"Connerie" ou devoir : Faut-il téléphoner aux joueurs non sélectionnés pour la Coupe du monde ?
Eurosport sur GoogleÀ l'approche du Mondial, les derniers sélectionneurs se relaient pour dévoiler leur liste, après les avoir annoncées aux joueurs chacun à leur manière. Quand Julian Nagelsmann s'est "épuisé" à passer 62 coups de fil, Mauricio Pochettino s'est contenté d'une petite vidéo pour les heureux, et d'un mail pour les frustrés : deux postures aussi diamétralement opposées que parfaitement assumées.
Quentin Guichard.
Crédit: Quentin Guichard
Comment dit-on, déjà ? "En français, on dit crève-cœur", a rappelé Rudi Garcia, le sélectionneur de la Belgique, au moment de justifier sa décision de n'emmener ni Loïs Openda, ni Matz Sels au Mondial. "Parce que c'est dur d'appeler (au téléphone) des joueurs qui ont été avec nous tout le temps, et de leur dire que finalement, on ne les prend pas pour une compétition importante. Mais ça fait partie aussi de mon rôle. On doit choisir, mais c'est aussi éliminer des joueurs qui méritaient d'être dans la liste."
Établir une liste de joueurs pour disputer la Coupe du monde, c'est bien (ou pas, selon les résultats). La justifier, en téléphonant à chacun de ceux que l'on a privés de leur rêve le plus cher, c'est vraiment mieux ? "C'est important pour moi de dire ma gratitude envers chaque joueur qui nous a aidés à nous qualifier, expliquait à la presse Thomas Tuchel après l'annonce de sa liste bien à lui, avec plusieurs grands noms parmi les déçus. J'ai essayé de leur montrer mon respect pour ce qu'ils ont fait pour nous en les appelant personnellement ces trois derniers jours." Cole Palmer, Trent Alexander-Arnold et compagnie apprécieront ou non.
Plus difficile que la compétition elle-même
Petite pause maths. Si l'on part du principe que Thomas Tuchel a appelé individuellement chacun des joueurs qui l'ont "aidé" à se qualifier pour le Mondial, et que chaque conversation a duré en moyenne une petite dizaine de minutes – à la louche, pardonnez le raccourci, certains ont certainement plus papoté que d'autres –, on en vient à… environ neuf heures, neuf minutes et six secondes d'appel. D'où les trois jours de labeur.
Son compatriote Julian Nagelsmann, à la tête de la Mannschaft, a vécu le même enfer, toutes proportions gardées : 62 appels au total, a-t-il précisé. Dont seulement 26 ont été agréables, pour 36 douloureux exercices de consolation. "J'étais complètement épuisé", a-t-il déclaré. L'exercice, selon ses dires, "est plus difficile que la compétition elle-même." Au moins aura-t-il assumé ses choix jusqu'au bout, sans se défiler. Au risque, toutefois, de les voir fuiter ça et là avant que la liste officielle soit dévoilée.
On a eu une discussion privée et il a pu exprimer son sentiment
Parce que téléphoner à une quarantaine de joueurs mécontents implique aussi, bien souvent, que l'on découvre ses propres choix avant d'avoir pu les énoncer aux oreilles du grand public. Récemment, Harry Maguire, frustré de n'avoir été retenu pour le Mondial, avait pris les devants pour annoncer lui-même sa non-sélection sur ses réseaux sociaux, à la veille de l'annonce officielle des choix de Thomas Tuchel. "J'étais persuadé de pouvoir jouer un rôle majeur pour mon pays cet été, après la saison que j'ai réalisée, avait-il écrit. Je suis choqué et profondément déçu par cette décision."
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Deschamps : "Est-ce qu'on est plus favoris que l'Espagne, le Portugal (…) le Maroc ?"
