Interview de Siegfried Mazet : "Le biathlon est bien pour ça, si tu es trop sûr de toi, une course va te ramener sur terre"
Par Laurent Vergne
Mis à jour 21/03/2026 à 13:48 GMT+1
Il y a 10 ans, Siegfried Mazet quittait l'équipe de France masculine pour devenir l'entraîneur du tir de la Norvège. Aujourd'hui, il pourrait effectuer le chemin inverse. "Un secret de polichinelle", selon ses propres mots, le mois dernier. À l'heure de tourner cette page, il s'est confié à notre consultant Loïs Habert cette semaine. Une interview tout en complicité et sans concession.
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Video credit: Eurosport
Siegfried, une page se tourne pour toi. Y a-t-il une émotion particulière dans cette dernière étape de Coupe du monde, à Oslo ?
Siegfried MAZET : Pour être honnête... non. Je pense que je vais avoir cette nostalgie lundi, ou peut-être dimanche après la course. Mais j'ai déjà eu un peu cette sensation à la mass start des Jeux, avec la victoire de Johannes Dale. Là, je me suis dit 'J'ai fini la boucle, je suis arrivé là où je voulais aller, et on y est arrivé ensemble.' J'ai réalisé que ce feeling-là, désormais, j'allais le vivre avec d'autres gars maintenant, avec une autre équipe. Mais c'est le seul moment où j'y ai pensé. J'ai envie de finir ce mois de mars en essayant d'être comme je l'ai été depuis 10 ans, à fond derrière ces gars. Le reste, on verra en avril.
Tu as gagné des titres, des globes, des médailles par dizaines, avec énormément d'athlètes. Y a-t-il un moment où on finit par banaliser un peu tout ça ?
S.M. : On est rappelés à l'ordre quand, justement, on n'a pas de médaille, qu'on a moins de succès, qu'on rate un podium. Là, on se dit 'Mince, qu'est-ce qu'il se passe ?' Donc, je ne banalise pas ça. Chaque médaille, chaque victoire, chaque podium, on sait ce qu'on a mis derrière, comment on y arrive. Quand on n'y arrive pas, mais qu'on est près, on se dit qu'on est dans le match. Après, si on finit au-delà de la 15e place, qu'on se prend une vraie trempe, là, tu te remets un peu en question. Le biathlon est assez bien pour ça. Quand tu commences à être un peu trop sûr de toi, il y a une course qui va te ramener sur terre. Un coach, il est comme un athlète, il est en confiance ou pas. Là, ça te met un coup de pied aux fesses en cas de sur-confiance. Je l'ai dit aux athlètes parfois : Moi, je vous rassure, mais j'ai besoin d'être rassuré aussi.
Est-ce que tu pars parce que c'est la fin d'une histoire en Norvège, le début d'une nouvelle et tu avais la sensation d'en faire moins partie ?
S.M. : Exactement, même si ce n'est pas que ça, bien sûr. Pour être honnête, l'année dernière, quand on a eu les réunions de fin de saison, il y a eu un certain mécontentement chez les athlètes du groupe B. Le comité directeur de la fédération norvégienne s'est alors emparé du sujet et nous a imposé un système de sélection pour cette année olympique avec lequel je n'étais pas du tout d'accord.
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Mais tu es resté, pourtant…
S.M. : Je n'étais pas d'accord, depuis le début, mais après, je me soumets, parce que je suis professionnel et que s'il y a 15 personnes qui me disent 'C'est comme ça', je ne vais pas aller contre et je me dis que je vais faire avec. Mais cette saison a été difficile par rapport à cette situation. Mon collègue Egil (Kristiansen, le coach du groupe masculin, NDLR) et moi, on a un peu perdu le contrôle de ce qu'on avait mis en place les neuf années précédentes.
Que reprochais-tu à ce système, au fond ?
S.M. : Les coachs des "B" voulaient imposer de nouvelles règles pour que leurs gars soient pris en compte. Je ne dis pas qu'on ne les prenait pas en compte dans nos sélections, mais on avait un processus où on essayait, quand on faisait venir des mecs en Coupe du monde, de les garder trois semaines, pour une période assez longue, où ils ont la chance de performer et de pouvoir rester sur du long terme. Les coachs des "B" voulaient au contraire un turnover beaucoup plus important et que tout le monde passe par la case sélection en permanence. À mon avis, ça crée une pression constante et être sous pression tout le temps du mois de novembre aux J.O., ce n'est pas la bonne solution. On ne prépare plus les Jeux, on prépare juste des gens à se qualifier. Je n'étais pas d'accord. Ce n'était pas ma philosophie. Et quand on adhère plus à un système... Même si, encore une fois, ce n'est pas l'unique raison.
La retraite de Joahnnes Boe l'an dernier a-t-elle également pesé ?
S.M. : Le fait d'avoir été avec les frères Boe, la relation que j'avais avec Johannes… Tout ça m'a fait prendre conscience ce que tout avait une fin, oui. Je me suis remis en question à ce moment-là et j'ai fait un choix de quitter la Norvège.
