Coupe du monde I "L'Argentine ? On les a un peu trop respectés" : le rêve du Cap-Vert au Mondial raconté par Nuno da Costa
Eurosport sur GooglePour sa toute première Coupe du monde, le Cap-Vert a tutoyé l'Espagne championne du monde (0-0), et fait trembler l'Argentine, future finaliste (2-3, a.p.) en seizièmes de finale. De Vozinha à Messi, en passant par Marc Cucurella, l'attaquant cap-verdien Nuno da Costa revient sur le parcours miraculeux de son équipe pour aller faire douter les finalistes du Mondial.
L'Argentine, le néant : "Donner ce spectacle en finale de la Coupe du monde, c'est triste"
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Le Cap-Vert avait ambitionné d'être au Mondial, pourquoi se priver d'y rêver ? Pour leur toute première participation, les Requins bleus ont été les seuls à tenir l'Espagne, future championne du monde, en échec (0-0), et sont passés tout près d'éliminer l'Argentine de Lionel Messi dans un seizième de finale de légende (3-2, a.p.). Ancien joueur de Strasbourg et Valenciennes, aujourd'hui au Basaksehir (D1 turque), Nuno da Costa a participé à chacun des quatre matches de sa sélection, et même débuté face à l'Argentine. L'attaquant de 35 ans raconte à Eurosport le rêve américain de son équipe, fabuleux petit poucet qui a su faire trembler les (très) grands, de Rodri à Messi.
Un mois après votre élimination contre l'Argentine en prolongation, que reste-t-il dans votre esprit ? La déception d'être passés tout près, ou la fierté d'avoir pu rêver ?
"C'est du 50-50. On savait que ça n'allait pas être facile. On a touché au plus haut niveau en termes de sélections. C'était notre première fois, donc il y a une certaine fierté, bien sûr. Mais oui, on passe vraiment près. Je pense qu'avec un peu plus d'expérience, on aurait passé ce match. Il n'y a pas manqué grand-chose. Un peu de vice de temps à autre, comme ils (les Argentins) l'ont fait jusqu'à la fin…
Avez-vous l'impression d'avoir affronté un finaliste du Mondial, face à l'Argentine ?
Non. La preuve : ils sont passés vraiment sur le fil du rasoir à chaque fois. Ils perdaient contre l'Égypte, contre l'Angleterre… Contrairement à l'Espagne. Face à eux, on obtient ce match nul (0-0, en groupes), mais on a suffoqué tout le match. L'Argentine a eu du mal contre nous alors qu'on n'a peut-être pas exploité le ballon de la meilleure des manières. S'ils tombaient sur un adversaire qui l'utiliserait mieux, ils seraient éliminés.
Pedri, c'est fantastique
Vous qui avez croisé les deux équipes, avez-vous été surpris par le scénario de la finale, remportée par l'Espagne en prolongation (1-0) ?
Non, absolument pas. C'était logique. Je ne voyais pas l'Espagne passer contre la France, mais ils ont réussi à le faire. C'était une preuve de maturité, et de supériorité par rapport aux autres équipes. Donc, non, je ne voyais pas l'Argentine, à aucun moment, battre l'Espagne. Ni réussir à avoir la balle, et ils ont fini par vraiment la refuser.
Vous entrez en jeu à la 61e minute face à l'Espagne qui assiège le Cap-Vert, en groupes. Quelles étaient les consignes ?
Fermer les espaces, essayer de gagner des fautes, exploiter les contre-attaques. J'étais le joueur le plus haut, et j'avais le sale boulot de fermer Pedri et Rodri (rire).
Rodri, c'est fantastique ?
Pedri, c'est fantastique. Rodri, c'est simple : c'est 'passe, je me déplace'. Pedri, c'est : 'passe, je me déplace, mais si je veux dribbler, je dribble'. C'est ça, la différence. Pour un gabarit pareil, tu te dis parfois que tu vas gagner au duel physiquement, mais il se faufile d'une manière… Et le ballon lui colle tellement aux pieds… Après, Rodri a une autre dimension physique. Mais Pedri, c'est facile.
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Espagne - Argentine, pire finale de l'histoire ?
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Est-il l'Espagnol qui vous a le plus marqué ?
Non. C'est (Marc) Cucurella. Il ne s'arrête jamais, offensivement comme défensivement. C'est le mec qui nous faisait le plus 'chier', à la moindre sortie de balle, dès qu'on arrivait à sortir du pressing. C'était impressionnant. Lui et (Pau) Cubarsi, que j'ai bien aimé aussi.
Le premier but de l'histoire du Cap-Vert vient au match suivant, face à l'Uruguay (2-2), d'un coup franc direct fabuleux de Kevin Pina. Rassurez-nous, vous l'auriez mise aussi ?
