Le jour où Zinédine Zidane a failli boycotter un match en Turquie
Par Timothé Crépin
Publié 24/09/2026 à 23:34 GMT+2
Aller jouer en Turquie n'est pas forcément un souvenir heureux pour Zinédine Zidane. Avant son premier match à la tête de l'équipe de France, retour sur un épisode qui avait mêlé diplomatie, politique et football à la fin des années 90. Et où ZZ s'était clairement positionné pour ne pas disputer un match de Ligue des champions avec la Juventus.
Zinedine Zidane avec la Juventus en 1998
Crédit: Imago
La belle époque de la Juventus de la fin des années 90. Double championne d'Italie en 1997 et 1998, double finaliste de la Ligue des champions aux mêmes années (avec une C1 soulevée en 1996, c'est dire la série en cours dans la compétition). Pour la saison 1998-99, on peut retrouver des éléments comme Angelo Peruzzi, Igor Tudor, Paolo Montero, Didier Deschamps, Pippo Inzaghi, Ciro Ferrara, Gianluca Pessotto, Alessio Tacchinardi, Edgar Davids, Angelo Di Livio, Alessandro Del Piero ou encore, évidemment, Zinédine Zidane. Mais au terme de l'exercice 1998-99, la Vieille Dame restera bredouille, sans titre.
Avec des joueurs comme Del Piero et Zidane touchés par les blessures, un Marcello Lippi limogé en début d'année 1999 pour être remplacé par Carlo Ancelotti... Oui, il y a bien eu une nouvelle demi-finale de C1, mais Manchester United, futur vainqueur dans une finale légendaire face au Bayern (2-1), était venu montrer la sortie aux Turinois. Quant à la Serie A, la Juventus terminait à une piteuse septième place...
Zidane : "Oui, j'ai peur, je n'ai pas honte de le dire"
Mais un autre événement était venu animer cette saison décidément particulière. Nous sommes en novembre 1998. Abdullah Öcalan, fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) arrive en Italie. On ne vous refait pas l'histoire du PKK, identifié comme "terroriste" par la Turquie, et de nombreux pays. Cette arrivée va provoquer une énorme tension diplomatique entre l'Italie et la Turquie, cette dernière réclamant l'extradition d'Öcalan. S'en suivent de grosses manifestations anti-Italie en Turquie, avec des drapeaux brûlés, des actions devant des intérêts italiens, entre autres. Problème : quelques jours plus tard, la Juventus doit se déplacer... à Istanbul, pour y défier Galatasaray, en Ligue des Champions, en Turquie.
Un match d'abord très important sportivement : la Juve est en galère avec quatre matches nuls enregistrés sur les quatre premières journées, quand Galatasaray, avec ses sept points pris sur douze, est en bonne position pour se qualifier pour la suite de la compétition. Mais ce match va devenir un véritable souci sur le plan diplomatique : faut-il qu'il soit maintenu ?
Trois jours auparavant, les joueurs de la Juventus Turin commencent à prendre position et à exprimer leurs vives inquiétudes : "On n'a pas envie de risquer nos vies", lâche, par exemple, Angelo Di Livio, alors capitaine de la Vieille Dame. Didier Deschamps est cash également : "Je ne souhaite pas y aller." Quand Zinédine Zidane va même plus loin : "Oui, j'ai peur, je n'ai pas honte de le dire... Qui n'aurait pas peur en voyant à la télévision des drapeaux italiens brûlés ? Si ça ne dépend que de moi, pas question d'aller à Istanbul", affirmait le récent champion du monde 1998, dans des propos rapportés par le quotidien suisse Le Temps, à l'époque.
"Les politiques italiens ne cessent de déconseiller les voyages en Turquie et, nous, nous devrions être tranquilles et partir là-bas normalement", s'insurge, de son côté, Gianluca Pessotto. L'impasse est grande. Patron du club, Gianni Agnelli en rajoute une couche, à sa manière : "J'espère que l'UEFA ne nous enverra pas à Istanbul (...) Ce n'est pas comme si on allait nous tirer dessus là-bas, mais il y a un certain danger."
