Eurosport
Le tiki taka ne marche plus, reste le football d’attaque
Par
Publié 23/04/2015 à 14:17 GMT+2
Il est encore trop tôt pour prédire ce que l’on dira du futur champion du monde et de la trace qu’il laissera pour le football. Mais il n’est pas trop tard pour mesurer le chemin parcouru depuis la Coupe du monde 2010 et l’héritage de son prédécesseur.
Eurosport
Crédit: Eurosport
C’est simple : celui-ci est déjà dépassé, piétiné, ringardisé. Avec le triomphe de l’Espagne alors championne d’Europe en titre, c’est une certaine idée du foot qui avait gagné : celle d’un jeu de possession, de passes courtes, de redoublements, de maîtrise technique, d’inspiration dans les petits espaces et dans les trente derniers mètres. Vivait alors le tiki taka, ou, comme cela était grosso modo résumé à l’époque : le football offensif. Comme si l'un et l'autre étaient synonymes.Il n’était pas illogique de formater l’analyse de façon si caricaturale. La victoire de l’Espagne arrivait quatre ans après la finale France - Italie qui avait consacré le 4-2-3-1, sa rigueur, sa faible prise de risque et son football-pourcentage. Le contraste était éblouissant. L’Espagne, en 2010, avait su se remettre à l’endroit après sa défaite contre la Suisse (0-1), que les Helvètes avaient construite avec les vieux canons du repli et du contre. La Roja l'avait fait sans remettre en causes ses principes de base, même si son style avait évolué depuis 2008 vers plus de maîtrise.Quatre ans après, le tiki taka a perdu son aura. Il a perdu tout court. L’Espagne a été éjectée du premier tour aussi brutalement que le FC Barcelone l’avait été de la Ligue des champions 2013 par le Bayern Munich. Et à sa place, on a… un déluge offensif. On n’aura jamais marqué autant de buts en Coupe du monde qu’en ce moment (1) et le tiki taka n’y est pour rien. Le style qui avait remis le foot offensif en pleine lumière s’est retiré, et on marque trois, quatre, cinq buts par match. Par quel miracle ? La réponse est difficile à trouver car il n’y a pas de modèle alternatif unique. Ce sont toute une série de facteurs qui, une fois cumulés, permettent aux équipes de se présenter sous un jour sinon extrêmement offensif, du moins porteur de nombreuses occasions et nombreux buts. Faisons le tour de ces facteurs, tels qu'ils nous semblent identifiables sans forcément constituer une doctrine de remplacement :- La prise de risque est entrée dans les moeursUn jour de l’Euro 2008 où il avait été interrogé sur les équipes les plus offensives de la compétition (Espagne, Russie, Pays-Bas), Raynald Denoueix avait expliqué qu’une équipe de foot, pour marquer, avait besoin d’accepter le risque du déséquilibre. Cela n’a l’air de rien, mais l’épicerie se portait particulièrement bien à l’époque, et oser affirmer qu’il fallait mettre coûte de coûte une présence dans la surface de réparation qui ne serait pas uniquement celle des attaquants, c'était une forme de contre-culture. Ce risque du déséquilibre, s’il n’est pas toujours assumé avec autant de folie que le Chili, est aujourd’hui pris et accepté par presque tout le monde. Il suffit de regarder les occasions et les buts mettant en scène la moitié de l’équipe dans la surface de réparation adverse pour relever qu’il s’agit désormais d’une norme. Comment l’action a été préparée est une autre histoire. Celle-ci peut avoir été extrêmement rapide, voire sommaire (nous y reviendrons). Une certitude : il faut, en bout de course, quand l'équipe a le ballon, peser dans la surface, flirter avec la rupture pour atteindre l’efficacité offensive, plus personne ne le remet en question.- SOS bonnes défensesQu’elle est loin, la Coupe du monde 2006, dont le meilleur joueur - derrière Zinédine Zidane - avait été Fabio Cannavaro. Dont les deux meilleures joueurs derrière Cannavaro avaient probablement été William Gallas et Lilian Thuram. S’il y a matière à s’enthousiasmer sur de nombreuses individualités depuis l’ouverture du tournoi, on ne voit pas de défenseur s’inclure à la liste. Thiago Silva est considéré comme le meilleur spécialiste mondial au poste. Il tient la baraque avec le Brésil mais aurait dû être expulsé dès le deuxième match contre le Mexique. Raphaël Varane et Vincent Kompany sont à leur niveau mais on les attend face à un feu plus nourri.Le début de la Coupe du monde a offert le spectacle de nombreuses défenses désarticulées, de défenseurs