une "fastball", on ne trouvera plus de volontaire pour frapper face à lui et son entraîneur décide de le changer de poste. A 13 ans, il émerge comme une vraie petite vedette à Greenville puis, peu à peu, le nom du prodige trouve un écho jusqu'aux frontières du Comté, de l'Etat et enfin de tout le pays.

Son nom, et son surnom, car c'est à cette époque que l'un des sobriquets les plus mythiques de l'histoire du sport américain trouve sa source, lors d'un match à Greenville, épicentre de la vie de Joe Jackson. Tout fier, Joe inaugure ce jour-là ses nouvelles chaussures. Il débute la rencontre avec mais elles lui font mal. Une ampoule, puis deux, et le gamin les enlève pour se présenter au marbre en chaussettes. Un supporter lui crie alors "You shoeless son of a gun !", une expression très en vogue et quasiment intraduisible en français. Elle désigne généralement de façon affectueuse un voyou, un filou. A jamais, Joe Jackson sera désormais "Shoeless" (sans chaussure) Joe Jackson.

Passé professionnel dès 1908, Jackson va connaitre une carrière prolifique et accéder à une gloire que peu de joueurs de son temps approcheront. Après des premiers pas à Philadelphie, il rejoint Cleveland en 1910 puis est tradé à Chicago en 1915.

C'est là, sous le maillot des White Sox, que Shoeless Joe devient une immense star. Il est un des meilleurs joueurs du pays et remporte les World Series en 1917. Il manque l'essentiel de la saison suivante, Première Guerre mondiale oblige. Incorporé, Jackson est affecté à la construction de bateaux sur les chantiers navals. Il reprend le fil de sa carrière en 1919. Ce sera une de ses meilleures saisons, mais aussi celle qui va le mener à sa perte tout en le figeant dans la légende.

Shoeless Joe Jackson sous le maillot de Cleveland en 1913.

Shoeless Joe Jackson sous le maillot de Cleveland en 1913.Getty Images

Le grand jury s'en mêle

Les White Sox retrouvent les World Series à l'automne 1919. Opposés aux Cincinnati Reds, ils font office de grands favoris de cette finale. Mais Chicago s'incline cinq victoires à trois (à l'époque, les World Series sont disputées au meilleur des neuf matches et non sept comme aujourd'hui). Les deux premières rencontres de la série finale instillent le doute dans certains esprits. Le match 1, remporté 9-1 par Cincinnati, tourne au jeu de massacre. A la fin du match 2, "Lefty" Williams commet une bourde trop énorme pour ne pas être suspecte qui condamne les White Sox.

Le mal est fait. A tous les sens du terme. Ce sont surtout ces deux rencontres qui vont susciter la controverse. Ceux où la fraude apparait la plus évidente. Les White Sox relancent l'intérêt de ces World Series en remportant trois des cinq rencontres suivantes mais, revenus à 4-3, ils cèdent largement dans le match numéro 8, 10 à 5.

Il faudra pourtant des mois et un évènement totalement extérieur pour que le spectre de la corruption soit jeté sur ces World Series. Auteur du livre La Trahison : Les Word Series 1919 et la naissance du baseball moderne, Charles Fountain témoigne dans un récent documentaire produit par ESPN dans sa série "Backstories" :

" Après les World Series, les White Sox sont retournés à leurs affaires. Ils ont d'ailleurs réalisé une très bonne saison en 1920, jusqu'à ce qu'une affaire de match truqué qui n'avait rien à voir avec eux soit révélée, lors d'un match de fin de saison régulière entre les Philadelphia Phillies et les Chicago Cubs. Cela a amené le grand jury de Chicago à enquêter sur les paris dans le baseball. C'est là qu'ils ont décidé de s'intéresser aux World Series 1919."

10000 dollars par tête

En septembre 1920, le grand jury commence à entendre plusieurs membres de l'équipe des White Sox, au moment même où la franchise de Chicago bataille avec Cleveland pour décrocher une nouvelle place aux World Series. Eddie Cicotte est le premier à témoigner. Il admet avoir touché de l'argent et révèle un complot organisé ayant impliqué plusieurs joueurs afin de perdre volontairement face à Cincinnati en échange de 10000 dollars par tête.

