"L'Ajax n'est pas seulement l'équipe des années 90, elle se rapproche d'un football utopique." Les mots sont signés Jorge Valdano, entraîneur du Real Madrid et témoin de la consécration de la Class 95 de l'Ajax Amsterdam. Une bande de gamins qui a renversé les aristocrates du football pour s'installer sur le toit de l'Europe, au terme d'une chorégraphie parfaitement orchestrée.
Dans les faits, cet Ajax était simplement en avance sur son temps, tout comme son entraîneur. Quand Louis van Gaal a remplacé Leo Beenhakker en septembre 1991, il a pourtant très vite été confronté à la défiance des fans et du journal néerlandais De Telegraaf, qui l'a qualifié d'homme arrogant tout en lançant une campagne pour le retour de l'icône Johan Cruyff. Van Gaal, alors âgé de 41 ans, avait peu d'expérience en tant qu'entraîneur, à l'exception de son rôle d'adjoint de Beenhakker pendant trois saisons.
Mais sa vision du club était claire. Tout comme sa philosophie, basée sur une version turbocompressée du football total mis au point par le légendaire coach de l'Ajax, Rinus Michels. Un style de jeu qui exigeait une qualité technique supérieure, une grande intelligence tactique et une plénitude physique. Seuls les joueurs les plus talentueux et altruistes pouvaient s'épanouir dans le système de van Gaal. L'entraîneur néerlandais a donc mis en avant le centre de formation et a commencé à formater des joueurs qui lui conviendraient parfaitement.
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En posant ses valises sur le banc, l'une des premières mesures de van Gaal est également de développer de nouvelles méthodes d'entraînement. C'est dans cette optique qu'il fait venir à Amsterdam plusieurs experts issus de différents sports, persuadé qu'ils peuvent transposer toutes leurs connaissances au monde du football. Le physiologiste Jos Geysel (hockey sur glace) et Laszlo Jambor (basket) débarquent dans le staff. Mais c'est un troisième spécialiste qui va contribuer au développement des méthodes les plus innovantes de cet ambitieux projet.

Un entraînement révolutionnaire

Un coin tranquille du bar Palladium à Amsterdam, en ce début d'année 2018. A l'écart d'un groupe de locaux dégustant des espressos, René Wormhoudt est assis avec son ordinateur portable. Silhouette trapue, crâne rasé. Il y a 26 ans, il était recruté par van Gaal pour améliorer la force de chaque joueur de l'Ajax. Son travail avec l'équipe de football américain des Amsterdam Admirals avait convaincu le coach néerlandais de faire appel à lui. Sur son écran, il lance une vidéo à la qualité granuleuse.
On y voit la Class 95 de l'Ajax en train de s'entraîner, plusieurs mois avant le triomphe européen. Les joueurs effectuent des exercices de sauts à la corde dans une salle de sport. La séquence suivante montre le jeune Edwin van der Sar, bondissant latéralement sur des boîtes en bois. Puis Wormhoudt apparaît devant Frank Rijkaard, Ronald et Frank de Boer et le reste de l'équipe, dirigeant ce qui semble être une séance d'aérobic rythmée par une musique digne de Véronique et Davina.
"Quand je travaillais pour les Amsterdam Admirals, j'avais remarqué qu'on retrouvait beaucoup plus d'athlètes dans le football américain quand dans le foot classique, explique Wormhoudt à FourFourTwo. En rejoignant l'Ajax, j'ai senti que nous pouvions obtenir un avantage physique en entraînant les joueurs de manière plus spécifique. J'ai donc inventé ce que l'on appelle l'aérobic du football. Et nous l'avons appliqué pendant quatre ans pour améliorer la vitesse, l'agilité et la souplesse."

