Entretien avec Stéphane Meunier, réalisateur des Yeux dans les Bleus : "Christophe Dugarry m'avait appelé le soir de la diffusion"

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Ce week-end (13 et 14 septembre), à Paris, une exposition propose de replonger dans l'immortelle parcours de l'équipe de France en 1998 à travers 40 photos rares. Toutes prises par Stéphane Meunier, réalisateur du légendaire "Les Yeux dans les Bleus", film qui raconte de l'intérieur le parcours des troupes d'Aimé Jacquet. L'occasion pour nous de lui proposer de ressasser quelques souvenirs forts.

Les Bleus pris en photo par Stéphane Meunier, réalisateur des Yeux dans les Bleus, à Clairefontaine

Crédit: From Official Website

Quelle est l'origine de cette exposition ?
Stéphane Meunier : L'idée, ce n'est pas la mienne. C'est celle de l'agence Loge. Ce sont des jeunes mecs, fans de foot. Ils ont à peine 30 ans, il y en a qui n'étaient pas nés en 1998 d'ailleurs. Cette agence m'a contacté en disant : "À un an de la Coupe du Monde, on aimerait faire un événement, sur quelques jours, en exposant vos photos." J'ai aimé leur vision un peu romanesque de la Coupe du monde. Il ne vous échappe pas que notre monde est un peu dur, qu'il est lourd, chargé politiquement, socialement. Eux sont arrivés avec une envie de plaisir et de bonheur liée à cette époque. 1998 reste dans leur mémoire comme un moment un peu idéalisé, où le foot n'était pas ce qu'il est aujourd'hui, sans réseaux sociaux, beaucoup plus léger.
Donc en plus du film "Les Yeux dans les Bleus", vous preniez aussi des photos...
S.M. : Au-delà de mes photos, je les aime bien, mais je ne les regarde pas tous les jours. Elles sont un peu confidentielles, elles sont chez un agent, quelques-unes sont au musée national du sport. J'en ai aussi offert aux joueurs. Mais ces photos, ce n'est pas mon métier. Elles datent de vingt-sept ans, elles sont en noir et blanc, elles racontent d'une autre manière cette Coupe du monde. Elles ont été faites avec un petit appareil photo, pas jetable mais presque. Ces photos, c'était comme un carnet de notes léger, sans obligation, comme un commentaire sur ma vie dans le groupe pendant la compétition.
Je prenais des photos comme pour me détendre, pour alléger la pression du film, qui était un vrai travail, avec une grosse concentration, beaucoup de présence, très peu de sommeil. Et un enjeu : celui d'être à la hauteur de ce qu'eux étaient en train de réaliser. Les photos étaient du pur plaisir et elles racontent quelque chose de parallèle à tout ça. Le film ("Les Yeux dans les Bleus") est connu, les photos ne le sont pas. Cette exposition montre donc quelques-unes de ces photos (40).
Y a-t-il des photos que vous ne montrerez jamais ?
S.M. : Non, il n'y a rien que je ne peux pas montrer. Pleines sont inconnues. Mais il y a des photos qu'on ne pourrait plus faire aujourd'hui.
Par exemple ?
S.M. : La photo de Zidane seul dans le vestiaire après son expulsion (NDLR : Face à l'Arabie saoudite, deuxième match du Mondial). Aujourd'hui, ça pourrait être plus compliqué.
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Zinedine Zidane pris en photo par Stéphane Meunier