Eddie Cicotte

Eddie CicotteGetty Images

Le 22 octobre, huit joueurs sont inculpés : Eddie Cicotte, Lefty Williams, Oscar Felsch, Buck Weaver, Fred McMullin, Swede Risberg, Chick Gandil et Joe Jackson. Depuis maintenant plus d'un siècle, le rôle des uns et des autres et leur degré d'implication demeure sujet à débat. McMullin se serait greffé au projet après en avoir eu vent. Il jouait peu, et son rôle dans le truquage des Word Series ne pouvait être que marginal, mais il aurait menacé de tout révéler s'il ne touchait pas une part du magot.

Gandil est à l'inverse considéré comme le cerveau. Ses connexions avec le milieu font de lui une pièce maitresse. En septembre 1919, en fin de saison régulière, les White Sox, déjà assurés de disputer les World Series, sont en déplacement à Boston. Après le match, Gandil a rendez-vous au Buckminster Hotel avec le bookmaker John Sullivan.

Shoeless Joe a-t-il mouillé dans la combine ?

C'est là, dans la chambre 615, que se noue la genèse du scandale. Sullivan projette de miser massivement sur une défaite des Sox. Pour que la combine fonctionne, il a besoin que les meilleurs éléments des White Sox soient dans le coup. Gandil devra les convaincre un à un.

Dans le Hall du Buckminster Hotel de Boston, une plaque rappelle que la légende noire des Black Sox s'est nouée en ce lieu.

Dans le Hall du Buckminster Hotel de Boston, une plaque rappelle que la légende noire des Black Sox s'est nouée en ce lieu.Getty Images

"J'ai d'abord été très surpris et j'ai dit à Sullivan que ça ne marcherait jamais, témoigne Gandil devant le Grand Jury. Mais il m'a répondu 'ne sois pas idiot. On l'a déjà fait par le passé et on le refera'. Il savait se montrer très persuasif. 10000 dollars, compte tenu de nos salaires, c'était une somme colossale, et il le savait très bien."

John Sullivan pose des noms sur une liste. Il veut Cicotte. Et Jackson, bien sûr. Un à un, Chick Gandil approche ses coéquipiers. Shoeless Joe a-t-il mouillé dans la combine ? Et si oui, jusqu'où ? Il aurait rejeté à trois reprises l'offre de Gandil et, selon certains témoignages, serait allé voir le propriétaire des White Sox, Charles Comiskey, pour lui demander d'intervenir auprès du manager Kid Gleason afin qu'il soit laissé sur le banc.

" On ne ment pas sur son lit de mort"

Devant le Grand Jury, Joe Jackson admet pourtant avoir reçu une enveloppe de 5000 dollars, lancée à ses pieds dans sa chambre d'hôtel après le match 4 par un Lefty Williams imbibé d'alcool. Conseillé par l'avocat des White Sox, Alfed Austrian, il signe une déposition dans laquelle il reconnait sa culpabilité en échange d'une immunité partielle. Mais Jackson, illettré, ignore en réalité tout du document en bas duquel il appose sa signature.

Lors des trente années suivantes, jusqu'à sa mort en 1951, "Shoeless" n'aura de cesse de revenir sur son témoignage et clamer son innocence, notamment à travers une phrase devenue fameuse : "Dieu sait que j'ai donné le meilleur de moi à chaque instant et aucun homme sur cette terre ne peut sincèrement prétendre le contraire". "Sur son lit de mort, il a dit à sa famille qu'il n'avait rien fait de mal, qu'il n'avait rien fait pour perdre exprès les World Series. On ne ment pas sur son lit de mort", tranche de son côté Arlene Marcley.

La Une du New York Times au lendemain de l'inculpation des huit Black Sox.

La Une du New York Times au lendemain de l'inculpation des huit Black Sox.Getty Images

La question de la culpabilité de Joe Jackson divise les Américains à peu près autant que celle de Lee Harvey Oswald dans l'assassinat de Kennedy. C'est là davantage affaire de conviction que de preuves. Mais les défenseurs de la cause de l'homme sans chaussure ont quelques arguments à mettre sur la table. Plusieurs de ses équipiers impliqués dans le scandale révèleront ainsi des années après que Jackson n'avait pris part à aucune des réunions.