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On sent qu'il y a une évolution du sport de haut niveau, vers du monitoring, du "testing", des méthodes d'entraînement qui peuvent choquer parfois. Tu n'as pas vécu cette révolution côté tir, mais tu la vois au niveau physique. Est-ce malaisant parfois de se dire que les gars sont en train de devenir des rats de laboratoire, ou pas du tout ?
S.M. : Absolument. La data, tous ces chiffres qu'on récupère, qu'on analyse, le fait d'essayer de pousser des curseurs… Moi, j'ai une vision totalement différente du sport. Je suis peut-être vieux jeu, mais, c'est terrible à dire, je sais que j'ai raison. Il y a la performance, la statistique, mais ce qui fait la performance, c'est aussi toute la question de la confiance, celle qui se construit. Quand les gens construisent leur confiance sur des chiffres, ça me gêne.
Pourquoi ?
S.M. : Parce que les chiffres peuvent avoir l'air d'être bons, mais finalement, la performance n'est pas au rendez-vous. Alors, qu'est-ce qu'on raconte après avec ces chiffres ? La réponse est ailleurs. Au niveau mental, notamment. Mentalement, on n'aura jamais de data. C'est la relation qu'il y a entre un entraîneur et un athlète, entre les athlètes entre eux, la connexion qu'ils créent, les conseils qu'ils peuvent se livrer, qui font qu'on progresse. Bien sûr que c'est intéressant d'avoir ces chiffres. Mais je n'ai pas encore trouvé, physiquement ou même au niveau du tir, le levier, le coefficient, qui peut m'intéresser dans ces données. Je le cherche, je m'y intéresse, mais je n'ai pas encore trouvé le truc qui me fera changer d'avis. J'écoute, j'apprends, mais je reste sur mes convictions.
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Mais alors, en quoi changer d'équipe va solutionner le problème ? Ces méthodes, elles sont appelées à se généraliser…
S.M. : Bien sûr, mais je veux rester sur ce que je connais, sur ce qui fonctionne. Après, je n'empêcherai pas les gens de s'y intéresser. Si ça peut aider, si ça leur permet d'avoir confiance parce que ça rassure d'avoir des bonnes datas. OK. Mais je sais que ce n'est pas le fond du problème quand on se développe, qu'on s'entraîne. On se prépare à être confrontés à des choses qui, émotionnellement, vont mettre à l'épreuve. C'est là que je veux être.
Côté tir, est-ce qu'on peut encore s'attendre à des révolutions, ou est-ce qu'on arrive un peu au bout ?
S.M. : Malgré tout l'entraînement, malgré toutes les connaissances, on voit encore des gens qui peuvent faillir. Pourquoi ? Parce que d'un coup, émotionnellement, ils savent qu'ils peuvent gagner, mais qu'ils peuvent aussi tout perdre. Dans cet instant-là, quand on commence à réfléchir, on gamberge, on rate ses deux pénas et on est hors-jeu.
La dernière fois que tu avais changé d'équipe, il y a 10 ans, il y avait eu un déçu (Martin Fourcade, NDLR). Est-ce que cela peut se reproduire en équipe de Norvège ?
S.M. : Non, parce que je l'ai dit assez tôt, au mois d'août l'année dernière. Il y a eu des déçus, mais je n'ai rien caché. Je souhaitais avoir plus le contrôle de ma communication, de mes projets, de mes ambitions. J'avais eu envie de voir ailleurs, déjà. J'ai eu des propositions, auxquelles je n'ai pas répondu favorablement. Oui, il y a eu des déçus, un surtout, mais je voulais faire différemment d'il y a 10 ans pour ne pas reproduire ces… je ne sais pas si on peut parler d'erreurs, mais je voulais m'y prendre différemment.
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Dans ton esprit, c'est : je finis avec la Norvège et je penserai à la prochaine équipe après, ou est-ce que tu as déjà un œil sur tes futurs athlètes et est-ce que tu commences à tisser du lien avec eux ?
S.M. : J'ai toujours un œil sur tous les athlètes. Je connais mes athlètes et je connais les autres, les adversaires. Je connais les gens. Je vois du bon chez tout le monde. Même chez le 15e, le 30e, je vois des choses qui m'interpellent. Dans l'équipe où je serai l'année prochaine, je sais déjà où je peux travailler, ce que je peux travailler.
Si jamais tu reparles français la saison prochaine, avec les Canadiens ou les Suisses par exemple (Siegfried Mazet rit), est-ce que ça peut être un avantage pour le coach que tu es de revenir à ta langue maternelle, dans l'échange, la fluidité, la finesse du message passé ?
S.M. : Oui, je pense que j'aurai plus d'aisance, forcément. C'est vrai que j'ai été un peu prisonnier des mots pendant 10 ans. Mais je m'en suis sorti, parce que j'avais un langage clair, précis. Je savais de quoi je parlais avec le vocabulaire que j'avais à ma disposition. Ça m'a permis de ne pas compliquer les choses et d'aller à l'essentiel. Je veux garder cet atout-là.
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