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Au fond, qu’est-ce qu’un club de football ?

Au fond, qu’est-ce qu’un club de football ?

Le 27/09/2018 à 16:05

C’est une idée très douloureuse. Dirigeants, actionnaires, joueurs, supporters, journalistes : nous sommes tous de passage dans notre club de football. Même à Paris, même à Manchester. Même à Lyon ? Oui, même à Lyon.

Il y a des critiques qui claquent comme un soufflet sur une joue froide. Il avait suffi d’une défaite du Paris-Saint-Germain face à Liverpool conjuguée à celle de Manchester City face à Lyon pour que les poignards patiemment aiguisés sortent enfin de leur fourreaux. L’auteur de la bible des tacticiens, Jonathan Wilson (Inverting the Pyramid, bientôt traduit en français), ayant reniflé l’esprit de son époque, planta dans le dos de ceux qui l’admiraient une cruelle conclusion : "Qu’est-ce que le PSG ? demanda-t-il opportunément en conclusion de son pamphlet. Un projet vaniteux à la gloire de Neymar ? Le lave-linge automatique de la réputation internationale du Qatar ? Quoiqu’il en soit, ce club n’a rien d’un club de football au sens traditionnel du terme."

Ce qui interpelle dans les questions rhétoriques de Wilson, ce n’est pas l’ignorance - assez communément partagée - de l’histoire d'un club qui lui est étranger. Personne n’est obligé de connaître le passé, le palmarès, les heures de gloire de chaque équipe engagée en Ligue des champions. Non, ce qui suscite l’intérêt, c’est plutôt le silence entourant une idée finalement assez répandue à notre monde qu’il y aurait une essence du club de football - comme il y aurait une idée de la justice universelle, une seule recette officielle de la Tartiflette - et que cette essence aurait été corrompue par une poignée de réfractaires bien argentés. Soit.

Au bonheur de "l’institution"

Tâchons, pour mieux nous la figurer, d’illustrer cette idée somme toute assez banale. À la question "qu’est-ce qu’un club au sens traditionnel du terme ?", donc, les Lyonnais répondraient sans doute et sans sourciller : "C’est Jean-Michel Aulas !". La réponse est fidèle à ce principe largement répandu qu’un club appartiendrait à celui qui incarnerait ce qu’il est admis aujourd’hui d’appeler "l’institution".

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À ce titre, une part non négligeable de l’emploi du temps de "l’institution" lyonnaise est consacrée à exercer une prérogative exclusive : être le seul détenteur du discours légitime sur l’actualité et l’histoire de son club. Il serait à ce titre passionnant mais malheureusement beaucoup trop long de faire l’exégèse du communiqué de presse publié par l’Olympique Lyonnais le 8 septembre dernier regrettant "l’instrumentalisation" de "certains supporters" par le journal L’Équipe accusé de "voyeurisme" et de "position partisane" dans l’affaire dite de "l’incident privé dont a été récemment victime Bruno Genesio".

Des exemples et des épurations

Il ne s’agit pas ici de se prononcer sur l’opportunité de ce genre d’interventions mais plutôt de la mettre en perspective avec l’omniprésence simultanée de ladite institution sur les "réseaux sociaux" tantôt qualifiés d’outil indispensable à la communication présidentielle tantôt accusés de manipuler cyniquement les foules aveugles. La responsabilité de "l’institution" se résumerait dès lors à l’organisation d’un gigantesque procès où l’arbitre serait en même temps le seul accusateur. S’affronterait au tribunal de "l’institution OL", les initiés et les "non-initiés", les supporters et les "détracteurs", les argumentations "positives" et les argumentations négatives.

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En ce sens, le club serait - selon cette conception "traditionnelle du club de football" - le lieu sacré d’une indispensable unanimité, condition nécessaire à toute réussite sportive (le communiqué parle à ce titre de "osmose"). Or, on voit pointer le paradoxe : à trop vouloir opposer les uns aux autres au nom d’un seul discours légitime, l’unanimisme se change inévitablement en un cruel sectarisme réclamant tantôt des exemples pour inspirer les fidèles, tantôt des épurations pour les remettre dans le droit chemin.