Non ! Ce que beaucoup ne savent pas, c'est que la balle de la Coupe du monde avait une caractéristique compliquée pour les gardiens, par rapport aux trajectoires et à la vitesse de départ du ballon. En Ligue 1, les gardiens peuvent apprécier la trajectoire avec l'habitude. Le ballon du Mondial, c'était différent. Il partait vite, tu n'avais pas besoin de forcer. Au début de la compétition, (Lionel) Messi frappe en dehors de la surface et (Luca) Zidane manque un peu la balle sur son arrêt. Les gardiens ont vraiment eu du mal. Tout ça,combiné à la frappe qu'il (Pina) a, ça a dû surprendre (Fernando) Muslera.
Votre premier but aurait pu venir face à l'Arabie saoudite (0-0), mais votre frappe au sol a frôlé le cadre. Y repensez-vous souvent ?
J'y ai pensé pendant trois ou quatre jours. Je ne m'attendais pas à ce qu'on me donne la balle, et je n'arrive pas à la dominer, à rentrer dedans. Je la prends du talon, elle ne passe vraiment pas loin… Ça m'aurait fait plaisir de donner cette première victoire.
Il faut rendre à César ce qui lui appartient : Messi est trop fort, trop loin par rapport aux autres
Malgré tout, Bubista vous titularise pour affronter l'Argentine. Comment avez-vous appréhendé ce seizième de finale ?
On savait qu'ils ne presseraient pas devant. Il y avait pas mal de profils défensifs, c'était une équipe qui faisait beaucoup d'efforts pour Messi. On avait comme consigne de les obliger à relancer côté gauche, pas à droite (celui de Messi, NDLR), et je pense que c'était plutôt réussi puisqu'il (Messi, toujours) se retrouvait à dézoner, à venir entre ses centraux et moi pour toucher la balle.
Cette équipe championne du monde vous faisait-elle peur ?
Non. Pas tant que ça. Ce n'était vraiment que Messi qui faisait la différence la plupart du temps. Vous enlevez un mec comme Messi, et un autre comme Enzo (Fernandez), et je pense que l'Argentine n'aurait pas été aussi loin.
Comment était-il, alors, Messi ?
Quand il touche la balle, tu sens la différence. Moi, ce n'est pas mon joueur préféré. Je suis un pro (Cristiano) Ronaldo. Mais il faut rendre à César ce qui lui appartient. Il est trop fort, trop loin par rapport aux autres. Messi a un talent hors normes.
Messi ou pas, vous avez regardé l'Argentine droit dans les yeux…
Ce n'était pas une équipe qui nous mettait en difficulté, ils nous laissaient jouer. En première mi-temps (1-0 pour l'Argentine à la pause), on s'est un peu précipités. On les a trop respectés. Paradoxalement, on les a plus mis en difficulté quand on était fatigués, en prolongation, que quand on était frais. Sur le deuxième but (2-2, 103e), on part du gardien, on fait treize passes et on isole (Sidny Lopes) Cabral pour le un contre un. On savait que l'Argentine ne presserait pas, on avait le temps de sortir de derrière proprement. Après, il met un top but, mais ce n'est pas anodin.
Comment avez-vous réagi au moment du but de Cabral, élu plus belle réalisation de la compétition ?
J'ai voulu l'arrêter, mais il est parti directement voir sa copine en tribunes ! J'étais assis par terre devant le banc. Mais je peux vous assurer qu'au moment de la touche, je savais qu'il allait tirer. Déjà parce qu'il est fou. Et parce qu'il est ambidextre. Il peut jouer à gauche ou à droite, il tire les corners des deux côtés. C'est le genre de mec qui ne se pose pas de questions. Parfois, il peut tenter des frappes dans des angles impossibles. Là, sa position était bien pour enrouler. Je me suis dit : 's'il frappe, il va la mettre dans la lunette'. Après, on est tous entrés sur le terrain, on a essayé de l'attraper, mais il a fui. À ce moment-là, je me suis dit : 'on va gagner'. C'est le moment le plus fort de ma Coupe du monde, avec celui où j'ai vu mon fils pleurer contre l'Arabie saoudite, quand on s'est qualifiés.
L'Argentine a finalement marqué en toute fin de rencontre (contre-son-camp de Diney, 111e, 3-2), mais pensiez-vous que le Cap-Vert serait passé aux tirs au but ?
Oui, je pense. Notre gardien (Vozinha) était fort, déjà ; je ne pense pas que 'Dibu' (Martinez) était en grande forme par rapport aux années d'avant. Et puis, quand on faisait nos séances de penalty à l'entraînement, on était confiants. On les tirait bien, ça ne tergiversait pas.
