Bosnie : Décryptage

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La Bosnie a été suspendue "jusqu'à nouvel ordre" par la Fifa et l'UEFA pour ne pas avoir adopté des statuts conformes à leurs recommandations. Une affaire qui illustre les soucis d'un pays paralysé par ses divisions ethniques, et qui vit ses pires heures depuis la fin de la guerre. Décryptage.

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Crédit: Eurosport

Le 1er avril dernier, l'UEFA a suspendu la fédération de football de Bosnie-Herzégovine, car celle-ci a refusé d'adopter, par 28 voix contre 22, une réforme de son statut abrogeant la présidence tripartite sur base ethnique pour en revenir à une présidence unique. Les commentateurs, surpris et peu au fait de la situation de la Bosnie, ont alors eu tendance à dénoncer la disproportion de l'UEFA par rapport à une situation administrative qui ne semblait pas poser problème. Pourtant, cette affaire de statut est aujourd'hui l'illustration tragique d'un pays paralysé par ses divisions ethniques, et qui vit ses pires heures depuis la fin de la guerre en novembre 1995.
Pour comprendre de quoi il s'agit, il faut revenir un peu en arrière. En novembre 1995, les Accords de Dayton mettent fin à la guerre en Bosnie. Le pays est alors divisé en deux entités, une fédération regroupant Croates et Bosniaques, et une entité serbe, appelée République serbe de Bosnie. Dès 1992, les autonomistes serbes de Bosnie ont créé leur propre fédération de football. Les Bosniaques, et les Croates ont fait la même chose. Pendant la guerre, on jouera au football à Sarajevo au péril de sa vie, et un embryon d'équipe nationale, prenant exemple sur la fameuse équipe du FLN algérien, jouera pas moins de 54 matchs à l'étranger lors de tournées de sensibilisation, en Autriche, Arabie Saoudite, Iran, Turquie, Indonésie etc.
Les Accords de Dayton ont construit des institutions où chaque poste est déterminé en fonction de l'appartenance ethnique, avec plusieurs niveaux de pouvoirs, si bien que ce pays de 4 millions d'habitants compte pas moins de 3 Présidents, 13 Premiers ministres et plus d'une centaine de ministres! Cette structure institutionnelle baroque, sur base ethnique et non citoyenne, est le drame de la Bosnie car ces tensions ethniques la paralysent. C'est pourquoi, 16 ans après la fin de la guerre, l'ONU et l'Union Européenne sont toujours présentes à travers un Haut Représentant, sorte de gouverneur, jouissant en théorie de pouvoirs exécutifs très importants.
Une présidence tripartite
En ce qui concerne le football, la première chose à faire après la guerre a été de déminer le terrain du stade de Grbavica, où évolue le Zeljeznicar Sarajevo, club formateur d'Edin Dzeko. Bosniaques, Croates et Serbes jouaient leurs compétitions séparément, jusqu'en 1998 où les deux premiers ont créé un championnat commun. En 2000, les Serbes devaient rejoindre le championnat et intégrer la fédération de football, Sepp Blatter devait se rendre à Sarajevo et un match de gala entre une équipe de Bosnie multiethnique et une sélection FIFA All Star, mais les Serbes ont reculé au dernier moment, si bien que la réunification du football en Bosnie n'a eu lieu qu'en 2002.
La fédération de football, comme le Comité Olympique, fonctionne lui aussi sur base ethnique. Son assemblée générale est composée de délégués issus de cantons croates, bosniaques ou serbes. Sa présidence est tripartite et tourne tous les 16 mois. C'était le seul compromis possible afin d'obtenir la réunification, dans le football, comme dans la politique.
Seulement, cette formule n'était aux yeux des instances internationales du football qu'un arrangement temporaire, qui ne devait pas durer, d'où les demandes régulières depuis plusieurs années de révision du statut. Après un premier avertissement en septembre, l'UEFA a donc décidé de passer aux choses sérieuses. On peut voir ça comme un abus de pouvoir, mais quand on connaît la situation, on peut les expliquer à l'aide d'une métaphore.
Les dirigeants de la fédération, notoirement corrompus pour certains, incompétents pour d'autres, ont pris le football en otage. En 2007 déjà, les joueurs avaient fait grève pour protester contre le renvoi du sélectionneur Meho Kodro. La fédération avait dû trouver en urgence de jeunes joueurs inexpérimentés pour disputer une rencontre amicale surréaliste sans public contre l'Azerbaïdjan pendant que les vrais joueurs organisaient un match de protestation au stade de Kosevo de Sarajevo devant 30.000 supporters, en présence de diplomates internationaux. Donc, le football est l'otage de dirigeants et représentants qui sont là pour défendre les intérêts de l'ethnie qu'ils représentent. Pour les Serbes de Bosnie, dont la fédération existe toujours, il est hors de question de céder au diktat de l'UEFA et de passer à une présidence unique. Tous ses représentants ont donc voté contre le nouveau statut. Chez les Croates, on a été pour, puis contre, puis indécis, et finalement, on a plutôt voté contre.
Devant l'obstination du ravisseur (la fédération) à ne pas vouloir libérer l'otage (le football) après les négociations, la police (l'UEFA) a donc été obligée d'intervenir directement par la force, en suspendant la fédération, et en annonçant la création imminente d'un comité de normalisation, composé a priori de légendes du football de Bosnie (on cite notamment Ivica Osim, Mecha Bazdarevic, Predrag Pasic, Meho Kodro, Elvir Bolic ou Sergei Barbarez) et de personnalités étrangères, afin de jeter les bases d'une future fédération répondant aux normes de l'UEFA, et débarrassée de tous les dirigeants actuels.
Même parmi ceux qui étaient en faveur de la réforme, mais qui savaient qu'elle ne serait pas votée, il y a eu la tentation d'une stratégie kamikaze, consistant à souhaiter, dans un ultime appel au secours, la suspension et l'intervention de l'UEFA afin de tout remettre à plat avec de nouvelles règles et de nouveaux dirigeants. L'idée est que le comité de normalisation, qui va être annoncé dans les tous prochains jours, aura près de deux mois pour travailler et permettre la levée de la suspension de la Bosnie pour le prochain match de la sélection le 3 juin.
Cette affaire permet de donner un coup de projecteur sur un pays dont tout le monde se désintéresse. Si les représentants ethniques, pour des raisons purement politiques, ont résisté à des puissances telles que l'UEFA et la FIFA en dépit de la pression populaire autour du football, alors la situation du pays dans son ensemble est désespérée. Il n'y a toujours pas de gouvernement depuis les élections d'octobre 2010, et les observateurs s'accordent à dire que la période actuelle est la plus tendue depuis la fin de la guerre.
On jugera à l'aune de l'action de l'UEFA si une intervention autoritaire venue de l'extérieur constitue alors une alternative à la paralysie, et dans quelle mesure une telle intervention serait transposable en politique, afin d'en finir avec les fossoyeurs de la Bosnie-Herzégovine ethnique, et de permettre l'avènement d'une Bosnie citoyenne.
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