Euro 2024 - Quart de finale Angleterre-Suisse | Jude Bellingham, le nouveau héros des Three Lions

De ce côté de La Manche, Roy of the Rovers ne parle à personne. Là-bas, au pays de Sa Majesté, ce fut une bande dessinée à succès qui mettait à l'honneur un footballeur anglais, un héros pourrait-on dire. Notre chroniqueur Philippe Auclair trace une filiation entre Roy Race et Jude Bellingham, le nouveau héros anglais duquel on attend tous les miracles avant le quart de l'Euro face à la Suisse.

Jude Bellingham, le nouveau héros de l'Angleterre

Crédit: Getty Images

Des millions de jeunes Anglais ont grandi avec Roy of the Rovers, une bande dessinée qui, du temps de sa gloire - dans les années 1970, 1980 et 1990 - se vendait jusqu'à 450 000 exemplaires chaque semaine. Qui était Roy ? Roy Race, le footballeur vedette de Melchester Rovers, le club fictif d'une ville tout aussi fictive du nord de l'Angleterre avec lequel il remporta neuf titres de champion d'Angleterre, huit FA Cups, trois Coupes de la League, trois Coupes d'Europe des Clubs Champions, une Coupe de l'UEFA et quatre Coupes des Coupes. Je ne crois pas en oublier, mais n'en jurerai pas. Le tout en l'espace de trente-neuf saisons, car Roy vieillissait au rythme ralenti d'un Commissaire San-Antonio. Telle est la rançon du succès.
Il était à ce point populaire que lorsque son épouse Penny Laine (petit clin d'oeil à Liverpool, évidemment) le quitta au début des années 1980, la "nouvelle" fut répercutée dans les journaux télévisés de la BBC et d'ITV. Sa carrière s'interrompit aussi brutalement que le magazine qui lui était dédié, le 14 mai 1993, lorsque l'hélicoptère qu'il pilotait s'écrasa au sol et qu'il perdit son pied gauche dans l'accident; ce qui donne une petite idée des histoires improbables qu'avait concoctées pour lui le scénariste Tom Tully, aussi invraisemblables que les exploits de Roy avec ses Rovers bien-aimés, dont il devint aussi l'entraîneur et pour lesquels il joua un temps aux côtés d'un as français nommé Pierre Dupont.

L'Angleterre sauvée par une cloche

Roy était le spécialiste des buts marqués dans les situations les plus désespérées, et quels buts ! Têtes plongeantes, missiles longue-distance à la Bobby Charlton, retournés acrobatiques à la...Jude Bellingham, oui. Ce qui est logique, car Bellingham est son héritier.
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Jude Bellingham et Harry Kane après le deuxième but face à la Slovaquie

Crédit: Getty Images

Il n'y en avait que pour le joueur du Real Madrid après son coup d'éclat dans les ultimes instants d'une victoire inespérée contre la Slovaquie. La une du Sun donnait le ton: SAVED BY THE BELL (littéralement, "sauvé par la cloche"), avec une photo du prodige en suspension entre la pelouse et les étoiles dans lesquelles l'Angleterre avait perdu la tête et retrouvé l'espoir. Grâce à Jude, le Duncan Edwards du XXIe siècle, le fils spirituel de Roy Race, l'homme providentiel, avec lequel...qui sait ?
Ce n'est pas d'hier qu'il en est ainsi. Roy of the Rovers n'avait pas dû sa popularité qu'aux rêves éveillés que tous les petits garçons - pas les petites filles à l'époque, pas encore - faisaient dans les cours de récréation, mais aussi parce qu'il personnifiait l'un des traits les plus tenaces de la psyché du football anglais : la foi en un sauveur, en un homme providentiel qui, lorsque tout semble perdu, va chercher la victoire là où personne d'autre n'imaginerait aller oser la chercher - et le fait avec panache, en plus. Une sorte de Winston Churchill mâtiné d'Ernest Shackleton et de Sir Edmund Hillary, beau gosse en plus.

Matthews, Chartlon, Beckham, Ronney... et Bellingham

L'histoire du football anglais pourrait se résumer en un défilé des footballeurs qui ont assumé ce rôle avec un bonheur inégal. Ce fut, longtemps, très longtemps même, Stanley Matthews; puis Bobby Charlton; puis Kevin Keegan; plus près de nous, Paul Gascoigne; David Beckham - celui du coup franc in extremis contre la Grèce, qui qualifia les Three Lions pour le Mondial de 2002; Steven Gerrard, le héros de Cardiff et d'Istanbul, spécialiste des coups d'éclat avec ses Reds si ce n'est avec l'Angleterre; Wayne Rooney qui, s'il avait seulement été en bonne condition physique, aurait donné les Coupes du Monde de 2006 ou de 2010 à son pays. Beaucoup le crurent, en tout cas. Et, désormais, Jude of the Rovers, sans qui cet Euro se serait arrêté net il y a quelques jours pour Gareth Southgate et les siens.
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Jude Bellingham égalise d'un incroyable retourné acrobatique dans le temps additionnel pour l'Angleterre face à la Slovaquie

Crédit: Getty Images

Cette foi est le fruit et l'aveu d'un échec. On pourrait même dire qu'elle se nourrit de cet échec et de ces répétitions. Perdre devient une raison de croire. Lorsqu'une équipe est moins que la somme de ses parties, comme c'est le cas depuis des décennies pour l'Angleterre, la tentation est de projeter sur un individu l'attente qu'il a été impossible de satisfaire à travers un collectif. Or Bellingham y répond. Il a la personnalité et le talent pour cela. Le processus est automatique, inconscient, même. Il est fondé sur la conviction qu'un seul être humain, s'il est suffisamment doué, ambitieux et courageux pour cela, peut modeler à son gré le destin d'une nation toute entière. Un psychiatre pourrait appeller ceci "le syndrôme de Roy Race".

Qu'il écrive sa propre légende et celle de l'Angleterre en même temps

L'une des questions qui furent posées à Bellingham après le deux ex machina du 30 juin était "qui écrit vos scripts ?", à quoi il répondit: "c'est moi". Ce n'est pas non plus le culot qui manque au bonhomme. Mais cette question n'était pas nouvelle. C'est même un classique du journalisme sportif anglais, la question qui avait été posée par un coéquipier au joueur de cricket Ian Botham, lorsqu'il avait égalé, puis battu, le record du monde du nombre de batteurs éliminés par ses lancers face à la Nouvelle-Zélande, en 1986. Botham revenait alors tout juste d'une suspension de plusieurs mois pour avoir admis fumer de la marijuana. Il ne lui fallut qu'une seule balle pour devenir co-recordman, ce qui, dans le contexte d'un test-match censé durer cinq jours, était presque absurde. Mais ainsi était Botham, une force de la nature qui, si souvent, avait fait un bras d'honneur au destin.
Voilà ce que l'Angleterre attend de Bellingham : qu'il écrive sa propre légende et celle de l'Angleterre en même temps. Qu'il soit Botham. Qu'il soit Gerrard et Rooney, la réussite en plus. Qu'il soit le capitaine Bligh du Bounty, laissé dériver par les mutins à des milliers de lieues du havre le plus proche et qui parvint pourtant à gagner bon port. Qu'il soit Roy of the Rovers, tout simplement.
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