Il a aussi pour lui ses performances sur le terrain. Jackson a signé l'unique home run de ces World Series 1919 et finit avec une moyenne à la frappe qui constituait alors un record. Il n'a commis aucune erreur grossière, contrairement à Williams, Cicotte ou d'autres et a établi certaines marques qui tiendront jusqu'au milieu des années 60. Le degré de connaissance ou de culpabilité de Joe Jackson peut prêter à débat, mais une chose est sûre : si les Chicago White Sox n'ont pas été sacrés en 1919, la responsabilité de Joe Jackson n'aura été que mineure.

Blanchis par la justice, punis par la Ligue

Le procès des huit "Black Sox" se tient à Chicago en juillet 1921. Leur ligne de défense commune, mise au point par leurs avocats respectifs, va s'avérer habile. Ils appuient sur la veine sociale. En dépit de leur statut de vedettes, les joueurs sont alors sous la coupe des propriétaires, dont le pouvoir est exorbitant. Ils ont notamment la possibilité d'interdire aux joueurs d'évoluer pour une autre équipe s'ils refusent le contrat proposé. Bref, ils imposent un rapport de force très défavorable aux joueurs. Qui plus est, Charles Comiskey, le patron des Sox, est, dit-on, un monument d'avarice.

Les Black Sox lors de leur procès, en 1921.

Les Black Sox lors de leur procès, en 1921.Getty Images

C'est ce contexte qui aurait poussé Gandil, Cicotte et les autres à céder à la tentation. L'argumentaire fait mouche auprès des jurés, issus en majorité de la classe populaire. Le 28 juillet, après trois heures de délibération, le jury déclare non coupables les huit accusés. Le soir même, certains jurés fêtent avec les joueurs leur acquittement. Aux yeux de la justice de leur pays, ils resteront innocents à jamais. Face à celle de leur sport, ils seront bientôt coupables pour toujours.

Le lendemain du verdict, Kenesaw Mountain Landis livre sa propre sentence. Landis vient d'être nommé au poste de commissioner de la Ligue de baseball. Il est le tout premier commissioner de l'histoire, non seulement de la MLB, mais tous sports professionnels confondus aux Etats-Unis. Le scandale des Black Sox lui offre une occasion en or d'affirmer d'emblée son autorité. Sa tirade a valeur de condamnation à mort sportive pour les huit de Chicago :

" Quel que soit le verdict des jurys, aucun joueur qui perd volontairement un match, aucun joueur qui envisage de perdre volontairement un match, aucun joueur qui se met à une table avec un groupe de parieurs tordus ou a vent d'un complot visant à truquer un match et n'en parle pas rapidement à son club, ne jouera plus jamais au baseball chez les professionnels."

"Par cette décision, explique Charles Fountain, Landis voulait envoyer un message très ferme à tout le monde : 'vous faites ça à vos risques et périls'." Landis, ancien juge fédéral, s'est fixé comme objectif de combattre la corruption. Or le baseball est gangrené par les paris. C'est même un des principaux moteurs de sa popularité exceptionnelle au début du XXe siècle. Presque son ADN. L'affaire des Black Sox est loin d'être un cas isolé. On apprendra d'ailleurs sans tarder que les World Series... 1918 avaient fait l'objet d'un similaire simulacre.

Le redoutable et redouté Kenesaw Mountain Landis, premier Commissioner de la Ligue de baseball.

Le redoutable et redouté Kenesaw Mountain Landis, premier Commissioner de la Ligue de baseball.Getty Images

Un livre, deux films

Suspendus indéfiniment, Joe Jackson et les autres sont placés sur une "liste d'inéligibles". Un siècle plus tard, ils y sont toujours. La perpétuité, même au-delà de la mort. Une double peine. Ils ont d'abord été interdits de jouer, mais aussi d'exercer n'importe quel métier au sein d'un club de baseball professionnel.

A plus long terme, cette sanction aura une autre conséquence : les joueurs les plus prestigieux, comme Joe Jackson, ne pourront candidater au Hall of Fame lorsque celui-ci sera créé en 1936. Du fait de sa présence sur la liste d'inéligibles, Joe Jackson est une des rares légendes du baseball à ne pas avoir intégré le Hall of Fame.