En avance sur leur temps

Afin de mesurer l'efficacité de chaque séance, les joueurs sont équipés de moniteurs de fréquence cardiaque et leur masse graisseuse est régulièrement contrôlée. Ce sont clairement les premiers pas de l'Ajax dans la science du sport. Une approche qui contraste avec les méthodes de l'époque, quand l'endurance était considérée comme la qualité physique primordiale pour briller au plus haut niveau.
"Le football est un sport d'équipe et les joueurs sont dépendants les uns des autres, explique van Gaal au début des années 90 quand on lui demande de parler de sa vision du football. Si certains joueurs ne s'acquittent pas correctement de leurs tâches sur le terrain, leurs coéquipiers en souffriront. Cela signifie que chaque joueur doit accomplir ses tâches au mieux de ses capacités, ce qui nécessite de la discipline."
"On s'entraînait à faire des passes, encore et encore, nous confirme Ronald de Boer. On s'affrontait aussi souvent à six contre trois, avec obligation pour l'équipe de six joueurs de ne faire qu'une ou deux touches de balle. Au bout d'un moment, il y avait un tel niveau sur le terrain que quand de nouveaux joueurs arrivaient, ils nous regarderaient avec la bouche ouverte." De l'admiration pour certains, de l'incompréhension pour d'autres. Et ceux qui n'adhèrent pas aux idées de leur nouvel entraîneur sont vite invités à aller voir ailleurs.
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Jan Wouters, chouchou des supporters de l'Ajax, est ainsi vendu au Bayern Munich pendant la trêve hivernale. Le talent de Bryan Roy, ailier gauche formé au club, ne pèse pas non plus bien lourd aux yeux de van Gaal. "Je ne crois plus en lui, lance même un coach néerlandais lassé par le manque d'intelligence tactique. J'ai tout essayé avec lui, même l'entraînement individuel. Cela ne le dérangeait pas de courir pour l'équipe mais il ne pouvait pas penser pour l'équipe. Il était impossible de l'améliorer."
Celui que l'on surnommera La Tulipe de Fer est bien décidé à créer une équipe parfaite. Et après des débuts modestes, les choses s'accélèrent progressivement. A la fin de la première saison de l'ère van Gaal (1991-92), l'Ajax est certes devancé de trois points par le PSV Eindhoven en Eredivisie mais remporte la Coupe UEFA face au Torino. Mais la victoire a un prix et les richissimes clubs italiens mettront ensuite la main sur plusieurs éléments. Dennis Bergkamp et Wim Jonk s'engageront ainsi avec l'Inter Milan. John van 't Schip et Marciano Vink rejoindront eux le Genoa alors que Michel Kreek filera à Padoue.

Le succès du fait-maison

Voilà donc Van Gaal forcé de repartir de zéro ou presque. Mais la déception est vite devenue une bénédiction, le coach néerlandais misant alors sur une génération qu'il estimait encore plus forte que la précédente. Sur les cendres d'un groupe doué est née une équipe exceptionnelle, qui a illuminé l'Europe pendant les trois saisons suivantes. Les nouveaux prodiges de l'Ajax viennent de passer trois ans ensemble au centre de formation. De quoi tisser un lien unique.
Il y a bien sûr les frères De Boer, le noyau central du groupe. Mais également Patrick Kluivert et Edgar Davids, amis d'enfance qui ont grandi ensemble dans les rues d'Amsterdam. Ou encore le jeune Clarence Seedorf, autre pur talent du centre de formation. Tout ce petit monde bénéficie du retour de la légende Frank Rijkaard, rentré au pays après cinq saisons brillantes au Milan AC et qui endosse un rôle primordial dans un vestiaire jeune et en quête de figures paternelles
La saison 1992-93 sera malgré tout une année de transition et d'apprentissage. L'Ajax ne prend que la troisième place du championnat et est éliminé en quarts de finale de la Coupe de l'UEFA par Auxerre. Mais l'équipe remporte la Coupe KNVB en terrassant Heerenveen en finale (6-2) et l'année suivante, elle décroche son premier titre de champion en trois ans.
Mais c'est en 1994-95 que le travail de van Gaal se concrétise avec les recrutements judicieux de Nwankwo Kanu et Finidi George, qui s'avèrent être les dernières pièces de son puzzle.
L'Ajax devient injouable en championnat, conservant son titre au terme d'une saison de tous les records : 27 victoires, sept nuls, aucune défaite, 106 buts inscrits pour une moyenne de 3,12 par match... Sur la scène européenne, il devient vite évident que cette équipe va renverser l'ordre établi. En phase de poules, le grand Milan est battu à deux reprises. Et si les jeunes Néerlandais font la queue devant le vestiaire italien après le premier match afin de récupérer le maillot de leurs idoles, l'ambiance n'est plus vraiment la même dans les travées de l'enceinte milanaise quelques mois plus tard. "C'est très embarrassant quand j'y repense, explique Ronald de Boer à FourFourTwo. Ruud Gullit nous avait autorisé l'accès au vestiaire après le match à Amsterdam. Nous étions comme des petits enfants en rencontrant les joueurs milanais."

Esprit d'équipe

Si cette scène peut faire sourire, elle marque le déclic pour Frank de Boer et ses coéquipiers. "Il s'est passé quelque chose au début de cette saison, explique-t-il à FFT. Il y avait une incroyable alchimie entre les jeunes et les joueurs plus expérimentés. Tout le monde se sentait bien dans cette équipe. Il y avait un noyau solide d'une douzaine de joueurs titulaires mais également trois ou quatre remplaçants qui ont accepté leur statut. Quand nous avons battu Milan à San Siro, on a tous réalisé que nous n'avions à craindre personne."
Faciles vainqueurs de leur groupe, les joueurs de l'Ajax ne font pas de détail en quart face à l'Hajduk Split (0-0, 3-0), ni en demi-finale contre le Bayern Munich (0-0, 5-2). Un parcours sans accroc jusqu'en finale pour un troisième acte programmé face au Milan AC de Fabio Capello, qui avait conçu un plan astucieux pour contrer ses adversaires. Marcel Desailly, placé en sentinelle au sein d'un milieu de terrain en diamant, avait pour mission d'étouffer Jari Litmanen alors que l'attaquant Daniele Massaro s'était vu confier la tâche d'empêcher Frank de Boer de relancer vers ses milieux de terrain, le forçant à passer par l'arrière droit Michael Reiziger, identifié comme le maillon faible.

