20 février 2006. Veille du 8e de finale de Ligue des champions, Eindhoven-Lyon. Le coach Guus Hiddink vante alors la formidable capacité d'adaptation à la nouvelle donne économique de son cher PSV : "Je suis très fier d'avoir réussi à rebâtir chaque saison une équipe compétitive depuis que je suis revenu en 2002. Il y a deux ans toute notre attaque, Rommedahl, Kezman, Robben, a quitté le club et nous avons pourtant été champions des Pays-Bas et demi-finalistes de la Ligue des champions en 2005 contre Milan. L'été dernier, nous avons perdu quasiment tout notre milieu, Van Bommel, Park et Vogel, en plus de Bouma et de Lee. Et malgré cela, nous sommes leader d'Eredivisie et qualifiés pour les 8es de C1."
L'élimination sèche contre l'OL (0-1 et 0-4) aura raison de l'angélisme de Guus, vaincu à son tour par le pillage de joueurs devenu systémique, dix ans pile depuis la saison 2006-07 et point de départ de la mise en application de l'Arrêt Bosman du 15 décembre 1995. Le jugement rendu ce jour-là par la Cour de Justice des Communautés Européennes mettait fin à la restriction à trois joueurs étrangers ressortissants de l'Union européenne dans les clubs de l'UE et les autorisait à engager autant de joueurs communautaires qu'ils le souhaitaient.
Ce fut le point de départ d'un vaste mouvement de transferts orienté globalement des clubs moins fortunés de pays formateurs vers les grands clubs plus riches. Et c'est un autre club néerlandais, le brillant Ajax vainqueur de la C1 1995, qui illustra alors ce grand bouleversement en enregistrant des vagues de départs inouïes : après Seedorf parti en 1995, Davids, Reiziger, Finidi, Kanu suivirent en 1996, puis ce furent Kluivert, Overmars et Bogarde, accompagnés par leur mentor, Louis van Gaal, en 1997. D'autres transferts de perles formées au club dépouilleront régulièrement jusqu'à aujourd'hui (Van der Vaart, Sneijder, De Jong, De Ligt) un Ajax Amsterdam qui n'a plus disputé qu'une petite finale de C3 en 2017…
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L'Ajax Amsterdam vainqueur de la Ligue des champions 1995

Crédit: Getty Images

Un arrêt bénéfique aux Bleus

Par un effet de vases communicants, les clubs fortunés se sont d'ailleurs bientôt colorés d'Orange, tels le Barça de Van Gaal et son imposante colonie néerlandaise, ou bien de tricolore, tels Arsenal et ses frenchies ou la Juve des Zidane, Deschamps, Blanchard, Henry et surtout Vincent Péricard. Ce dernier, parti de l'ASSE à 17 ans en 2000, sera le symbole de la prédation frénétique des grands clubs européens venus alpaguer nos très jeunes talents encore en formation ou pros débutants. Tels Ousmane Dabo et Mikaël Silvestre (Inter), ou Florent Sinama-Pongolle et Anthony Le Tallec (Liverpool)…
L'effet bénéfique de l'Arrêt Bosman sera la professionnalisation accrue de nos Bleus, souvent passés par la très compétitive Serie A, et devenus champions du monde 98 et champions d'Europe 2000. D'autres décisions de la Cour de Justice Européenne (Arrêts Malaja en 2002, puis Kolpak en 2003), ainsi que les "naturalisations" de joueurs hors UE, tel le Brésilien Thiago Silva détenteur d'un passeport français (et donc sorti en 2019 du quota de trois extracommunautaires maximum autorisés au PSG), élargiront la mondialisation du football. Elle fera converger les talents planétaires vers les grands clubs européens, essentiellement de l'UE. Et c'est précisément cette concentration accrue de type capitalistique inaugurée avec l'Arrêt Bosman qui a largement contribué à la naissance du G14.
Le 14 octobre 1998, un groupement de 12 grands clubs européens (devenus 14, d'où le "G14", puis "G18") s'était réuni à Milan. Avec la guerre des transferts et la ruée vers l'or des talents, les investissements massifs induits bien soutenus par l'explosion générale des droits TV (notamment en Premier League) avaient ainsi poussé les grands clubs continentaux à lancer cette année-là l'idée d'une "Super Ligue". Ce championnat européen des clubs devait même démarrer lors de la saison 2000-2001 !

