Il faut sauver la littérature de sport

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Auteur d’une biographie d’Eric Cantona et de plusieurs ouvrages, Philippe Auclair nous explique dans un grand entretien pourquoi la littérature de sport n’est pas un genre reconnu en France. Et pourquoi c’est un énorme gâchis.
Vous écrivez, dans l’avant-propos de votre ouvrage Cantona, que ce livre se situe dans le genre “littérature de sport”, un genre qui a du mal à trouver sa place en France. Que voulez-vous dire ?
P.A. : La France a eu de la littérature de sport avec Giraudoux sur le rugby, Montherlant sur l’olympisme, Blondin sur le Tour de France, Camus sur le football, même s’il n’a pas assez écrit sur le sujet. La particularité du genre, c’est qu’une grande partie des écrits disponibles en français était d’abord destinée à la publication dans la presse plus que dans les livres de sport, comme en Angleterre. Et je pense à un homme dont on devrait publier les reportages, Francis Huertas (ancien journaliste de L’Equipe et France Football spécialiste de l’Amérique latine, décédé en 2002). Ce n’était pas un grand journaliste mais bien un grand écrivain. Il y a des gens qui vous parlent aujourd’hui de ses articles avec les larmes aux yeux. Il faut faire un recueil des articles de Huertas…
Pourquoi la littérature de sport a-t-elle autant de difficultés à être reconnue ?
P.A. : En France, le sport n’est pas considéré comme un sujet noble, contrairement à la culture anglo-saxonne. Le public est assez restreint, donc les éditeurs voient ça d’un oeil dubitatif. Pas beaucoup de ventes, donc pas beaucoup d’avances, donc pas beaucoup de temps laissé à l’auteur. J’ai entendu des exemples effarants de biographies écrites en trois mois. Quand on sait le travail qui doit aller avec… Autre exemple, je sais qu’au moins deux chroniqueurs littéraires ont essayé de faire publier des chroniques sur le Cantona dans des journaux littéraires. Cela leur a été refusé, parce que c’était du sport et parce que c’était du football.
Quels sont, au contraire, les pays où la littérature de sport a ses lettres de noblesse ?
P.A. : Il y a une tradition sud-américaine, que je connais moins bien et dont je suis moins proche, puisque nous sommes dans la surenchère et la mythologisation du sport, mais qui existe. Je ne connais pas assez bien la littérature italienne mais je sais qu’il existe de très grands bouquins. Cela existe en Suède avec Gunnar Persson. Cela existe en Allemagne. La biographie de Robert Enke par Ronald Reng (2011) est un chef-d’oeuvre.
Ensuite il y a la tradition anglo-saxonne, et là, en Angleterre et aux Etats-Unis, ça foisonne. Je ne sais même pas par où commencer. L’idée que le sport puisse être intégré à la fiction, qui n’existe pas en France, ne fait même pas débat. Le rugby, le cricket ou le football sont partout chez PJ Wodehouse, le plus grand auteur comique du XXe siècle. J.L. Carr, connu pour A Month in the Country, un des vrais chefs-d’oeuvres de la fiction anglaise, a intitulé un de ses livres How Steeple Sinderby Wanderers Won the FA Cup et personne n’a rien trouvé à redire à cette idée.
Et puis il y a eu cette explosion depuis le début des années 90, liée à la naissance des fanzines à la pire époque du football anglais, où on a vu des gens qui auraient très bien pu écrire sur autre chose – fiction, histoire, sociologie, musique – écrire sur le football. De cette incroyable floraison de fanzines est née une nouvelle approche, une nouvelle pensée de l’écriture du football, avec des auteurs qui sont ensuite passés dans des revues comme When Saturday comes, Four Four Two ou dans les quotidiens anglais. Toute une génération de gens s’est retrouvée, de façon organique, dans une position où elle pouvait parler, écrire et s’exprimer. Nick Hornby aussi a été important. Même s’il n’a pas été un très grand écrivain, il a ouvert la porte à une autre façon de parler du football. Celle du fan auteur, devenu plus tard le fan blogueur.