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Zinedine Zidane avec la Juventus en 1998
Crédit: Getty Images
Bienvenue en enfer
Décision de l'UEFA : le match est reporté... d'une semaine, le 2 décembre. Mais toujours à Istanbul, pas sur terrain neutre comme voulu par la Juventus, mais bien au stade Ali-Sami-Yen, antre de Galatasaray. Pas de quoi calmer tout le monde, bien au contraire. "Ce ne sera pas possible non plus de jouer le 2 décembre... C'est trop dangereux", lance Zinédine Zidane avant de clairement affirmer : "Si les choses ne s'améliorent pas, je n'irai pas à Istanbul." Dans la Gazzetta dello Sport, la mère de Gianluca Pessotto monte même au créneau : "J'ai le pressentiment qu'une fois à Istanbul, toute l'équipe sera prise en otage." Le sujet est évidemment suivi par le gouvernement italien. Selon différents articles de l'époque, la Juventus est soupçonnée de favoritisme par Galatasaray, son entraîneur et ses supporters, avec même un message affiché, ironique : "Gardez Öcalan, envoyez-nous Zidane."
Finalement, la rencontre est bien maintenue ce 2 décembre, et les joueurs de la Juventus acceptent de faire le déplacement, à la condition d'arriver et de repartir d'Istanbul le jour même. Sans entraînement et nuit sur place. Ce qui vaudra une amende au club italien. Le chiffre de 20 000 (!) policiers mobilisés pour assurer la sécurité de l'événement est gigantesque. Dans le stade, c'est tendu : "Juventus mafia", scandent les supporters turcs, quand la marche funèbre se fait entendre et qu'une banderole annonce : "Welcome to Ali Sami Yen Hell", sous-entendu, "Bienvenue en enfer."
Zidane chahuté puis décisif
Dès sa première touche de balle, Zinédine Zidane est gentiment fauché comme pour lui faire regretter certaines de ses déclarations... Mais les sifflets de l'enceinte turque sont assourdissants. L'ambiance est étrange, avec tout un cordon impressionnant de policiers aux abords du terrain... Dans un match arbitré par le Français Gilles Veissière, la Juve ouvre la marque à l'entrée du dernier quart d'heure : sur un centre de la gauche de... Zidane, Nicola Amoruso trompe Claudio Taffarel, le gardien de Galatasaray, au premier poteau. Enfin un premier succès pour Turin dans cette Ligue des champions, histoire de se donner une bouffée d'air ? Pas vraiment. 92e minute : sur un coup franc du grand Gheorghe Hagi, Suat Kaya trompe Peruzzi et rend fou tout un stade. Dans une soirée sans incident notable signalé, finalement.
Reste que, dans l'histoire, un Galatasaray-Juventus a souvent été très particulier : il y a cet épisode de 1998 puis, cinq ans plus tard, Istanbul est frappé par une série d'attentats les 15 et 20 novembre alors qu'un Galatasaray-Juve doit se jouer cinq jours plus tard. La rencontre est reportée et, cette fois, délocalisée à Dortmund, hasard du calendrier, également un 2 décembre (victoire 2-0 des Turcs).
Enfin, en 2013, ce sont les éléments climatiques qui s'en mêlent : Galatasaray reçoit la Juventus lors de la toute dernière journée de la phase de poules de la Ligue des champions. Les Turcs, troisièmes, ne sont qu'à deux points des Italiens, seconds (le Real Madrid, en tête, est assuré d'être qualifié). Après trente minutes de jeu, l'arbitre interrompt la partie devant les chutes de neige considérables qui s'abattent sur Istanbul. Le match est définitivement stoppé, et reprogrammé le lendemain, alors qu'il y a 0-0. La rencontre redémarre à la 32e minute, sur un terrain très compliqué, la neige n'a pas totalement disparu. Et Wesley Sneijder, qui portait les couleurs de Galatasaray, va qualifier son équipe et crucifier la Juventus à cinq minutes de la fin dans un scénario incroyable.
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