Une "Super Ligue" de cyclisme : Chimère, mais jusqu'à quand ?

Ce jeudi, l'agence Reuters se faisait l'écho d'un projet de "Super Ligue" dans le cyclisme, qui rappelle évidemment la même volonté, porté par les plus grands clubs européens de football il y a deux ans et demi. Jumbo-Visma et INEOS Grenadiers mèneraient la fronde pour une entreprise qui n'a pour l'instant qu'une chance minime de voir le jour.

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Un vent de révolution souffle sur le cyclisme. Oh, pas une tempête, à peine une petite brise à en croire les informations de Reuters. L'agence relaie l'existence d'un embryon de projet, piloté par une société de conseil (EY, aussi connue sous le nom d'Ernst & Young) mandatée par cinq équipes parmi lesquelles Jumbo-Visma et INEOS Grenadiers, deux formations parmi les plus puissantes du peloton, financièrement mais aussi sportivement. Le cyclisme peut-il connaître, comme le football, une crise autour de sa "Super Ligue" ?
"Le cyclisme est un géant endormi, ce sport mérite un modèle économique moderne, notamment pour les équipes". Richard Plugge, patron de la Jumbo-Visma, a le mérite de rarement cacher le fond de sa pensée. Sa déclaration permet de comprendre que, premièrement, il pense que le cyclisme pourrait générer bien plus de revenus qu'aujourd'hui, et deuxièmement que ses acteurs pourraient en bénéficier. Des mots qui ne révolutionnent rien, au contraire.

Velon, la fronde de 2014

Nul besoin de remonter trop loin en arrière pour les retrouver dans d'autres bouches. Velon est un nom qui résonne dans la tête des suiveurs du cyclisme. Les autres ont peut-être déjà aperçu ce nom sur des images du Giro pour qui l'entreprise met à disposition des informations telles que le rythme cardiaque des coureurs. Critiqués, soupçonnés d'une crédibilité toute relative, ces informations font partie de ce que Velon met en place depuis 2014, année de sa création qui devait dépoussiérer son sport. Reconnaissons lui notamment l'arrivée des caméras embarquées sur les vélos.
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Il y a neuf ans, Omega Pharma-Quick Step, Tinkoff-Saxo ou Garmin avaient participé à la création de cette nouvelle entité. Le but des onze équipes à la base du projet ? Des courses "plus spectaculaires", un calendrier "plus cohérent" et surtout un modèle économique "plus pérenne". Ça ne vous rappelle rien ? "Le but n’est pas de savoir ce que l’on peut prendre, mais ce que l’on peut apporter et qu’ensuite on peut partager", défendait Graham Bartlett, premier Président de Velon, à l'époque auprès de L'Equipe.
Dans le viseur de ces "frondeurs", les organisateurs et notamment les plus puissants d'entre eux, ASO (Tour de France, Vuelta, Paris-Nice, Paris-Roubaix…) et RCS (Giro, Milan-Sanremo, Tirreno-Adriatico). En cause, des revenus mal répartis. "Hormis un peu de frais de déplacements que les organisateurs veulent bien nous verser, pour nous, il n’y a pas d’autres rentrées. Il n’y a pas les droits TV, les transferts, les entrées au stade ou les abonnements. Le modèle économique est donc difficile", explique aujourd'hui Jean-François Bourlart, manager d'Intermarché-Circus-Wanty, à la RTBF.

Revenus monstres, redistribution faible sur le Tour

Interrogé par Eurosport, Marc Madiot avait, il y a peu, eu peu ou prou les mêmes mots, arguant du caractère bancal de l'économie du vélo, citant l'exemple de formations qui n'ont pas pu continuer leur chemin ou d'autres qui ont tenté de fusionner, et rappelant que participer à des courses coûtait de l'argent, notamment lors de départs à l'étranger, pourtant très rémunérateurs pour les organisateurs de grands tours.
Ce sont bien eux qui sont dans le viseur des équipes et pas seulement les plus puissantes. Selon plusieurs sources, le Tour de France permettrait à son organisateur de dégager la moitié de ses revenus annuels, une somme à des années-lumières des quelque 2 300 000 euros reversés aux équipes via les primes. Sans règles de répartition des droits TV notamment, les formations sont à la merci du bien vouloir d'organisateurs tout puissants.
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Mais c'est bien là le souci. Le Tour, pour ne citer que lui, est plus grand que n'importe lequel de ses vainqueurs. En 2016, le milliardaire fantasque, Oleg Tinkoff, propriétaire de l'équipe du même nom, avait tenté le coup de bluff. "Pour faire la révolution, les équipes doivent s’unir. Nous avons créé Velon. J’invite toutes les autres à nous rejoindre avant d’amorcer le dialogue avec ASO. Si d’autres patrons me suivent, on peut boycotter le Tour 2016". Alberto Contador et Peter Sagan avaient évidemment participé à la Grande Boucle cette année-là.

La crise couve

Entrer dans une guerre avec ASO, c'est se priver de l'exposition du Tour, la plus belle pour les sponsors, et d'autres courses majeures du calendrier. On entend que les frondeurs de 2023 voudraient créer leur propre calendrier. Avec quelles courses ? ASO et RCS en organisent la majorité et seul Flanders Classics (Tour des Flandres, E3, Gand-Wevelgem…) pourrait être intéressé. Mais à quoi bon s'entraîner toute l'année pour un Jonas Vingegaard s'il ne peut participer au Tour ? Ou pour un Wout van Aert s'il doit faire une croix sur Paris-Roubaix et Milan-Sanremo ?
Les organisateurs ont encore la main. Mais si elle devait se confirmer, la fronde témoigne une nouvelle fois de la volonté des équipes d'une organisation plus à leur avantage. Tant qu'elles resteront entre elles, les grosses formations, aussi importantes soient-elles, auront une voix limitée. Mais si demain, les autres, dans la peur de mettre la clé sous la porte un jour ou l'autre, venaient à les rejoindre, le rapport de force pourrait commencer à s'inverser. Les instances auraient sans doute tort de croire que le système est immuable. Si ce n'est pas encore cette fois, la suivante sera peut-être la bonne car la crise couve bel et bien.
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