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Les grands récits - Héros improbables : Matt Steigenga, le champion NBA qui sortait de nulle part

Matt Steigenga, ou le champion NBA le plus improbable de tous les temps

Le 06/02/2018 à 11:15Mis à jour Le 30/03/2018 à 14:17

Son nom ne vous dit probablement rien. Matt Steigenga a été sacré champion NBA dans les années 90 avec les Chicago Bulls de Michael Jordan et Scottie Pippen. Mais c'est un bien étrange chemin qui l'a mené jusqu'à cet honneur suprême.

Chaque mardi, Les Grands Récits vous proposent de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Jusqu'à la fin du mois de février, les six premiers volets seront consacrés aux héros improbables ayant brillé à contre-emploi, là et où on ne les attendait pas. Cinquième volet consacré à Matt Steigenga, le champion NBA le plus improbable de l'histoire.


La carrière NBA de Matt Steigenga tient en quatre statistiques. Attention, cherchez l'intrus dans cette liste :

2 matches
12 minutes
3 points
1 titre de champion

Improbable destinée que celle de cet enfant du Michigan, star au lycée et à l'Université, qui avait des rêves de NBA grands comme ça et a dû les ranger au placard avant de les ressortir quand tout le monde l'avait oublié. Tout le monde, moins une personne.

L'histoire de Matt Steigenga est de celle dont aurait très bien pu s'enticher un mauvais scénario hollywoodien pour culminer sur un happy end si peu crédible qu'il flanquerait tout le film par terre. Sauf que dans son cas, tout est vrai.

Avant d'être un anonyme, Steigenga a été une idole. Au lycée d'abord, à la South Christian High School, dans son Michigan natal. Sportif complet et accompli, aussi doué pour le football américain que pour le basket, il finit par se fixer sur les parquets et affiche lors de sa dernière année des moyennes excellentes : 23,4 points, 10,3 rebonds et 4,2 passes. Lors d'un match, il cumule même 43 points, 19 rebonds et 10 passes pour un phénoménal triple-double.

Sacré "Mr Basketball" (meilleur joueur de l'Etat du Michigan) il est incorporé dans le Top 20 des meilleurs lycéens du pays en 1988, aux côtés d'Alonzo Mourning ou Shawn Kemp. Pas vilain. Pour ne rien gâter, son physique de beau gosse (aspect mentionné sur sa fiche à la sortie du lycée entre ses stats et son poste !) renforce sa popularité.

Chicago : le mauvais endroit au mauvais moment

Son passage à la fac ne fera rien pour la diminuer. Dans la prestigieuse université de Michigan State, Steigenga devient un joueur clé aux postes 3-4, où sa polyvalence fait merveille. Très apprécié du mythique coach Jud Heathcote, il évolue notamment aux côtés de Steve Smith, qui deviendra un joueur prolifique en NBA avec trois saisons à plus de 20 points de moyenne à Miami puis Atlanta. Après une brillante saison junior (13 points et 5 rebonds de moyenne), Steigenga voit toutefois ses stats reculer lors de sa dernière année.

Quand il se présente à la draft en 1992, il doit du coup attendre la fin du deuxième tour pour entendre son nom. Malheureusement pour lui, il va tomber au mauvais endroit, au mauvais moment : Chicago. Les Bulls, au sommet de la NBA après avoir décroché leur deuxième titre consécutif, n'ont pas de place pour un rookie comme lui aux côtés de Michael Jordan, Scottie Pippen, Horace Grant et les autres. Il s'accroche, pourtant, et sera un des derniers joueurs coupés lors du camp d'entraînement au mois d'octobre. A regrets pour le general manager Jerry Krause, qui s'est pris d'affection pour ce "super gamin".

