Dans la forêt de Compiègne, les anémones de printemps pointaient le bout de leur nez tout blanc. On était venu en famille, dès le samedi soir, pour que je sois sûre de ne pas manquer, le lendemain, le rendez-vous de mon premier (et dernier, à ce jour) Paris-Roubaix. Une semaine plus tôt, rien à voir, j’étais place St Pierre à Rome, pour la bénédiction pascale de Jean-Paul II…

Dans la salle à manger de l’hôtel, à l’heure du dîner, les coureurs des équipes San Marco Group et Gewiss se livraient de bonne grâce au jeu des autographes. J’avais passé le relais, le carnet et le stylo à mes filles, qui manifestaient pourtant peu d’appétence pour les courses cyclistes. Ainsi, dans les archives familiales, peut-on retrouver les paraphes d’Eric Vanderaerden, Salvatore Coco, Francesco Arazzi, Dario Bottaro, Bruno Cenghialta, Stefano Zanini et Evgueni Berzin, l’un des grands espoirs de l’époque avec sa tête d’ange et ses cheveux blonds.

Paris - Roubaix
Les femmes aussi auront droit à "l'Enfer du Nord"
05/05/2020 À 14:11

Le lendemain, ce n’est pas dans la voiture d’une équipe que j’ai rejoint la course mais avec une petite escouade d’invités de l’association des journalistes du Nord-Pas-de-Calais, qui n’était pas encore les Hauts-de-France. Dominique Mobailly, la rédactrice en chef de l’hebdomadaire La Vie, où je sévissais à l’époque, m’avait laissé sa place.

A la tête de ce petit monde, il y avait le Dunkerquois Jacques Duquesne, journaliste, écrivain, spécialiste de religion, auteurs de livres sur Jésus et Marie, fana de vélo et pas le dernier à chanter quand il fallait mettre de l’ambiance. "A la Bastille, on aime bien Nini peau d’chien" était l’un des succès de son répertoire. Drôle de cantique. Certains prétendaient l’avoir entendu entonner cette chanson dans le théâtre antique d’Epidaure. Mais il y avait surtout un autre homme du nord, venu de l’autre côté de la frontière : Raymond Devos, natif de Mouscron en Belgique, et qui faisait partie de la fête.

L'écrivain et journaliste Jacques Duquesne.

Crédit: Getty Images

Pour ne rien vous cacher, on a commencé par ne pas s’intéresser beaucoup à la course. J’avais quand même eu le temps d’apercevoir sur la ligne de départ deux anciens vainqueurs et non des moindres : Felice Gimondi et Roger de Vlaeminck (quatre fois triomphateur à Roubaix), dont j’avais glané vingt-cinq ans plus tôt les autographes lors des arrivées de Paris-Tours.

La première escale de ce Paris-Roubaix, pour ma petite équipe, passait par un restaurant d’Arras, cent kilomètres plus au nord. Devos était à la ville comme en scène, avec son costume bleu ciel et une chemisette blanche, égrenant des sketches sans jamais s’arrêter. Pas les sketches très écrits, très léchés, qu’il offrait dans ses spectacles mais des sketches parlant de cyclistes montant et descendant des côtes ou affrontant les pavés, qu’il improvisait au rythme où l’on remplissait les assiettes et vidait les bouteilles.

C’était un spectacle troublant. Car, dans mon souvenir, il n’y avait pas moyen de faire redescendre Raymond Devos dans le monde des humains, dans l’actualité du jour, dans la vie toute bête. Il était ailleurs, en permanence. Dans la gymnastique phénoménale de ses mots, dans ses rêves mystérieux, dans ses exploits linguistiques et grammaticaux.

Quand on a repris la voiture, il a quand même fallu se tenir un peu au courant de la course. Jacques Duquesne répétait qu’Andreï Tchmil, vainqueur en 1994, deuxième en 1995, n’allait faire qu’une bouchée de ses adversaires. Il sera 6e. J’avais misé sur Viatcheslav Ekimov, qui finira 8e.

Je ne vous dirai pas que j’ai traversé la tranchée d’Arenberg car, après le repas, la course étant très rapide, on a rejoint directement le vélodrome de Roubaix. Rien que le fait d’y être constituait déjà un bonheur. On avait même pu emprunter le tout nouveau secteur pavé Charles Crupelandt, Roubaisien vainqueur en 1912 et en 1914, juste avant le début d’un autre enfer du Nord.

C’était une année sans pluie, un Paris-Roubaix à poussière. Il faisait chaud, on était bras nus, en tee-shirt sur la pelouse, à regarder la course sur écran géant et le trio de l’équipe Mapei qui ouvrait la route depuis plusieurs dizaines de kilomètres : Johan Museeuw, Giancarlo Bortolami et Andrea Tafi.

Quand les trois coureurs sont entrés dans le vélodrome, la foule a frémi et s’est levée d’un bloc dans les tribunes. Qui allait gagner ? Hélas, le dernier tour de la course ne fut qu’un tour d’honneur, les trois champions levant le bras ensemble sans jamais lancer le sprint. 1er Museeuw, 2e Bortolami, 3e Tafi. Les gens bien informés racontaient déjà que le directeur sportif de l’équipe, Patrick Lefevère, avait eu un coup de téléphone de Milan et que le Signore Squinzi, le patron de la Mapei, lui avait indiqué le classement à faire respecter.

Longtemps après, interrogé dans L'Equipe par Philippe Brunel, Patrick Lefevère donnera une autre version : "Ça a été une décision difficile à prendre et ce n’est pas Squinzi qui me l’a soufflée. Il m’avait téléphoné en course pour me rappeler que le slogan de la Mapei était 'Vince insieme' (vaincre ensemble). Il m’avait dit : 'Faites en sorte que les trois arrivent ensemble sur le vélodrome'. Après, j’ai désigné Johan, oui, car il aurait gagné si tout s’était déroulé à la pédale. Tafi pleurait à l’italienne, 'ma femme est enceinte' qu’il disait pour m’amadouer. Il voulait finir deuxième, pour le prestige…" (et il gagnera Paris-Roubaix trois ans plus tard).

En remettant à Johan Museeuw (qui gagnera deux autres éditions sur sa seule valeur) le pavé d'or célébrant le centenaire de la course, Bernard Hinault semblait contrarié. Ce n’est pas lui qui aurait accepté une victoire arrangée ! Quant à Raymond Devos, au pied du podium, il ne disait plus rien et restait songeur, imaginant peut-être un futur sketch sur le petit frisson que l’on ressent à l’entrée des coureurs sur le vélodrome de Roubaix. Ce frisson si doux qu’on ne connaîtra pas en 2020 et qui reste inoubliable, même quand on a été privé du suspense final.

Le penseur Raymond Devos.

Crédit: Getty Images

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