Didier Deschamps soulève le trophée après la victoire de la France à l'Euro 2000

Crédit: Getty Images

L'internationalisation des grands effectifs

Pour des purs motifs de rentabilité et de concentration oligarchique de ligue fermée, le G18 porté par son élan d'émancipation vis-à-vis de l'UEFA, signait tout bonnement l'arrêt de mort de la Ligue des champions. La C1 étant jugée trop peu rémunératrice et obsolète de par son système éliminatoire : à quoi bon aligner des effectifs rutilants chèrement acquis et offrir du spectacle si c'était pour gicler dès les 8es ?
Depuis, un véritable bras de fer s'est institué entre l'UEFA, soucieuse de préserver ses prérogatives et ses compétitions continentales, et les grands clubs européens, plus tout à fait G18 mais toujours "ligueurs fermés". Et c'est sous cette pression continue des grandes seigneuries footballistiques que l'UEFA procédera successivement à des réformes du déroulement de la C1, à une augmentation substantielle des dotations des clubs participants, à des accords avec les sélections nationales afin de libérer les internationaux et même d'indemniser leurs clubs en cas de blessure !
Sur fond d'accentuation de guerre de transferts illustrée par les Galactiques du Real et imitée par Chelsea ou Manchester City, le drainage des meilleurs talents a renforcé les gros clubs continentaux qui squattent aussitôt la C1 dès les quarts et qui ne laisseront échapper en fait que l'édition 2004 et sa finale d'outsiders, AS Monaco - FC Porto.
La concentration des meilleurs joueurs a, de fait, entrainé une internationalisation des grands effectifs pour un spectacle de très grande qualité en C1. C'est incontestable… Mais le reste du foot de club européen s'est affaibli avec l'effacement généralisé des équipes d'Ecosse, de Belgique et d'Europe de l'Est.
Outre ceux des Pays-Bas, les clubs français tout aussi exportateurs de talents n'avaient plus qu'à contempler avec nostalgie leur âge d'or de la période 1990-2000 où ils plaçaient chaque année au moins un demi-finaliste dans les trois coupes d'Europe, plusieurs finalistes (1991, 1992, 1996, 1997, 1999) et deux vainqueurs, en 1993 (OM, C1) et en 1996 (PSG, C2)…
La diversité de sensibilités footballistiques s'est estompée, laissant juste parfois rejaillir quelques originalités de styles (Shakhtar Donestk, Zénith Saint-Pétersbourg des années 2000, l'Ajax récemment). Une prise de conscience de ces dérèglements se manifestera avec la non-qualification anglaise à l'Euro 2008 à cause, entre autres, d'une Premier League dont seulement 35 % des joueurs étaient sélectionnables en équipe d'Angleterre (pour 65 % de non-Anglais).

Mainmise du Big Four

La règle du "6+5" (consistant à obliger un club à aligner un minimum de six joueurs sélectionnables dans l'équipe nationale de son pays) est alors suggérée par Sepp Blatter (Fifa) appuyée par Michel Platini (alors président de l'UEFA). Mais cette règle est balayée par l'UE, cramponnée aux principes de libre concurrence et de non discrimination et surtout rétive à un autre principe salutaire : celui de "l'exception sportive", bâti sur le modèle de l'exception culturelle, reconnu, lui, par l'Europe. Victime collatérale lointaine de l'Arrêt Bosman, l'Angleterre qui a fait le choix de l'importation continue de talents par rapport à la formation des jeunes soi-disant plus "coûteuse", peine toujours autant dans les grands tournois internationaux…

Sepp Blatter devant Michel Platini avant la demi-finale de l'Euro 2012 entre l'Allemagne et l'Italie

Crédit: Panoramic

L'Union Européenne demeure de fait l'allié objectif des grands clubs européens contre lesquels le fair-play financier instauré par l'UEFA en mai 2010 n'a pas vraiment eu les effets modérateurs escomptés : "Dans le mouvement continu de décrochage de plusieurs championnats, le fair-play financier a figé une situation : ceux qui sont installés en haut peuvent difficilement descendre et ceux qui sont plus bas ont énormément de mal à y entrer", exposait en juin dernier pour Eurosport Thierry Granturco, spécialiste du droit du sport.
Récemment, en plus de la possibilité pour un joueur de disputer une coupe d'Europe avec un autre club dans une même saison après le mercato d'hiver (une vieille revendication du G14 !), l'UEFA avait garanti en août 2016 à l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne et l'Italie un contingent de quatre places chacune en C1. Quatre fois quatre qui font seize, soit le total des équipes qualifiés pour les 8es.
Pour l'édition 2020-21, hormis le PSG et le FC Porto, les 14 autres appartiennent bien à ce Big Four continental, actant de fait la création de la Super Ligue fermée dont rêvait si fort Lorenzo Sanz, président du Real Madrid en 1998…
Et les clubs "secondaires" du reste de l'Europe ? Ils vivront du trading. Même l'Ajax, qui pourrait pourtant être convié à cette Super Ligue. Mais un trading de plus en plus précoce, comme l'exposait Edwin van der Sar, directeur exécutif du club, dans So Foot en avril 2019 : "On ne peut attendre que nos jeunes aient 24 ans pour qu'ils soient compétitifs dès qu'on les lance dans le grand bain. On a donc investi 26 millions d'euros pour nous permettre d'intégrer très vite des jeunes de 16-17 ans en équipe première". Et ils partiraient donc à 17-18 ans... L'UE réfléchirait-elle alors au principe de protection des jeunes sportifs ?
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