Jari Litmanen lors de Ajax - Milan AC during en finale de la Ligue des champions 1995

Crédit: Getty Images

Pendant les 45 premières minutes, ce stratagème a fonctionné à la perfection et les hommes de van Gaal ont eu toutes les peines du monde à conserver le ballon dans un match brouillon. A la pause, c'est Rijkaard qui s'est d'abord exprimé : "Il faut jouer plus rapidement et être plus juste techniquement", estime l'ancien Milanais. Danny Blind, Clarence Seedorf et Ronald de Boer se joignent à un débat houleux, sous l'œil de van Gaal qui n'intervient qu'à la fin de la mi-temps pour effectuer un ajustement tactique. Il décide de faire reculer Rijkaard de cinq mètres sur le terrain pour lui donner davantage d'espace et de temps en phase de relance.
Mais c'est surtout la rentrée de Kanu, huit minutes après la reprise et à la place de Seedorf, qui va modifier la tournure de cette finale. Franco Baresi et la défense de Milan sont alors acculés autour de leur surface et devant cette domination croissante, van Gaal sort Litmanen après 70 minutes et lance le jeune Kluivert. Probablement la meilleure décision de sa carrière...
Un quart d'heure plus tard, et après un enchaînement de passes, Rijkaard hérite du ballon devant la surface de réparation milanaise. Sa passe trouve Kluivert, qui efface Baresi et devance la sortie de Sebastiano Rossi pour inscrire le seul but du match. L'Ajax remporte sa première C1 depuis 1973.

La Juventus prive l'Ajax de doublé

Un sacre étonnant, qui a modifié le statut de la plupart des joueurs de l'Ajax. Dans les jours qui ont suivi, van Gaal a eu du mal à apprécier ce succès. Un sentiment de déjà vu minait l'entraîneur alors que les plus grands clubs d'Europe ont commencé à faire les yeux doux à ses meilleurs joueurs. Litmanen était particulièrement convoité. Mais le Finlandais a décidé de rester et à l'exception de Seedorf (qui a choisi de signer pour la Sampdoria), toute l'équipe a suivi son exemple, convaincue de pouvoir dominer l'Europe pendant plusieurs années.
Et elle aurait dû le faire. Mais la belle harmonie a été ébranlée par plusieurs affaires extra-sportives. Quatre mois après le sacre européen, Kluivert a d'abord été impliqué dans un accident de voiture mortel. Son image en a souffert alors qu'il plongeait dans la dépression, miné par la culpabilité. Finidi George a lui aussi dû faire face à des problèmes personnels après la mort de son frère, abattu au Nigeria. L'Ajax a malgré tout ajouté la Supercoupe d'Europe à sa collection croissante de trophées, ainsi que la Coupe Intercontinentale en fin d'année. L'Ajax conserver également son titre de champion des Pays-Bas et brille encore une fois en C1.
Une campagne européenne marquée par les applaudissements des supporters du Real alors que les joueurs de van Gaal venaient de s'imposer 2-0 sur la pelouse de Bernabeu. Une qualification facile en poule suivie de deux victoires face au Borussia Dortmund et le Panathinaïkos. Et voilà l'Ajax en finale de la Ligue des Champions pour la deuxième saison consécutive. Malheureusement, l'équipe néerlandaise a rendu l'une des plus pâles copies de ses deux dernières campagnes continentales et s'est incliné aux tirs au but face à la Juventus.
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C'était la fin d'une belle histoire. L'arrêt Bosman, adopté en 1995 et facilitant le départ des joueurs à la fin de leur contrat, a fait exploser l'Ajax. Davids et Reiziger ont rejoint le Milan gratuitement alors que George et Kanu ont été vendus respectivement au Betis et à l'Inter. L'été suivant, Kluivert a signé au Milan AC sans compensation financière, ponctuant ainsi une saison 1996-97 épouvantable pour une équipe de l'Ajax seulement quatrième de l'Eredivisie et privée de trophée.
Les jours de gloire n'étaient plus qu'un souvenir et van Gaal, découragé, a baissé le rideau sur une ère glorieuse quand il a annoncé sa décision de devenir entraîneur du Barça. La classe de 95 avait été consignée dans les livres d'histoire. Partie aux quatre coins de l'Europe. Mais jamais oubliée.

FourFourTwo

Crédit: From Official Website

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