Video credit: Eurosport
Pas faute de l'avoir prévenu. Ni de l'avoir laissé s'exprimer en privé sur le sujet. "Je comprends les raisons de son mécontentement, a répondu Thomas Tuchel, une fois sa liste annoncée, mais j'étais un peu surpris parce qu'on a eu une discussion privée et il a pu exprimer son sentiment." Pas toujours efficace, l'explication personnalisée. Mais sûrement moins violente qu'une découverte en direct à la télé.
Exemple. Connaissez-vous Roger Martinez ? Sans doute pas, selon votre consommation journalière de l'actualité du championnat saoudien. Dans le genre mauvaise surprise, cet attaquant colombien d'Al-Taawoun a très peu apprécié de ne pas voir son nom s'afficher parmi ceux des 55 présélectionnés pour le Mondial. "Vous n'y connaissez absolument rien", a-t-il gentiment glissé à son sélectionneur par tweet interposé. Un petit appel téléphonique aurait-il changé la donne ? Pas sûr. Et puis, on l'accorde au sélectionneur de la Colombie, Nestor Lorenzo, s'il faut aussi commencer à appeler tous les non-présélectionnés, les trois jours peuvent vite tourner en semaine complète, pendu au combiné.
Pochettino a envoyé des mails aux déçus
Que faut-il faire, alors ? Appeler, pas appeler ? Pour faire plus simple, Mauricio Pochettino, le sélectionneur des Etats-Unis a tranché : une vidéo pour les pris, un mail pour ceux qui ne l'ont pas été. Et tant pis pour les scrupules. Simple, efficace, mais certainement pas je-m'en-foutiste, si l'on veut bien le croire sur parole. "Bien sûr que je fais attention (aux joueurs), a-t-il démenti. Vous savez pourquoi ? Parce que je n'ai pas dormi ces deux dernières semaines. Et aujourd'hui, je ne peux même pas apprécier les 26 joueurs que j'ai sélectionnés, parce que je pense aux joueurs qui ne sont pas dans la liste."
Aux États-Unis, certaines voix du soccer avaient pris son attitude pour un certain manque de tact, voire d'humanité. L'ancien attaquant de la sélection Hercules Gomez avait même qualifié d'"inexcusable" son choix de n'envoyer que de tristes mails aux joueurs à qui il venait de fermer les portes du Mondial.
Mauricio Pochettino est convaincu du contraire, que c'est presque rendre service aux joueurs que de leur éviter un discours mielleux, mais toujours douloureux. "Si j'appelais, ce serait presque égoïste. Je devrais dire : 'Oh, j'appelle, je suis très humain d'appeler et de donner une explication' ? Franchement, ce sont des conneries"'. Et puis, autant parler avant, pas après la décision, non ? "Quand j'étais joueur et que je n'étais pas sélectionné, je ne voulais pas que mon entraîneur m'appelle. Les joueurs qui ne sont pas dans l'équipe, ils ne veulent quand même pas m'entendre leur dire 'Je m'excuse' ! Je dois leur dire quoi ? Je dois mentir ?"
Il a le droit de m'en vouloir
"Ça ne veut pas dire que l'on se fiche des joueurs, a-t-il abondé. C'est bien parce que c'est important pour nous qu'on ne veut rien leur dire, pour ne pas les perturber. Quand j'ai été viré de Tottenham, Daniel (Levy), le président, m'a dit : 'Je veux vous parler'. Tu veux me parler de quoi, si tu me vires ? Tu me parles avant de m'avoir viré, pas après ! Après, tu n'as plus rien à dire. Je ne veux rien entendre."
Chacun son idée du management. Le tout reste de ne pas trop passer pour un tyran, tout de même. Histoire de ne pas se fâcher pour de bon. La méthode qu'a choisie Didier Deschamps, entre autres, c'est de montrer que l'on "comprend" la frustration. Corentin Tolisso, qu'il a "revu aux trophées UNFP" ? "Que Coco soit très déçu, je le comprends." Eduardo Camavinga, pénalisé par sa saison au Real ? "Il a le droit de m'en vouloir, je le comprends." Allez, sans rancune.
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