assez approximatifs dans leur placement et leurs duels, dans le jeu comme dans les phases arrêtées. L’Espagne, qui compte quelques références au poste, a en quelque sorte "montré l’exemple". Il n’y a pas de fumée sans feu : accepter le risque du déséquilibre dont nous parlions ci-dessous, cela veut dire aligner des joueurs de ballon, notamment sur les côtés. Cela implique de les laisser partir. Cela veut dire accepter des profils qui ne soient pas ceux d’hommes de duel ou de purs combattants. Se projeter vers l’avant, cela veut dire brûler de l’énergie pour attaquer et courir le risque de souffrir à la perte du ballon. On peut dire que tout ceci se voit dans les séquences défensives et qu'aucun talent ne compense de façon éclatante.- Les milieux, en fait, sont des attaquantsde soutienAllons y, puisqu’il est temps : il est l’heure d’enterrer la typologie traditionnelle entre milieux récupérateurs, milieux relayeurs et milieux offensifs, excentrés ou axiaux d’ailleurs. S’il reste une très grande variété de gabarits à l’oeuvre dans l’entrejeu, le règne dictatorial du profil ‘box to box’ est en marche. Le milieu de terrain moderne sait tout faire : harceler, récupérer, jouer court, jouer long, se projeter, passer, soutenir, frapper, conclure. De ses propres vingt mètres aux vingt mètres averses, il est le meneur de jeu des temps modernes et ils sont désormais trois ou quatre par équipe à assumer cette fonction.L'association de ces profils 'box to box' contribue considérablement à cette impression visuelle de football explosif pratiqué par de nombreuses d’équipes. Et ceux qui n’en ont pas assez - comme le Brésil - semblent manquer de l’essentiel. L’équipe de France, qui a longtemps souffert de manque de bonne solution dans son entrejeu, fait partie des nations les plus exemplaires de cette tendance avec le trio Cabaye - Pogba (ou Sissoko) - Matuidi. Trois gabarits différents. Trois placements bien distincts à la récupération du ballon. Mais la même importance dans la capacité de leur équipe à enclencher les actions et à les conclure.- Le contre, c’est chicIl en va du football comme de nombreux pans de l’activité humaine. Les choses sont à la mode, puis ne le sont plus. Et elles y reviennent quand de nouveaux esthètes redéfinissent les codes. Le contre en football, c’est l’arme du faible, du rustre, du frileux, du sans imagination, voire de la brute épaisse. Oui mais ça, c’était avant. Désormais, grâce notamment aux trouvailles du football allemand (Nationalmannshaft de 2010, Dortmund de Klopp, Bayern de Heynckes), on peut être solide sur ses bases, accepter de jouer bas, et susciter l’enchantement des foules.Quand le jeu de contre est pratiqué par des créateurs, des techniciens complets, des athlètes en mouvement qui ont un temps (ou une époque?) d’avance, il fait s’emballer les sens comme une action à trente passes conclue d’un tir dans les six-mètres. Quand le contre est pratiqué par les Pays-Bas contre l’Espagne ou la France contre la Suisse, il est un style capable de marquer les esprits et son époque. Remonter le ballon à toute vitesse avec des dribbles, des décalages et des passes tranchantes qui cassent les lignes n’est pas le même sport que balancer devant en espérant une déviation ou un malentendu.Le premier cité parmi ces deux modes opératoires a souvent été vu lors de cette Coupe du monde. Il donne au contre des lettres de noblesse qu’il n’a pas toujours eues, surtout quand il est pratiqué par des équipes qui, par ailleurs, acceptent de conduire le jeu quand les circonstances les y invitent, comme l'Allemagne ou la France. La France contre la Suisse, c'est un match en position de dominé consentant. Pour au final 22 tirs, 12 tirs cadrés, 5 buts marqués et beaucoup de spectacle.- Il n’y a pas d’organisation-reine, donc les adversaires se surprennentIl y a eu l’ère du 4-4-2. Puis du 4-2-3-1 majoritaire. Puis du 4-3-3, à la barcelonaise ou à la munichoise. En général, les Coupes du monde aident à saisir les tendances majoritaires et à les installer. Ce ne sera pas pour cette fois. Comme l’a détaillé Philippe Auclair dans la consultation que nous avons menée auprès de quatre journalistes, "4-2-3-1, 4-3-3, 4-4-1-1, 3-5-2, 5-3-2, 3-4-3 est sans précédent dans un tournoi global, et aucune vérité ne s’est encore dégagée (si tant est que ce soit possible), même si les équipes qui ont opté pour un back three – le Chili, les Pays-Bas, le Mexique, Costa Rica, on oubliera l’Italie – n’ont pas eu à se plaindre de leur choix." A l’ère moderne, un match se gagne aussi parce qu’on connaît son adversaire sur le bout des doigts et qu’il a peu de choses imprévisibles à nous présenter. Mais on ne peut pas tout anticiper d’une équipe qui est en train de se chercher ou qui bâtit une partie de son savoir-faire sur sa variété. Si les équipes se surprennent, c’est en partie en raison de cette pluralité des approches tactiques, laquelle peut varier d’un match à l’autre.