Didier Deschamps, 14 ans sur le banc des Bleus - Episode 1 - "Il a traîné ça toute sa vie " : Le procès du beau jeu, fardeau du mandat Deschamps ?

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Didier Deschamps a gagné mais il n’a pas toujours séduit. Depuis ses débuts sur le banc des Bleus, il a dû affronter le procès du beau jeu. Equipé de fantastiques talents, l’ancien milieu habitué aux basses besognes n’a pas toujours fait briller son équipe sur le terrain. Faut-il le considérer comme une limite de son mandat ? Voici le premier volet de notre série consacrée à ses 14 ans de règne.

"L'équipe titularisée face à l'Irlande du Nord débutera la Coupe du monde mais ne la finira pas"

Video credit: Eurosport

Ce 15 juillet 2018, Didier Deschamps est trempé de la tête aux pieds. Ses joueurs viennent de lui vider un magnum de champagne sur la tête. Il est au sommet. Et c’est sans doute à cet instant précis qu’il résume le mieux, en une phrase, ce qui guide son mandat long de 14 ans aujourd’hui : "Est-ce qu’on est un beau champion du monde ? Pfff. On est champion du monde et on sera sur le toit du monde pendant quatre ans. Le reste…" Le reste, il s’en tamponne. S’il a ramené les Bleus tout en haut, c’est parce qu’il n’a cédé à aucune mode ni aucune injonction. Deschamps s’est nourri de son immense carrière de joueur pour se forger des certitudes, fixer des caps.
"Il a su s’imprégner des Suaudeau (ndlr : à Nantes), Goethals (ndlr : à l’OM), Jacquet (ndlr : en sélection). Il a pris un peu à tout le monde, note René Girard, adjoint de Roger Lemerre à l’Euro 2000, dernière compétition de Deschamps comme joueur de l’équipe de France. Aimé (Jacquet) se retrouvait en lui et s’appuyait beaucoup sur Didier." Deschamps réussit d’abord parce qu’il a su faire la synthèse de tout ce qu’il a emmagasiné dans sa première vie. C’est là qu’il a compris les rouages et développé son propre manuel d’emploi.
Alors oui, j’ai gagné des matches en jouant mal, plusieurs fois même, mais il y avait le plaisir de gagner
"La réalité du haut niveau, c’est quoi ? Le mental et le caractère, conceptualisait-il en 2018. C’est ça la réalité du football. La force individuelle et collective passe par l’aspect mental. C’est quoi le beau jeu, d’ailleurs ? J’ai toujours considéré que bien jouer pour ne pas gagner à la fin, ça ne sert à rien. Le plaisir n’est pas total. Alors oui, j’ai gagné des matches en jouant mal, plusieurs fois même. Mais il y avait le plaisir de gagner." Et s’il fallait le faire avec Moussa Sissoko plutôt que Kingsley Coman en 2016 ou avec Blaise Matuidi plutôt qu’Ousmane Dembélé en 2018, qu’il en soit ainsi.
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Didier Deschamps avec Blaise Matuidi à la Coupe du monde 2018

Crédit: Getty Images

Depuis 2014, les critiques sur le style de jeu des Bleus ont escorté ses succès. Elles furent même souvent le seul bémol d’un parcours triomphal. En 2018, après le sacre des Bleus, le Wall Street Journal allait même jusqu’à écrire : "Aucune équipe n’est arrivée à la Coupe du monde avec un tel bouillonnement de génie. Cette équipe joue avec tellement de talents que même en atteignant la finale de la compétition, elle a été critiquée pour ne pas jouer avec son plein potentiel."
Alors même qu’ils disposent depuis des années du plus beau réservoir de la planète, les Bleus n’en feraient pas assez sur le terrain. A ce titre, l’Euro 2024 à quatre buts dont deux contre leur camp des adversaires et un penalty fut une caricature du genre. Le sélectionneur n’y a jamais vraiment prêté attention, protégé par des résultats épatants jusqu’à une nouvelle demi-finale en Allemagne il y a deux ans.
En 2018, Deschamps a tout compris et il a explosé tout le monde
"Cette possession de balle, c’est extraordinaire comment, même vous les journalistes ça vous fait rêver : 60-70 % de possession et tu fais deux tirs dans le match. Et les xG si tu as un attaquant en bois qui a loupé quatre occasions, c’est des xG pour rien, développait Walid Regragui, sélectionneur du Maroc avant d’affronter la France en demi-finale du Mondial 2022. Il y a un sélectionneur en face de moi qui est le meilleur au monde et il a compris ça depuis longtemps. En 2018, la France m’a fait rêver avec la façon dont elle a joué. Deschamps a tout compris et il a explosé tout le monde."
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Walid Regragui et Didier Deschamps après la demi-finale de la Coupe du monde 2022