Banni, Shoeless Joe retourne à Greenville, dans sa Caroline du Sud natale, où il passe les trente dernières années de sa vie avec son épouse, Katie. Ils ouvrent un magasin de vins et spiritueux. Souffrant de problèmes cardiaques les dernières années de son existence, Joe Jackson meurt en 1951, à 64 ans.

Après sa disparition et celle des autres protagonistes, les Black Sox deviennent un élément de la culture américaine et de sa mémoire. La littérature, la chanson puis le cinéma, vont se charger de modifier leur image posthume, à commencer par celle de Joe Jackson. En 1963, Eliot Asinof publie Eight men out, un livre-enquête touffu. Il épouse la thèse des avocats quatre décennies plus tôt : la tricherie n'était qu'une réponse à un environnement hostile. Leur seule arme face au diktat des propriétaires.

Un quart de siècle plus tard, deux films sortis en l'espace de quelques mois entérinent l'opération réhabilitation. Le premier est une adaptation du livre d'Asinof. Réalisé par John Sayles, interprété notamment par John Cusack et Martin Sheen, il retrace en 1988 avec soin et en détail le scandale des Black Sox.

Un an après, Jusqu'au bout du rêve (Field of dreams) met en scène un fermier de l'Iowa, interprété par Kevin Costner, qui entend des voix le poussant à construire un terrain de baseball dans son champ. Le personnage de Costner est inspiré par la vision de fantômes, dont celui de Joe Jackson, joué par Ray Liotta. Conte fantastique et poétique, Jusqu'au bout du rêve achève de dessiner une vision idéalisée et romantique des Black Sox, transformant les coupables en quasi-victimes.

Ray Liotta et Kevin Costner dans le film "Field of Dreams", en 1989. Liotta, à gauche, incarne Joe Jackson.

Ray Liotta et Kevin Costner dans le film "Field of Dreams", en 1989. Liotta, à gauche, incarne Joe Jackson.Getty Images

Pete Rose entre en scène

Pour beaucoup d'Américains, ces deux films marquent leur première introduction au "Black Sox Scandal". 70 ans après les faits, le temps semble alors venu de rendre une partie de son honneur à Joe Jackson. Suite aux deux films, des voix s'élèvent pour demander la levée de la suspension de Shoeless Joe. Des pétitions sont signées, dont une émane même du Sénat.

Elu au poste de commissioner en 1989, Bart Giammati fait du dossier Jackson une de ses priorités. Il nomme John Dowd au poste de conseiller spécial de la MLB. Cet ancien avocat au Département de la Justice est chargé de remettre un rapport sur Joe Jackson. Dowd se meut en avocat. Aujourd'hui âgé de 79 ans, celui qui a récemment défendu les intérêts d'un certain Donald Trump, livre son sentiment dans le documentaire d'ESPN :

" Pour moi, ses actions sur le terrain suffisent à l'acquitter. Il a été meilleur que quiconque pendant ces World Series. Celui qui a enfreint les règles, c'est Landis. Il s'est trompé, a voulu sacrifier Joe Jackson pour faire un exemple."

Bart Giammati est sur le point de se laisser convaincre. C'est certain, Jackson va être retiré de la liste des inéligibles. Le chemin de la rédemption s'ouvre. L'autoroute vers le Hall of Fame aussi. Mais parce que l'histoire est un éternel recommencement, l'ancienne idole de Chicago va manquer ce rendez-vous posthume avec le destin.

En 1989, une grande figure du baseball tombe à son tour pour son implication dans un scandale. Même causes, mêmes conséquences. Ancien joueur à la carrière prolifique et personnage haut en couleurs, Pete Rose, alias Charlie Hustle, est le manager... des Cincinnati Reds (clin d'œil savoureux), lorsqu'une enquête révèle qu'il pariait illégalement depuis des années.

Comme son lointain prédécesseur Landis, Bart Giammati décide de le bannir à vie. Impossible dès lors de lever la suspension de Joe Jackson dans ce contexte. Pete Rose mettra 15 ans à admettre les faits. John Dowd lui en veut toujours aujourd'hui : "Il a ruiné la cause de Joe Jackson. Les dégâts qu'il a causés sont irréparables. Rose n'était que mensonges et déceptions. Il brûlera en enfer pour ça."