La différence s'est faite à l'expérience sur le terrain. Quel joueur vous a semblé le plus vicieux parmi ces Argentins ?
(Cristian) Romero. Ou (Alexis) Mac Allister. Il cache bien son jeu, je trouve. Je n'aurais pas misé sur lui, mais c'est le joueur qui a mis le plus de coups contre nous. Il ne se fait pas remarquer. On pourrait plutôt penser à (Rodrigo) de Paul, mais le plus agressif, c'était Mac Allister. Il fait des fautes méchantes. Pas que du vice, c'est un peu méchant parfois.
Vozinha devenu symbole national
Comment le vestiaire a-t-il réagi à l'élimination ?
C'était un mélange de frustration, parce qu'on savait que c'était atteignable, et de fierté, parce qu'on sort la tête haute. Contre les champions du monde en titre. D'une manière que personne n'attendait, en les ayant mis autant en difficulté. Dans les jours qui ont suivi, on a essayé de penser à autre chose doucement.
Et puis, on a fini par rentrer au Cap-Vert, où les gens nous ont accueillis vraiment comme des héros. C'était un message d'espoir pour notre peuple. Malgré le fait qu'on ait de moins bonnes conditions, qu'on soit des îles, avec peu de moyens, on a pu accomplir des choses très grandes à la Coupe du monde. Même si c'était notre première fois. C'était plus qu'un message sportif.
Pouvez-vous encore marcher dans la rue au Cap-Vert ? Oui, les gens sont cool. Après, vous allez faire des photos toute la journée. Mais c'est incomparable avec l'avant-Coupe du monde. Il y a eu une vraie bascule. Une autre considération, même au niveau politique : on a rencontré le président, des ministres. On a été décorés, avec une médaille d'honneur… Tout est multiplié.
Et Vozinha, il peut marcher dans la rue ?
Non. Facile de répondre. Absolument pas. Mais je pense que c'est le cas partout dans le monde, pas qu'au Cap-Vert.
C'est le symbole parfait de votre Mondial ?
Bien sûr. Il a 40 ans ! Personne n'espérait qu'un mec de 40 ans fasse de telles performances, même si c'est un gardien. Quelqu'un qui a autant galéré, qui pond les performances qu'il a pondues… Moi, je lui tire mon chapeau. Là aussi, il y a un message d'espoir. Vous pouvez prendre les chemins que vous prenez, un jour, vous vous retrouverez au sommet.
Comment a-t-il vécu l'emballement médiatique, notamment sur les réseaux sociaux ?
Il ne s'en est pas rendu compte tout de suite. Pendant le match (Cap-Vert - Espagne, 0-0), l'influenceur brésilien (Casimiro) qui commentait sa performance est allé voir son compte, et a incité les personnes qui l'écoutaient à aller le suivre. Il avait 50.000 abonnés. Arrive la fin du match, à l'interview, on lui dit : 'Vous avez actuellement 4 millions de followers'. Il n'y croit pas, c'était drôle. Quand il rentre au vestiaire, il en a peut-être 7 millions. À l'hôtel, il est à 9. Le lendemain, il est à 16. On commence les comparatifs avec Patrick Mahomes, Jaylen Brown en NBA, qui sont à 6 millions. Le surlendemain, il est à 20, et aujourd'hui, il est à 30. C'est complètement fou.
Avant le Mondial, Gelson Fernandes, ancien international suisse d'origine cap-verdienne, aujourd'hui directeur Afrique à la Fifa, défendait l'extension du Mondial à 48 équipes, qu'il trouve bénéfique pour les fédérations du continent. Qu'en pensez-vous ?
C'est top. Certaines sélections ont toujours eu de la qualité, mais le nombre de places leur compliquait la vie. Vous tombiez forcément sur des fédérations africaines plus connues, la Côte d'Ivoire, le Maroc, le Cameroun, le Sénégal… Certaines sélections émergentes n'arrivaient pas à passer le cap, faute de conditions par exemple. Avec le nouveau format, ils vont avoir un peu plus de visibilité, gagner un peu plus d'argent, le réinvestir pour se maintenir à ce niveau, tenter de revenir. Il y aura forcément une progression. Pour les pays comme nous, comme Curaçao, Haïti, c'est top.
Même à 35 ans, la Coupe du monde change-t-elle un homme ?
Tout ce que je fais maintenant, je le fais avec un calme différent. En club, la pression est différente. Quand tu as vécu une Coupe du monde, les stades pleins à craquer, quand tu n'entends rien, le retour en club te calme. En termes d'émotions, ce n'est pas pareil. Et puis, une chose qui a changé : plus jamais je ne sous-estimerai une équipe. Plus jamais.
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