Très vite, le rookie comprend que son avenir n'est pas à Windy City. Et comme les offres ne se bousculent pas, à l'instar de beaucoup de joueurs, s'ouvre alors devant lui une vie de bourlingueur. Matt Steigenga effectue d'abord une pige en Espagne, à Vitoria, en janvier 1993. Puis il retourne aux Etats-Unis, en CBA, la "L2" du basket U.S., chez lui, à Grand Rapids. Ce sera ensuite l'exil au Japon, où il restera trois saisons, avant un retour en CBA en 1996-1997. A 27 ans, l'ancien Spartan vit de son métier, mais sans doute assez loin de ses glorieux rêves de jeunesse. Il en est là quand, au printemps 1997, sa vie va prendre une drôle de tournure au détour d'un simple coup de fil.

Après l'élimination de son équipe lors des playoffs CBA, Steigenga rentre chez lui, à Milwaukee, à deux heures de route de Chicago. Comme il s'ennuie un peu, il a l'idée de passer un coup de fil à Jerry Krause. Les deux hommes ont toujours gardé le contact et à l'été 1996, Krause avait invité son ancien choix de draft à refaire un test à Chicago.

Comme Forrest Gump

Ce vendredi 11 avril, Steigenga laisse donc un message au boss pour savoir s'il serait possible d'avoir deux billets pour assister à un match de playoff des Bulls en compagnie de sa fiancée, Jennifer. "Je n'avais rien à faire, a-t-il raconté au Chicago Tribune à l'époque. Alors je me suis dit 'pourquoi ne pas aller faire un tour à Chicago et voir les Bulls?'" Le lendemain matin, quand Jerry Krause le rappelle, il est loin alors d'imaginer ce qui va suivre et s'il ne connaissait pas aussi bien son interlocuteur, peut-être aurait-il cru à un canular. Plus de vingt ans après, il n'a sans doute pas oublié un mot de ce dialogue.

- Krause : Plutôt que de venir voir un match, si tu venais jouer à la place ?
- Steigenga : Euh... OK, je dois pouvoir faire ça.
- Krause : Tu peux venir quand ? Notre avion pour Detroit décolle dans quatre heures.
- Steigenga : J'arrive.
- Krause : Parfait, je prépare ton contrat.

Tel Forrest Gump, Matt Steigenga peut témoigner que la vie, c'est vraiment comme une boite de chocolats. On ne sait jamais sur quoi on va tomber. Ce 11 avril, il s'emmerdait gentiment chez lui, cherchant un moyen de tuer le temps. Le soir même, il paraphait un contrat de dix jours et 3000 dollars par match, le minimum salarial. Émoluments anecdotiques, il aurait de toute façon payé pour venir.

Cinq ans après, il est cette fois tombé au bon endroit. Et surtout au bon moment. A cinq matches de la fin de la saison régulière, les Bulls, assurés de l'avantage du terrain tout au long des playoffs, n'ont plus grand-chose à perdre ni à gagner. Mais leur infirmerie déborde. Toni Kukoc est blessé, Dennis Rodman aussi. D'où l'idée de Krause, totalement saugrenue sur le papier, de faire appel au grand voyageur Steigenga pour compléter son banc d'ici les playoffs.

Jerry Krause, le general manager des Bulls, ici lors des playoffs 1997.

Jerry Krause, le general manager des Bulls, ici lors des playoffs 1997.Getty Images

" Je suis toujours sous le choc."

Soyons clairs, les Bulls n'avaient pas un besoin impératif de signer un joueur. Mais pour la première fois depuis la draft 1992, Jerry Krause sait que Phil Jackson a une place dans son roster. Il sait aussi que Michael Jordan a Steigenga a la bonne, atout non négligeable. Alors, même pour quatre matches sans grand enjeu, il ne pouvait pas ne pas saisir l'occasion de jouer les Pères Noël.

Voilà comment le dimanche 13 avril 1997, près de cinq ans après avoir été drafté, Matt Steigenga s'installe sur le banc du double tenant du titre lors du déplacement à Detroit. A 27 ans, il effectue ce soir-là ses premiers pas en NBA, joue quatre minutes et inscrit un point. Les Bulls s'inclinent à Auburn Hills, mais tout le monde s'en fout.