Pete Rose après la révélation du scandale.

Pete Rose après la révélation du scandale.Getty Images

" Ce n'est pas comme ça que les choses doivent se passer aux Etats-Unis"

Alors que l'affaire des Black Sox a soufflé en octobre dernier ses 100 bougies, beaucoup continuent de se battre pour réhabiliter Jackson et les autres. En 2005, Barack Obama lui-même, alors Sénateur de l'Illinois, avait pris sa plume pour plaider la cause de Buck Weaver en soutenant ses descendants. En 1999, à l'occasion du 80e anniversaire, la Chambre des Représentants avait elle aussi demandé la levée symbolique de la suspension de Joe Jackson.

"La décision du commissioner Landis était une injustice, estime aujourd'hui Arlene Marcley. Joe n'a même pas pu lui parler, se défendre, plaider sa cause. Ce n'est pas comme ça que les choses doivent se passer aux Etats-Unis." Alors, comme d'autres, et même plus que personne d'autre, elle milite, convaincue de la justesse du combat.

Mais où est la vérité ? Le livre d'Asinof a longtemps valu parole d'Evangile sur le sujet. Il est pourtant très contesté. L'association SABR (Society for American Baseball Research) a mené une enquête approfondie, déniché de nouvelles pièces, et tordu ces derniers mois le cou à deux mythes :

. Les White Sox étaient mal payés. En réalité, ils n'étaient pas particulièrement mal lotis et la pingrerie de leur propriétaire, dans le contexte de l'époque, n'était que très relative. Les joueurs de la franchise de Chicago étaient parmi les mieux rémunérés de la Ligue. Seuls ceux de Boston et New York recevaient un salaire plus important. Ils ont simplement sauté sur une occasion de s'enrichir.

. Le principe du pari aurait été initié par des bookmakers. Comme Adam et Eve, la pureté des joueurs aurait été corrompue par un serpent venu de l'extérieur. Mais pour SABR, les instigateurs ont bel et bien été Gandil et Cicotte.

La photo de famille des White Sox lors de la saison 1919.

La photo de famille des White Sox lors de la saison 1919.Getty Images

Le règne de l'hypocrisie

Et Joe Jackson dans tout ça ? Son degré d'implication reste toujours aussi brumeux. Jacob Pomrenke, directeur de SABR, relève quelques éléments troublants, relativisant l'argument "il est innocent puisqu'il a été très bon sur le terrain". "Il n'a pas inscrit le moindre point dans un moment capital du match dans les deux premières rencontres, celles dont on est à peu près sûr qu'elles ont été truquées, note Pomrenke. Oui, il a eu une bonne moyenne, il a réussi un home run dans le dernier match des World Series mais le match était déjà plié. Jackson a été meilleur au fur et à mesure des World Series mais, sur la première partie, il n'était pas très bon."

Dénouer le vrai du faux a tout de la mission presque impossible, mais, à l'évidence, le "Black Sox" a reposé sur une forme d'hypocrisie, tout comme le maintien de la suspension de Joe Jackson un siècle après en est une autre. Si ce scandale a provoqué à l'époque un cataclysme, ce n'est pas parce qu'il était le premier du genre, mais le premier dont le grand public a eu connaissance.

Quant à la MLB, elle se nourrit aujourd'hui largement du business des paris. En 2018, elle a même signé un lucratif partenariat avec les "MGM Resorts", auxquels la MLB fournit toutes ses données officielles afin qu'elles soient mises à disposition des parieurs. Ironique, non ?

Voilà pourquoi, selon Jacob Pomrenke, un Joe Jackson, voire un Pete Rose, ne pourront pas être tenus éternellement à l'écart de l'histoire officielle et végéter pour toujours sur la liste des inéligibles : "Vu la manière dont la MLB embrasse le monde des paris et du jeu, il va devenir extrêmement difficile de trouver des arguments pour dire que Shoeless Joe Jackson ou Pete Rose ne doivent pas intégrer le Hall of Fame. Si la Ligue profite des paris, alors les joueurs qui ont été impliqués jadis dans des affaires liées aux paris ne seront plus vus comme des parias."