Crédit: From Official Website

Avez-vous une photo préférée parmi ces 40 ?
S.M. : Non, mais il y a des photos totalement symboliques. Je pense à une, dans le vestiaire le jour de la finale, pendant que les joueurs sont à l'échauffement. Je suis resté quelques secondes seul dans le vestiaire. Tous les maillots étaient accrochés. Et à la place de Didier Deschamps, il y avait son maillot, avec le brassard, ses chaussures, les chaussettes, le fanion Brésil-France... Le moment était très particulier. Je me suis dit : "Prends cinq secondes de recul pour réaliser que tu es à la finale de la Coupe du monde, que la France va jouer au Stade de France, dans ton pays. Tu y es, avec cette position privilégiée." Donc j'aurais voulu prendre tous les maillots, mais j'en ai fait qu'un : celui de Didier Deschamps, avec cette place. Un vrai moment suspendu.
À l'époque, étiez-vous libre de faire ce que vous vouliez ?
S.M. : Oui.
Comment s'était passée l'acceptation du groupe ?
S.M. : Très simplement. J'étais déjà parti en stage avec une partie d'entre eux à Tignes. Mais il manquait tout ceux qui jouaient en Italie : (Didier) Deschamps, (Zinédine) Zidane, (Lilian) Thuram, (Laurent) Blanc, (Vincent) Candela, (Youri) Djorkaeff... Aimé Jacquet m'a présenté au groupe. Et à partir de ce moment, ça s'est fait... Je me souviens m'être présenté, avoir dit un mot en disant d'où je venais... C'était mon travail de m'immerger dans un univers. Donc je rentrais dans celui-ci. Cela s'est fait petit à petit, et j'ai pu rentrer dans cette intimité de groupe assez simplement. J'étais extrêmement concentré, vingt heures par jour, sur ce qu'ils étaient, eux. Je l'ai pris comme une mission, un travail. La conscience de victoire, de plaisir, de partage est venue après.
À quel moment avez-vous compris que vous faisiez partie d'eux ?
S.M. : Après le stage de Tignes, Aimé Jacquet avait compris que je pouvais m'intégrer au groupe. J'étais accepté, mais il m'avait dit : "On a des sponsors, tu vas être équipé, mais tu n'auras pas le coq." Ça veut dire qu'il fallait me donner un survêtement et des chaussures Adidas, mais que le coq, c'était pour l'équipe de France. Et je n'en faisais pas partie. À un certain moment, j'ai reçu deux gros sacs dans ma chambre avec les mêmes attributs que les joueurs et le staff, avec donc le coq. Cela marquait mon intégration, c'était un signe visible. Il y a eu un deuxième signe venu de la part de (Bixente) Lizarazu. Je passais mes journées et une partie de mes nuits avec eux car je commençais avec le premier au petit-déjeuner à Clairefontaine pour finir avec le dernier aux massages à deux ou trois heures du matin. C'était avant le premier match (face à l'Afrique du Sud). Au moment du déjeuner, à midi, je partais au self de Clairefontaine et je mangeais là-bas avec les gens de l'INF et la police qui surveillait le lieu. Une fois, Liza dit : "Tu vas où le midi ? Tu disparais..." Donc je lui explique que je déjeune là-bas et que je les rejoins après. Et là, il dit à Aimé : "Soit il est avec nous, soit il n'est pas avec nous." À partir de ce moment, je déjeunais aussi avec eux.
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Bixente Lizarazu, Lilian Thuram et Fabien Barthez lors d'un moment immortalisé par Stéphane Meunier

Crédit: From Official Website

Combien de fois par semaine vous parle-t-on des Yeux dans les Bleus ?
S.M. : Ça dépend des périodes. Je ne sais pas pourquoi, mais, en ce moment, on m'en parle beaucoup. Et il y a une génération qui en parle beaucoup, celle des trentenaires qui ne l'ont pas vécu ou ils étaient trop petits et ils l'ont vécu par leurs parents. On m'en parle très régulièrement parce que c'est la première Coupe du monde. Il y a un capital sympathie sur ces joueurs qui est extraordinaire et qui dure. Cela ne dévalorise pas du tout la Coupe du monde 2018 mais ils représentent une période peut-être idéalisée, une jolie période où on a cru à un moment donné à une grosse fraternité. On parlait de "black-blanc-beur", il y avait beaucoup d'espoir dans les liens fraternels dans la population. Et c'est une période où les politiques se sont tus beaucoup. Il y a quelque chose de chaleureux qui se dégage aujourd'hui de cette période.
C'est quand, la dernière fois que vous avez regardé votre film ?
S.M. : Alors ça... Je ne sais pas, peut-être quelques années, à l'occasion d'une projection. Mais je ne passe pas ma vie à le regarder ! J'essaie, dans la vie, de faire autre chose que de me regarder le nombril. L'époque est super pour moi, et je pense vraiment que c'est un beau film. Mais cela faisait des années et des années, peut-être quinze ans, que je n'avais pas regardé les planches contact des photos (NDLR : Les négatifs d'une pellicule, où on peut voir tous les clichés). C'est marrant parce que ça retrace une histoire, toutes les photos sont là. On les voit étalées devant soi, et il y en a que je ne regardais pas avec le même œil. Le film ne bouge pas, mais ma vision des photos évolue.
Les liens avec les joueurs sont-ils toujours forts ?
S.M. : Ce n'est pas les mêmes avec tous, mais il y en a que je vois plus fréquemment que d'autres. Je fais partie de l'association France 98, j'ai toujours plaisir à les voir. Le 12 juillet dernier, chez Zizou, à Aix-en-Provence, dans son Z5, c'était très chaleureux de tous se retrouver, de voir les joueurs, Aimé, le docteur (Jean-Marcel) Ferret, Philippe Tournon (ancien chef de presse)... J'ai beaucoup d'affection pour Henri Émile (ex-adjoint de Jacquet). Vous avez vécu des choses fortes avec des gens et, vingt-sept ans plus tard, vous les voyez toujours. Et quand on se voit, on ne se remémore pas la Coupe du monde.
Vous avez noué un lien important avec Zinédine Zidane à cette époque. Lui avez-vous demandé récemment s'il serait le prochain sélectionneur des Bleus ?
S.M. : Non ! (Il sourit.) C'est quelqu'un de généreux et de rassembleur, qui prend la vie du bon côté et qui impulse une bonne énergie. Donc c'est toujours un plaisir de le voir.
Pour revenir à la diffusion du film, y a-t-il un joueur qui n'avait pas été content d'une séquence ?
S.M. : Oui, je me rappelle très bien : c'était (Christophe) Dugarry. Mais ça n'a pas duré. Il était drôle, chaleureux. Il m'avait appelé le soir de la diffusion. Je pense qu'il était touché par une forme d'impudeur (NDLR : Dans "Les Yeux dans les Bleus", on vit la blessure de Christophe Dugarry lors de France-Afrique du Sud, et toute la souffrance qui suit). Je l'avais filmé touché, blessé physiquement. Dans le film, il parle. Il ne m'a pas dit : "Il faut que tu l'enlèves." Je l'avais eu au téléphone et sa femme m'avait parlé pour me dire : "Non, mais..." En gros, ça voulait dire qu'il était dans l'émotion du moment. J'avais essayé d'apaiser les choses en disant : "Oui, c'était peut-être un peu trop fort de se voir."
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Fabien Barthez en pleine lecture... (Photo : Stéphane Meunier)