L’avant-propos de mon livre est un manifeste : “Camarades, on peut vraiment écrire sur le sport“. Aujourd’hui The Blizzard est devenu le point de rencontre naturel de ces gens (une revue bimensuelle créée en Angleterre il y a deux ans, et dont Philippe Auclair est un des rédacteurs-fondateurs). C’est devenu “the new serioussness”, comme on le dit en anglais. C’est la redécouverte de l’histoire, d’autres façons de lire le football, ou tout simplement d’écrire un match report. Je suis certain qu’il y a les mêmes talents en France.
Aux Etats-Unis, il n’y pas forcément besoin de fouiller dans les vieux Sports Illustrated pour trouver de la littérature de sport. On a Norman Mailer ou Donald McRae et leurs écrits sur la boxe.
Pourquoi là-bas et pas en France ?
P.A. : C’est l’éducation qui veut ça. En France, on essaie d’avoir la dispense du médecin pour échapper aux cours de sports à l’école. En Angleterre, c’est une partie du cursus presque aussi indispensable que tout le reste. Sans le système éducatif en Angleterre, il n’y aurait pas de football. Le foot commence dans les public schools, il se perpétue dans les forces armées, ou dans les associations paroissiales. Le sport fait partie de l’éducation. C’est the muscular faith (“la foi dans le muscle”). A ne pas confondre avec le culte du corps, the muscular faith, c’est le fait qu’il est noble d’entretenir son corps. C’est fou qu’en France, pays du baron de Coubertin, on n’ait pas ça. Nous sommes un pays amnésique. Qu’il n’y ait pas de minute de silence de l’équipe de France après le décès d’Armand Penverne, le capitaine de l’équipe de 1958, c’est qu’il y a un gros, gros problème.
A quoi reconnaît-on un livre qui parle de sport d’un livre de littérature de sport ?
P.A. : La qualité de l’expression écrite et la qualité de la documentation. Je ne dis pas que tous les livres anglais sont bons, certains ne sont là que pour surfer sur quelques stars du moment. Mais par exemple, la première autobiographie de David Beckham, c’est excellent. Tout simplement car la qualité d’implication de l’auteur est supérieure. Il a le temps de travailler et de se consacrer à son sujet. Je suis actuellement sur un livre dont le sujet est top secret, et je vais pouvoir me tourner vers mon sujet comme si j’étais un universitaire préparant son doctorat. Cela fait un an que je ne fais que de la recherche, du fact checking et de la compilation de témoignages. Je n’ai rien rédigé encore. Cela me serait impossible en France.
Et puis, dans cette tradition anglo-saxonne, on ne voit pas le sport en isolation. Prenez Anthony Clavane. Il écrit pour le Daily Mirror, un tabloid, on pourrait se dire : “bon…“. Eh bien son premier livre, Promised Land, un témoignage sur le football à Leeds, est aussi un portrait extraordinaire de la communauté juive de Leeds et de son implication dans le football. Il a aussi écrit Does Your Rabbi Know You Are Here, qui chronique l’apport de la communauté israélite au football anglais. Si je vais voir un éditeur français avec ce genre de sujet, les gens me regarderont avec un regard étrange. Je reste étonné qu’on n’ait pas de livre sur Jean-Bernard Levy, le président du Racing d’avant-guerre, le premier grand faiseur d’équipe du football français, considéré comme l’un des grands hommes du foot européen à l’époque, décédé tragiquement sur le front en mai 1940. Pourquoi n’a-t-on pas de livre sur la naissance du Havre Athletic Club ? Je prépare un article sur l’entraîneur anglais du LOSC qui a fait, si je ne m’abuse, le premier doublé de l’histoire du foot pro en France, Georges Berry. Il n’y a pas un mot sur ce mec où que ce soit. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de livre sur Alexandre Villaplane, capitaine de l’équipe de France à la Coupe du monde 1930, gangster footballeur playboy SS, fusillé en décembre 1944 ? C’est un sujet même pas en or, bien plus que ça, qui se prêterait à un film.