Crédit: Getty Images

S’il fallait résumer grossièrement et même vulgairement la réussite de Didier Deschamps, telle qu’elle est perçue par le grand public, celle-ci pourrait se résumer à trois mots clés : pragmatisme, envie de gagner et chatte à DD. Parce qu’il n’a pas révolutionné le jeu comme un Pep Guardiola, qu’il n’a rien inventé de spectaculaire comme le "gegenpressing" de Jürgen Klopp, Deschamps ne bénéficie pas de la même place au moment de consacrer les coaches du siècle. Il a gagné sans laisser d’école parce que la sienne est celle d’Aimé Jacquet et Marcello Lippi, ses mentors.
"C'est un entraîneur très pragmatique, qui est animé par la gagne, nous confie Maxime Gonalons qui fut de ses premières campagnes jusqu’en 2015. Alors oui, forcément, de temps en temps, dans le jeu, ce n'est pas forcément ce que l'on préfère. Mais ce qui est important pour lui, c'est de gagner des trophées. Ses discours étaient essentiellement basés sur ça. Je ne pense pas que ce soit le plus grand des tacticiens, même s'il a joué très longtemps en Italie. J'ai connu des entraîneurs qui, tactiquement, bossaient dans le quotidien à l'entraînement, alors que lui, il a une vraie base, il sait où il va, une façon de travailler. Il ne déroge pas à ça, en fait."
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La filiation est évidente entre Didier Deschamps et Aimé Jacquet

Crédit: Getty Images

Ils pensent que Zidane va arriver et que ce sera le monde merveilleux…
"Je ne comprends pas pourquoi les gens veulent mouiller la salive, le défend Girard. Mais il a traîné ça toute sa carrière. Joueur, il n’avait pas le style de Dembélé, il ne faisait pas lever les foules. Depuis toujours, avec lui, c’est l’efficacité sans se poser de questions. Je ne comprends pas pourquoi on cherche à complexifier. Il a toujours gagné avec la même ligne de conduite, il est égal à lui-même. La Juventus lui a apporté rigueur, sérieux et le goût de la victoire. Des dizaines d’années plus tard, on retrouve tout ça."
Et, avec Deschamps, la France est devenue ce que l’Allemagne et… l’Italie furent en leur temps : des incontournables du dernier carré. Au fond, Deschamps n’a jamais été jugé uniquement sur ses résultats mais aussi sur la manière dont il incarnait le foot. Comme joueur puis sélectionneur. Et les critiques se sont faites plus farouches à mesure que la probabilité de voir le flamboyant Zinédine Zidane, son exact opposé sur le terrain, lui succéder grandissait.
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Zinedine Zidane et Didier Deschamps lors de leur arrivée à la Juventus Turin

Crédit: Getty Images

"Ce débat m'agace parce que, simplement, les gens se lassent, veulent du changement, des nouvelles têtes et de nouvelles idées, nous confie Hervé Renard qui a côtoyé Deschamps en équipe de France cadets et à Clairefontaine lorsqu’il fut sélectionneur des Bleues. Ils pensent que Zidane va arriver et que ce sera le monde merveilleux… Chacun sa philosophie. Est-ce que celle de Zidane va fonctionner ?"
Deux fois, Deschamps a tenté autre chose. En 2018, il démarre la Coupe du monde avec l’envie d’un jeu plus direct et d’une meilleure maîtrise technique en titularisant Corentin Tolisso et Ousmane Dembélé. Peu convaincu par le résultat, il remet ses bons vieux soldats (Olivier Giroud et Blaise Matuidi) dès le deuxième match et trouvera la formule gagnante.

2026, tentation du jeu et réalité du terrain

"Entre nous, les joueurs, on ne l’a jamais décrit comme un coach défensif ou restrictif, nous renseigne le champion du monde 2018, Samuel Umtiti. Il ne faut pas tout confondre : c'est un entraîneur qui fait attention à son équilibre dans le jeu, entre son animation offensive et défensive. C'est super important. C'est bien beau de vouloir jouer, mais défensivement, je pense qu'il faut rester solide. Et il voulait à chaque fois trouver cet équilibre-là. Je pense qu'il le fait plutôt pas mal."
En 2026, il tentera, une seconde fois, un pari audacieux avec un 4-2-3-1 qui ne lui ressemble pas. Souhaite-t-il ainsi mettre fin au débat qui entoure son mandat et finir par mettre les 69,1 millions de Français enfin d’accord sur son cas ? Deux ans après un Euro soporifique où l’opinion fut très dure contre ses intentions, la tentation est forte. Mais, au fond, tous ces débats se sont apaisés, presque éteints, depuis qu’il a annoncé son départ et s’il choisit une formule plus offensive, c’est d’abord parce que le talent des Bleus l’y pousse.
Aujourd’hui, cette équipe penche vers l’avant et Deschamps n’a pas vraiment d’autres choix que de lâcher les rênes. Après 14 ans de critiques, il est prêt à allumer le feu d’artifice à moins que les choses ne tournent pas rond et qu’il retourne à ce qu’il sait faire de mieux. Et s’il termine avec un seau de champagne sur la tête, qui lui en voudra ?
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