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Bielsa, victime du bielsisme

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Leeds United manager Marcelo Bielsa reacts during the Sky Bet Championship match between Leeds United and Aston Villa at Elland Road on April 28, 2019 in Leeds, England.

Crédit: Getty Images

ParPhilippe Auclair
05/05/2019 à 09:00 | Mis à jour 05/05/2019 à 10:30

CHAMPIONSHIP – Le dernier épisode marquant de la carrière de Marcelo Bielsa, lors du match qui a opposé Leeds à Aston Villa, a de nouveau provoqué des réactions très "extrémistes" de ses partisans. Et elles posent une question : le coach argentin est-il victime de ceux qui l'adulent ?

Chapeau, Marcelo Bielsa. Mais quel chapeau ? Une couronne, ou un bonnet d'âne ? C'est qu'avec lui, les demi-mesures n'ont pas lieu d'être. On est contre, ou tout contre, pour paraphraser Sacha Guitry. Il est apparemment impossible de ne pas prendre parti quand il s'agit du grand Marcelo ; pour la frange 'dure' de ses partisans, même ses échecs sont des manifestations de son génie, des raisons de plus d'inscrire son nom tout en haut de la première page du martyrologue du football.

Et ce qui se passa lors d'un match contre Aston Villa déjà devenu fameux apporta une nouvelle preuve qu'en ce monde peuplé d'imposteurs, d'hypocrites et de corrompus, il y avait encore une place pour les saints.

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Marcelo Bielsa

Crédit: Getty Images

Les faits n'ont pas besoin d'être rappelés dans le détail. La plupart d'entre vous auront vu et revu ces images étonnantes, cocasses (dans le cas de la réaction de Pontus Jansson) ou pas (dans celui de la réaction de John Terry). Ce n'était pas la première fois dans l'histoire du football qu'une équipe laissait volontairement marquer une autre, suite à une injustice perçue ou à une flagrante erreur d'arbitrage.

Une victoire de Leeds n'aurait rien changé

En 2012, par exemple, dans un match de D1 norvégienne dont l'enjeu n'était guère que la relégation de l'une ou l'autre équipe en D2, l'équipe de Brann Bergen avait laissé celle de Lillestrom pousser le ballon dans un but vide après qu'un de ses joueurs avait marqué involontairement - la faute à un faux rebond de la balle - en essayant de la rendre au gardien adverse.

Mais là, c'est autre chose, c'est Bielsa. Qu'on salue son geste, rien que de plus normal. Il avait de la grandeur, quand bien même il ne changeât pas grand-chose au final : la différence de buts de Sheffield United était tellement supérieure à celle de Leeds qu'une victoire des Whites n'aurait pas suffi à leur donner une chance de promotion automatique.

Comme me le dirent plusieurs de leurs supporters, l'important était que leurs joueurs leur redonnent une raison d'être fiers d'eux après une fin de saison dont le scénario avait un air familier pour quiconque a suivi le parcours du manager le plus influent de sa génération. Ce fut le cas. Et puis avouez qu'un acte aussi chevaleresque n'est pas de ceux qu'on associe habituellement au club de Johnny Giles, Norman Hunter et Lee Bowyer, au dirty Leeds qui fut en son temps le club le plus détesté d'un pays qui a la mémoire longue.

De fait, c'est davantage la façon dont les médias et les réseaux sociaux relayèrent leur admiration pour la décision de l'Argentin (un enfant du pays de Rattin et Maradona qui donne un exemple de fair-play aux Anglais, quel bonheur !) qui mérite qu'on s'y arrête, que la décision d'un homme qui n'est pas un "cinglé", mais un passionné du jeu qui a toujours mis en avant sa dimension morale ; car, sans fondation morale, il n'est pas de loi qui mérite d'être respectée.

Et si Leeds n'avait rien eu à se reprocher ?

Sa seule "folie" est de mettre en pratique un "message" que les instances du sport, et pas seulement de ce sale football, ne cessent de rabâcher à coups de campagnes pro- ou anti-ceci ou cela, en détournant le regard quand il est bafoué, quand elles ne le bafouent pas elles-mêmes.

Pour ce que cela vaut, je pense quant à moi que Leeds n'aurait pas bafoué quelque principe moral que ce soit en n'offrant pas une égalisation immédiate aux Villans ; ceux-ci n'avaient pas respecté une des premières consignes qu'on enseigne dans les écoles de football : ne se fier qu'au sifflet de l'arbitre, quoi qu'il arrive. Ils ne l'avaient pas fait, tant pis pour eux, et que cela leur serve de leçon.

Angry scenes between both sets of players, Leeds v Aston Villa

Crédit: Getty Images

Cela n'enlevait rien à la noblesse foncière du geste de Bielsa ; ce n'était qu'un autre regard, moins romantique peut-être, mais pas cynique pour autant, sur un fait de jeu qui sortait de l'ordinaire et échappait aux Lois de l'IFAB.

Mais dire cela - et c'est là que les choses deviennent révélatrices de ce que le bielsisme est devenu -, oser présenter un avis plus nuancé sur la "controverse" d'Elland Road, c'était ouvrir la porte, en grand, à des réactions d'une rare violence de la part des gardiens auto-proclamés de l'intégrité du football, des intégristes du bielsisme, en fait, qui n'aiment rien de mieux qu'excommunier ceux qu'ils estiment toucher à leur absolu. Bielsa lui-même n'y est pour rien. Je doute même qu'il puisse comprendre la férocité de ses "défenseurs" présumés.

Certains de ses admirateurs le desservent

Si les enfants ne peuvent être considérés coupables des crimes de leurs parents, les "Bielsa" de ce monde ne peuvent pas non plus se voir reprocher les excès de disciples qu'ils n'ont ni choisi, ni voulu. Les ignobles propagandistes du Völkischer Beobachter n'avaient pas demandé son avis au pauvre Nietzsche (un peu tard pour cela, il est vrai), ce qui n'avait pas empêché le philosophe - un autre loco, tiens - de se voir souillé par les traîtres à sa pensée.

Bielsa n'a jamais été un lanceur d'anathèmes. Il est un homme de conviction et de convictions, un entraîneur à tous les sens du terme, de ceux qui donnent envie qu'on les suive, qui font s'éveiller des vocations, qui sont si rares et si précieux ; il n'est pas et ne sera jamais un accusateur public. Et c'est là où certains de ses admirateurs le desservent. Eux décrètent, accusent et condamnent. Quiconque ne partage pas leur admiration, leur vénération, est un presque-criminel, au mieux un imbécile "qui ne comprend rien au football", tout juste bon à se faire insulter.

Marcelo Bielsa console un jeune supporter

Crédit: Getty Images

Probablement un admirateur de Didier Deschamps et de Max Allegri. De Carlos Bilardo. De Helenio Herrera, pour ceux qui ont potassé leurs livres d'histoire. L'idéalisme de Bielsa est pour eux un garant de leur supériorité morale. Ils n'ont pas besoin de le partager ; s'ils le faisaient vraiment, ils seraient sans doute plus généreux dans leurs jugements.

Non, si je proclame que Bielsa est mon dieu, c'est que j'ai tout compris, c'est que j'ai raison. Ce n'est pas la vérité que je défends, c'est mon assurance d'en être le gardien, le propriétaire. "Avec des amis comme ceux-là, quel besoin d'ennemis ?", selon le dicton. Avec des admirateurs comme ceux-là non plus.

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