- Haro sur le match nulIl fut un temps où, en phase de poule, le résultat nul était perçu comme un résultat utile quoiqu’il arrive. Où la peur de la défaite surpassait toute autre considération, où prendre des risques dans le dernier quart d’heure était la seule chose à ne pas être prévue dans le plan de jeu. La Coupe du monde 2014 est celle de la détestation du résultat nul. Beaucoup de résultats ont basculé dans les derniers instants lors du premier tour, et pas nécessairement lors des troisièmes matches décisifs. On peut parler d’un "refus du match nul" qui serait quasi généralisé, comme on parle parfois d’un "refus de la défaite" chez certaines équipes. Des rencontres comme Uruguay - Angleterre (2-1), Suisse - Equateur (2-1), Ghana - Etats-Unis (2-1) ou Belgique - Russie (1-0) ont symbolisé cette obsession pour la victoire jusqu’au bout du temps additionnel, qui fut aussi visible mais non traduite lors de Brésil - Mexique (0-0), France - Equateur (0-0) ou Allemagne - Ghana (2-2). Il y a eu seulement neuf nuls en quarante-huit matches, le premier à la treizième rencontre !Un but est particulièrement exemplaire de tout ce que nous venons de décrire : c'est celui qui a donné la victoire à la Suisse (2-1) face à l'Equateur. Au bout du temps additionnel, l'Equateur accélère. Arroyo ne convertit pas son occasion alors que lui et quatre partenaires s'installent dans la surface suisse. Récupération de la Suisse devant sa propre surface. En une remontée de ballon sans calcul (Behrami) et trois passes, Seferovic se retrouve en situation idéale à bout portant, au milieu d'une défense équatorienne totalement à la rue, alors que cinq joueurs suisses sont dans la surface. But. C'est celui qui attribuerait la deuxième place du groupe E cinq jours plus tard.Nous avons isolé cinq autres buts représentatifs de ces évolutions :- L'égalisation de l'Angleterre contre l'Italie : la passe de Sterling après récupération dans son camp élimine quatre joueurs, le centre de Rooney en fait de même, et Sturridge trompe Sirigu tandis que cinq joueurs italiens se replient, déjà battus, de façon désespérée ;- Le but décisif de la Belgique contre l'Algérie : c'est la Belgique qui entame un contre à 70 mètres de sa cible. Trois joueurs dont le buteur touchent le ballon. En deux passes, la Belgique a désarticulé la défense algérienne tout en étant en infériorité numérique en bout d'action ;- L'ouverture du score du Chili contre l'Espagne : tout part d'un pressing chilien au milieu du terrain assez "classique", et que les Espagnols connaissent par coeur pour l'avoir popularisé. L'entente Vidal - Sanchez désintègre la défense espagnole en deux secondes. Les latéraux sont battus. La défense centrale est coupée. Le gardien livré à lui-même. On parle d'une défense qui avait pris six buts en trois phases finales (19 matches).- L'ouverture du score de l'Uruguay contre l'Angleterre : la Celeste récupère le ballon à 75 mètres du but adverse, elle enclenche la marche avant sans réfléchir (une passe, une percée débouchant sur un contre favorable). Passe vers Cavani qui trouvera Suarez. A trois contre six, l'Uruguay trompe l'Angleterre. Par la précision et l'intensité de ses propres gestes et par la passivité de la défense anglaise. Cavani et Suarez auront été libres comme l'air durant toute l'action.- Le but du 2-1 du Ghana contre l'Allemagne : Jaillissement du 'box to box' Muntari dans les pieds d'une défense allemande trop pépère, son avant-centre Gyan est lancé à grande vitesse et conclut avec maîtrise alors qu'il est seul face à trois défenseurs + Neuer.On attend la suite. On en donnera des nouvelles au tiki-taka.Cédric ROUQUETTETwitter : @CedricRouquette(1) Nous parlons des Coupes du monde disputées depuis 1998, c'est-à-dire avec une formule à 32 équipes.
Sur le même sujet
Publicité
Publicité