Cette année-là, le pape Pie XII refusa de bénir le peloton du Giro, contrairement à l’habitude. Motif ? "Il y a un pêcheur parmi vous", dit-il. Un pêcheur ? Il y en avait sans doute bien davantage, et le souverain Pontife ne parlait même pas d’utilisation de produits prohibés. Mais de la situation familiale de Fausto Coppi.

On est en 1955. Un an plus tôt, le "campionissimo" a quitté le domicile conjugal, son épouse Bruna et leur fille Marina, pour rejoindre Giulia, celle que le journaliste Pierre Chany, dans L’Equipe, a déjà surnommée "la Dame blanche." Fausto et Giulia se sont rencontrés en 1948. Le mari de Giulia, le docteur Locatelli, était venu demander un autographe au champion lors des Trois vallées varésines. S’ensuit entre les futurs amants une longue correspondance, avant des retrouvailles en 1950. En 1953, Giulia est présente au championnat du monde que Fausto remporte à Lugano. En 1954, elle est là pour l’étape de Saint-Moritz du Giro. Peu de temps après, ils partent s’installer ensemble à Novi Ligure.

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Cette "Napolitaine altière et passionnée", comme la décrira leur fils Faustino, né quasi clandestinement en Argentine en 1958 (où Giulia et Fausto se sont mariés) est le grand amour de Coppi. Pas une aventure de passage : "Les journalistes le savaient irréprochable en matière de fidélité conjugale. Ce n’était pas un homme qui aimait les femmes", raconte Jacques Augendre dans ses conversations avec Christophe Penot (Editions Cristel, 2001).

Fausto Coppi et Giulia Occhini posent ensemble en 1954

Crédit: Getty Images

Coppi condamné par la justice

Mais l’Italie de 1954, où le divorce est interdit, ne saurait supporter une telle situation et le scandale est immense. "Fausto Coppi, raconte Pierre Carrey dans son livre Giro (Hugo Sports, 2019), devient le symbole d’émancipation d’une société qui s’y refuse encore. La mort de De Gasperi (leader démocrate-chrétien)en août 1954 ne desserre pas l’étau des mœurs. Au contraire, l’Eglise et l’Etat cherchent à faire des exemples. Le délit d’adultère ne sera aboli qu’en 1963."

Le docteur Locatelli porte plainte pour "abandon de domicile et conduite contraire à la morale et à l’ordre familial." Fausto Coppi se retrouve en garde à vue, puis condamné à trois mois de prison avec sursis par des juges qui se plaisent à étaler sa vie privée. Giulia, elle, fera même quatre jours de prison ferme et subira maintes calomnies de la part d’une opinion publique toujours prompte à changer d’avis selon les circonstances.

L’Italie catholique, qui vénère Gino Bartali, voue alors aux gémonies Fausto Coppi, mettant en scène une rivalité qui n’est pas sans rappeler celle qui opposera plus tard en France Jacques Anquetil et Raymond Poulidor. Mais sont-ils si éloignés l’un de l’autre ? On dit l’un de droite et l’autre de gauche, la Démocratie chrétienne faisant les yeux doux à Bartali tandis que le Parti communiste italien proposait à Coppi de faire un bout de chemin avec lui.

Mais les deux hommes, dit-on, votaient au centre-droit et, si Bartali allait à la messe, Coppi avait aussi sur lui une photo du pape, que "Gino le pieux" lui-même lui avait présenté en 1947. Les deux champions avaient aussi, en 1948, signé un tract de la démocratie chrétienne intitulé "Contre le bolchevisme", raconte encore Pierre Carrey.

Fausto Coppi savoure un petit remontant servi par son épouse Bruna Ciampolini

Crédit: Getty Images

L'Italie est partagée entre Bartali le droit et Coppi le "pêcheur"

Cette rivalité avait été contée dès 1947 par l’écrivain Curzio Malaparte dans le formidable Coppi et Bartali, les deux visages de l’Italie : "Bartali appartient à ceux qui croient aux traditions et à leur immuabilité, Coppi à ceux qui croient au progrès. Gino fait partie de ceux qui acceptent le dogme, Fausto à ceux qui le refusent, aussi bien dans le domaine de la foi, du sport et de la politique que dans tout autre domaine." C’était bien avant l’apparition de la Dame blanche…

"Cette histoire me hante encore parfois", écrit en 2017 Faustino dans la longue lettre à son père que constitue son livre Coppi par Coppi (Mareuil Editions). Surtout lorsque je songe à l’hypocrisie de tes contemporains, à commencer par Jacques Goddet, le directeur du tour de France qui, après avoir fait de toi le plus grand champion de tous les temps, aura des mots incroyablement durs et tranchants après le scandale né de la publication d’articles dédiés à la Dame blanche : "Fausto, vous êtes devenu un personnage hanté par les fantômes de vos exploits passés."

Les décennies ont passé. Le champion au regard mélancolique, dont Faustino affirme qu’il partageait avec Giulia "incapacité au bonheur et goût du tragique", reste avant tout un immense champion et un précurseur dans bien des domaines : avant tout le monde, il s’intéresse à la diététique et, dans un sport où la fantaisie avait encore largement sa place, impose un professionnalisme maniaque.

Les circonstances de sa mort ont ajouté à ce que Jean-Paul Ollivier a appelé "la tragédie de la gloire." Reste l’exceptionnel palmarès de Fausto Coppi, qui repose dans le cimetière de Castellania, devenue en 2019 Castellania-Coppi. Reste aussi sa légende mêlée au parfum entêtant du scandale. Reste enfin, dans le catalogue des cycles Bianchi, une superbe gamme de vélos féminin qui portent le nom de "Dama Bianca."

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