Sur l’histoire du foot, Didier Braun fait le boulot dans L’Equipe, mais il faudrait qu’on lui donne la possibilité de prendre son envol. Pourquoi si, demain, Didier Braun fait un grand livre d’histoire du football, on en parlera dans L’Equipe, France Football, So Foot, Eurosport.fr et pas dans la chronique littéraire du Figaro ? Ce snobisme existe et il est lié au fait que le pays n’a pas de culture footballistique. C’est une micro-culture.
L’Angleterre et l’Ecosse ont plus de facilité pour revenir sur leur passé. J’ai un ami professeur de littérature comparée fan du Celtic, avec qui je me réunis quelques fois le vendredi soir. Vous avez à table des spécialistes mondiaux de Shakespeare, de littérature du XXe siècle. Eh bien, on parle de foot ! Imaginez une telle scène à la sortie de la Sorbonne ou du Collège de France.
Pour résumer, j’en reviens toujours au même exemple. Je trouve hallucinant que ce qui est pour moi le plus grand livre de football des dernières années, Inverting the Pyramid de Jonathan Wilson, un livre couronné partout, n’ait pas été traduit en français. C’est une bible, un énorme document sur l’évolution tactique du jeu, primé jusqu’en Italie, le pays de la tactique. J’en avais confié un exemplaire à Gérard Houllier avec ce message : “A donner à tous les entraîneurs avec qui tu travailles“. C’est magnifiquement écrit, c’est la somme de travail de toute une vie, même si son auteur n’a que 37 ans. C’est bourré d’histoires drôles et passionnantes. Votre compréhension du football sort bouleversée d’une telle lecture. Il a été traduit en coréen, en japonais, en allemand, en hongrois, en danois, en finlandais. Pas en français. C’est fou. Le dernier livre de Jonathan Wilson, The Outsider, consacré au rôle de gardien de but, est aussi une merveille.
La littérature de sport dans la presse, cela existe encore ?
P.A. : Il faudrait lancer The Blizzard en France, peut-être qu’on va le faire… Il nous faudrait une grande revue qui parle de football différemment et qui serait sensible aux arts graphiques, comme The Howler, une revue américaine de soccer, basée à Manhattan, dont la mise en page et le graphisme sont à couper le souffle. Une vraie oeuvre d’art. The Howler s’est transformé en 8 x 8, dont le premier numéro vient de sortir.
Il y a de toute façon une telle déconnexion entre les acteurs du sport et ceux qui en parlent, aujourd’hui, qu’il faut inventer une autre façon d’écrire sur le football. Pour avoir les acteurs, il faut passer par les sponsors, la communication, etc… Je ne vois plus aucun intérêt à utiliser ce qui est dit. Les réponses sont molles, les questions en sont devenues paresseuses, on n’accède plus aux entraînements… Or, il n’y a pas besoin de faire une interview de Beethoven pour faire une analyse de la Neuvième Symphonie, pour expliquer son importance culturelle ou pour dire combien elle a changé votre vie. On peut écrire un livre magnifique sur quelqu’un qu’on n’a jamais rencontré, surtout si on doit le rencontrer dans un cadre formaté. Nous, journalistes, ne faisons plus partie du sport de haut niveau. Il faut l’accepter et faire autre chose.
J’ai fait un livre sur Thierry Henry, un joueur que je voyais environ trois fois par semaine à sa grande époque d’Arsenal, sur le parking, à l’entraînement, je n’avais pas à montrer patte blanche pour le voir après le match. Et ça, c’est fini. Donc il faut qu’on repense notre façon de parler du sport. Il y a de l’espace et un public en dehors des ayant-droits. Il y a un espace gigantesque à explorer. Et, pour en revenir à l’avant-propos du livre, il ne faut pas avoir peur de dire que ceux qui écrivent sur le football sont des écrivains.
Philippe Auclair, installé à Londres depuis 1987, vient de faire paraître en français sa biographie d’Eric Cantona (Cantona, éditions Cherche Midi, 20 euros). Auteur de nombreux ouvrages, journaliste, il collabore avec France Football, RMC et The Blizzard, notamment. Il chronique l’actualité du football anglais sur Eurosport.fr, dans les pages du blog Euro-Visions.
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