Au nom des remplaçants

En ce sens, parce que le football est une "passion partisane", dirait Bromberger, c'est-à-dire plus proche de la religion que de la science, sa maladie serait le sectarisme. Aussi, pour parvenir à comprendre et à répondre à la critique de Wilson, convient-il maintenant de revenir à cette "tradition" improprement invoquée. Quelle est la tradition du club de football ? En 2013 dans De pies a cabeza, les philosophes argentins Agustín J. Valle et Juan Manuel Sodo se sont penchés sur cette délicate question. Ils ont remarqué un paradoxe propre à la naissance de tout club. On sait bien que c’est aux pratiques hygiénistes des aristocrates puis ouvriers anglais que l’on doit la propagation internationale du football moderne. Plus ce jeu s’implanta dans les régions d’accueil, plus les populations locales s’entichèrent de ce loisir exotique. Cette histoire est largement connue.

Aussi, Valle et Sodo proposent-ils une idée intéressante permettant d’éclairer notre propos. En raison de ce succès immédiat, les gamins qui veulent jouer contre d’autres gamins "doivent former un club, avec un nom, un signe distinctif, une direction et l’affilier à un championnat de quartier ou de région récemment créé. C’est de cette manière qu’ont surgi la plupart des clubs : comme une excuse administrative pour pouvoir jouer". Or, on voit ici un nouveau problème se présenter. Une équipe n’est formée que de onze joueurs.

Que faire des autres ? Les philosophes de poursuivre "les players qui n’ont pas leur place dans l’équipe, parce que seulement onze peuvent jouer, attendent leur tour et en attendant soutiennent ceux qui jouent. C’est ainsi qu’est née la figure du 'sympathisant'. Le sympathisant est un 'non-joueur' ou plutôt un joueur potentiel; les tribunes se convertissent alors en d’immenses bancs de remplaçants".

Hatem Ben Arfa sur le banc du PSG

Hatem Ben Arfa sur le banc du PSGGetty Images

Le club c’est donc une coquille faite de règlements intérieurs, de droits d’entrée, de cartes de membre, de fanions, de rites initiatiques, le tout à destination de joueurs potentiels. Si le club est bien "une excuse administrative pour jouer" c’est qu’il est originairement non pas le jouet trop cher dans les mains d’un leader charismatique et bien-intentionné (cette vision paternaliste est née chez nous dans la France de l’entre-deux-guerres) mais une coquille vide tâchant de rendre acceptable une douloureuse usurpation: nous ne pourrons jamais jouer dans notre équipe de cœur.

Choisir ses compagnons

Pour terminer de répondre à Wilson, revenons ainsi au sens premier et métaphorique du mot "club". Est désigné par club à la fois la canne (de golf par exemple) et la structure qui la contient c’est-à-dire, selon l’étymologie officielle, une "compagnie de personne organisée dans le but d’une interaction sociale ou pour promouvoir un objet commun". C'est-à-dire que "le club de football" donne l’illustration exacte du sens de la métonymie qui le fonde : il est le lieu démocratique où l’on se passe le bâton de parole entre compagnons pour s’exprimer sur un mode égalitaire.

Conséquence : un club de football est le contraire exact d’une secte. Pourquoi ? Parce qu’un "club" est une entreprise qui a décidé de prendre la conversation de football au sérieux. Or, cette forme de sociabilité est bien plus ancienne que les Anglais eux-mêmes. Elle remonte à la Tradition, mais cette fois-ci avec un T majuscule c'est-à-dire l’Antiquité. Hannah Arendt l’a formulé pour nous de manière prodigieuse.

Écoutez cela : "En toute occasion, nous devons nous souvenir de ce que, pour les Romains - le premier peuple à prendre la culture au sérieux comme nous -, une personne cultivée devait être : quelqu'un qui sait choisir ses compagnons parmi les hommes, les choses, les pensées, dans le présent comme dans le passé." Qu’est-ce qu’un club de football sinon une certaine manière de savoir "choisir ses compagnons" ? Bref, qu’est-ce qu’un club de football sinon de la culture ? Même à Lyon ? Oui, même à Lyon.

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