Le lendemain, Matt Steigenga est la star. Jordan et Pippen se marrent de voir les journalistes s'agglutiner autour d'un des débutants les plus improbables de l'histoire de la NBA. "Je suis toujours sous le choc, dit la recrue en secouant la tête. Pour moi, c'est juste une formidable opportunité. Ça devrait être sympa. On verra bien comment ça se passe." Bien. Ça va même très bien se passer.

Lundi 14 avril. Chicago joue à domicile, contre Toronto. Steigenga patiente. La foule du United Center le réclame. Phil Jackson accède à la demande populaire et double même son temps de jeu par rapport à la veille : huit minutes. C'est peu dire que Steigenga va en profiter à fond. Sur ses huit minutes, exploit peu commun pour un joueur de son rang, il parvient à remplir intégralement sa feuille de statistiques : deux points, deux rebonds, une passe, un contre, une interception.

Le alley-oop avec Kerr

Chacune de ses interventions est saluée par le public qui devient carrément hystérique quand "Cool Matt" inscrit le seul et unique panier de sa carrière NBA. Et quel panier... Sur une contre-attaque qu'il a lui-même initiée grâce à son interception, Steigenga sert Steve Kerr. Le meneur des Bulls retrouve ensuite son ailier pour un alley-oop conclu à une main. Foule en délire. Banc debout, Jordan compris. Le sourire qui plane sur les lèvres de l'ancienne star de South Christian n'a alors pas de prix.

Pour l'anecdote, c'est sur John Long qu'il a réussi son contre. Peut-être l'action la plus extravagante de l'histoire de la Ligue puisque, si Steigenga était à des années-lumière de la NBA 48 heures plus tôt, Long, âgé de 40 ans, venait d'y remettre les pieds pour la première fois depuis six ans pour une pige à Toronto. Il est des rencontres qui ne se programment pas...

La carrière en NBA de Matt Steigenga s'achèvera là. Mais pas sa folle aventure avec les Bulls. Une fois les playoffs entamés, Kukoc et Rodman reprennent du service. Il n'y a plus de place, même au bout du bout du banc. Mais à l'unanimité, tout le monde lui demande de rester. "Reste avec nous, on va te faire gagner une bague de champion", lui promet Jordan en personne. Steigenga intègre le "practice squad" jusqu'à la fin des playoffs, qui verront Chicago remporter un cinquième titre NBA.

Dennis Rodman, Scottie Pippen, Michael Jordan et Phil Jackson après le titre NBA en 1997.

Dennis Rodman, Scottie Pippen, Michael Jordan et Phil Jackson après le titre NBA en 1997.Imago

Plus de titres que Barkley et Malone réunis

Lors des entraînements, il prend son rôle très au sérieux, travaillant notamment ce tir longue distance qui lui a toujours fait défaut. "C'est la seule chose qui lui a manqué pour jouer en NBA", juge Jerry Krause. Le soir, pendant les matches, Steigenga se transforme en simple fan. "Je vis les meilleurs moments de ma vie", dit-il avant les Finals contre le Jazz.

Une fois le titre en poche, les Bulls vont tenir leur promesse. Jerry Krause fait fabriquer une bague de champion pour Matt Steigenga comme pour les autres. Deux matches. Douze minutes. Et une bague. Il aime plaisanter en disant qu'il possède plus de titres de champion sur son palmarès que Charles Barkley et Karl Malone réunis. La preuve que dans le NBA Circus, pourvu qu'on vous tende la main, le rêve n'est pas réservé qu'aux géants. Lui aura pris sa part, même infime.

Les superstars au lycée deviennent parfois champions NBA. Matt Steigenga aura été les deux. Mais pour relier ce point de départ et ce point d'arrivée, il aura emprunté les chemins de traverse, plus que l'autoroute.

Après sa drôle de carrière de basketteur, il est devenu un homme d'affaires avisé dans le Michigan avec plusieurs coups juteux dans l'immobilier. Il est aussi un consultant fréquent dans les médias pour les matches de Michigan State. Mais pour tout le monde, Matt Steigenga reste d'abord un champion NBA. Douze minutes lui auront suffi pour ça.

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