Crédit: From Official Website

Quelle séquence reste iconique pour vous ?
S.M. : La victoire contre l'Italie (quart de finale). J'aime beaucoup ce plan-séquence. Parce que je n'avais pas l'autorisation de filmer dans le stade par la FIFA, pendant les matches. J'étais donc assez discret. Mais quand ils ont gagné contre l'Italie, j'ai eu cette impulsion, comme eux, et j'ai couru sur la pelouse avec ma caméra (NDLR : quand Luigi Di Biagio fracasse la barre transversale pendant la séance des tirs au but et envoie la France en demi-finale). Il y avait quelque chose de symbolique de battre les Italiens. À l'époque, l'Italie est une équipe très forte, tous les grands joueurs du monde évoluent là-bas, avec les gros clubs. Je me souviens d'un Marcel Desailly qui parlait de l'AC Milan avec fierté. Tout ça faisait que, symboliquement, ce moment-là était hyper fort. Le vestiaire ensuite était hyper fort. Le bus était hyper fort. Et le lendemain, plein de joueurs de l'équipe de France portaient le maillot des joueurs italiens, comme (Alain) Boghossian par exemple. J'avais fait plein de photos de ça.
Quel est le souvenir qui vous reste du "Muscle ton jeu, Robert" signé Aimé Jacquet envers Robert Pires ?
S.M. : C'était assez tôt dans la préparation. Tous les attaquants étaient dans ce petit vestiaire de Clairefontaine. La séquence est devenue forte et a marqué parce qu'elle est filmée et qu'elle est restée dans le temps. Mais dans la vie du groupe, personne n'en a fait un cas. C'était assez lambda. C'était une manière de dire les choses. C'était assez gentil en fait. Il a dit "Muscle ton jeu" à Robert, mais il a aussi dit à Zizou : "Redescends, tu t'es un peu enflammé au Maroc (NDLR : Match de préparation avant la Coupe du monde), tu en as fait un peu trop." Donc ça voulait juste dire : "Robert, mets un peu d'impact, Zizou joue plus simple..." Et il y avait (Stéphane) Guivarc'h qui ne marquait plus, mais il lui disait qu'il avait confiance en lui. Une manière humaine de leur parler, sans excès d'autoritarisme.
Pour finir, de vos yeux, quel flash vous vient instinctivement quand on vous parle du 12 juillet 1998 ?
S.M. : Le coup de sifflet final : on est champions du monde ! C'est l'aboutissement de tout un travail pour le groupe, et pour moi aussi à mon niveau. Ce coup de sifflet, le corps le ressent. Cette sensation de dire qu'on est champions du monde, avec l'odeur de la pelouse dans les narines. J'ai fait tout le match en ayant une difficulté (il insiste sur le mot) énorme à rester concentré, à ne pas me mettre à regarder le match. Parce que, moi, les matches, je ne les ai pas vus. Si je faisais ça, je partais dans l'émotion, c'était foutu. On est le 12 juillet, il fait beau, chaud, on gagne 3-0, je suis sur le banc pour la première fois.
Où étiez-vous les matches précédents ?
S.M. : Il y avait des places limitées sur le banc. J'errais entre les vestiaires, les tribunes, le tunnel... Là d'où je pouvais voir le terrain, le banc, les joueurs... Pour essayer de ressentir le pouls de ce qui était en train de se passer. Et, le 12 juillet, ils ont prolongé le banc pour que tout le monde y soit. Mais c'est impossible d'y rester assis, parce qu'il ne faut pas que je regarde le match. D'ailleurs, sur la fin, je suis dans les regards des joueurs qui sentent qu'ils vont gagner. Tout se passe dans mon dos et je n'ai envie que d'une chose : regarder. Quand je sens les buts, c'est énorme. Et quand ça siffle, je sais qu'il faut que je continue (de filmer) mais ça devient très difficile de ne pas être emporté par la joie.
*L’exposition est gratuite et ouverte à tous les 13 et 14 septembre au 10 Rue du Perche de 09h30 à 20h00.

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