La phrase la plus célèbre à ne jamais avoir été prononcée

Signe des temps, ESPN révélait le 20 janvier dernier que la MLB s'apprêtait à modifier la règle concernant la liste des inéligibles. Elle ne devrait bientôt plus concerner que les joueurs ou anciens joueurs encore en vie. "Cette règle a été établie pour empêcher un joueur suspendu de travailler de près ou de loin dans le monde du baseball, confiait une source à la chaine américaine. Quand une personne sur la liste des inéligibles disparait, elle ne peut par définition plus travailler. De manière pratique, il n'y a donc plus de raison de la laisser sur cette liste."

A terme, il est donc possible que Joe Jackson puisse intégrer le Hall of Fame. Mais cela ne règlera pas la question de son innocence ou de sa culpabilité. Ce débat-là ne sera sans doute jamais tranché. Dans l'histoire des Black Sox, la démarcation entre vérité et roman est plus mouvante que jamais. Comme un symbole, en août prochain, la MLB organisera un match de saison régulière entre les White Sox et les Yankees sur le Field of Dreams, le décor du film avec Kevin Costner. Ou quand la réalité rejoint la fiction.

Le plan du "Field of Dreams", dans l'Iowa, pour le match entre les White Sox et les Yankees en août 2020.

Joe Jackson a été un grand personnage du baseball mais il a fini par transcender cette dimension pour devenir un objet culturel, entrainant dans son sillage son lot de mystères et de légendes urbaines. Ce qui a longtemps été tenu pour un fait historique n'a ainsi parfois jamais existé.

Comme la célèbre scène qui mêle la star des White Sox et un gamin, à la sortie du tribunal, en 1920. Joe Jackson vient de témoigner. Le môme l'interpelle : "Say it ain't so, Joe. Say it ain't so." Dis-moi que ce n'est pas vrai, Joe. Dis-moi que ce n'est pas vrai. Le lendemain, la phrase barre la Une du Chicago Daily News et passe à la postérité.

Pourtant, aucun témoin n'a jamais confirmé l'existence de cette scène, reprise dans son livre par Asinof puis narrée dans le film de John Sayles. Joe Jackson, quelques années avant sa mort, confirmera qu'elle n'a jamais eu lieu. C'est peut-être une des phrases les plus célèbres à ne jamais avoir été prononcée.

Joe, c'était Nixon, pas Jackson

En 1975, Murray Head en fit le titre de sa chanson la plus fameuse. Pour tout le monde, ce gigantesque tube raconte l'histoire de Shoeless Joe. Head l'a pourtant écrit en regardant à la télévision un documentaire sur le Watergate, dans lequel le narrateur établissait un parallèle entre la trahison de Richard Nixon et celle de Joe Jackson.

Joe, dans la bouche de Murray Head, c'est celui qui déçoit, qui vous laisse tomber alors que vous avez cru en lui. "C'était une chanson politique, a expliqué le chanteur britannique il y a quelques années. Les médias américains l'ont ramené à Joe Jackson, c'est leur interprétation. Mais la chanson porte sur les héros et leurs pieds d'argile. C'est aussi un appel que je lance au public, qui, plutôt que de perdre la face, refuse de rejeter la foi qu'ils ont mise dans leur idole déchue."

Le temps a fini par effacer le sens initial du texte. Une phrase jamais prononcée, titre d'une chanson dont le véritable sujet a été mal interprété ou oublié... A croire que la légende des Black Sox, même à travers ses ricochets, entretiendra toujours un flou subtil.

Au fond, qu'un gamin ait un jour alpagué ou non Joe Jackson pour le supplier de lui dire que tout cela n'était qu'un mauvais rêve ne revêt pas une importance décisive. Si tout le monde préfère tenir cette phrase pour vraie, c'est sans doute parce qu'elle condense de façon on ne peut plus juste toute cette histoire : plus que la faiblesse d'une poignée d'hommes, c'est la métaphore d'une innocence collective évaporée à jamais qui lui confère sa puissance évocatrice.

Joe Jackson (1887 - 1951)