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Etre Capo dans un stade : "Notre match à nous est de mettre une ambiance top"

Le "boulot" de Capo raconté : "Notre match à nous est de mettre une ambiance top"

Le 28/04/2018 à 14:30Mis à jour Le 28/04/2018 à 14:36

Mais qui est cet homme posé sur une nacelle ou accroché à un grillage, mégaphone en main, parfois torse nu, qui lance les chants dans un stade ? Le Capo ("tête", en italien) est le meneur représentatif d’un groupe de supporters chez les Ultras. Parfois, il est aussi le président de l’association, comme à Nantes, mais pas toujours. Rencontre avec trois capos pour raconter la passion les anime.

"C’est ce qu’il se passe quand l’amour de ton groupe et de ta ville prend le dessus sur le football". Biba, le capo de Nice, est clair : s’il passe son temps dos au terrain, sans pouvoir regarder le match, c’est par passion, et rien d’autre. Faut-il être fou pour aller au stade et ne pas avoir le plaisir d’observer les 22 acteurs chercher les trois points ? "Notre match à nous, c’est de faire en sorte que l’ambiance soit top", résume Popom, ex-capo du Kop de la Butte, à Angers, qui formait un duo détonant avec Pierre.

Pour eux, le 4-4-2 ou le repli défensif est secondaire, même s’ils aiment le football en majorité. "Je me régale plus à regarder une tribune qu’à regarder un match de foot, reprend Biba. J’arrive à savoir si Nice joue bien ou mal juste en la regardant." L’amour, d’accord, mais des gradins plus que du ballon. "À Nice, même si ça va mieux, avant il n’y avait rien à voir sur le terrain. Donc il vaut mieux se concentrer à représenter notre ville, nos couleurs, notre identité. C’est bien plus important que de regarder un match."

"Chaque personne que tu vas interroger te répondra différemment, ça dépend des sensibilités", juge Castillon, capo des Ultras Marines de Bordeaux depuis cinq années, et qui n’a donc pas connu la période la plus glorieuse de son club sur le terrain. "Moi, si je suis là, c’est avant tout pour le club et le ballon", tempère-t-il. "À la base, on vient quand même au stade pour ça. Si un jour, ce que je ne souhaite pas, pour une raison ou pour une autre, le groupe s’arrête, je continuerai d’aller au stade. On y allait déjà avant de rejoindre les ultras. Mais mon rôle premier, c’est de supporter le club."

" C’est nous les garants du spectacle"

Quand on lui demande où se trouve le plaisir d’être dos au terrain, Popom éclate de rire. "C’est la question posée par tout le monde et la remarque que l’on me fait : 'T’es le mec torse nu dos au terrain qui ne voit pas le match'. Mais moi, ça ne m’a jamais dérangé. Le match, tu le ressens." Arrivé au stade par passion du ballon rond, il admet que celle-ci se marie désormais à un amour inconditionnel de l’ambiance : "Je suis allé voir Milan-Naples. Finalement, j’ai passé plus de temps à regarder ce qu’il se faisait en tribune". "On l’a ou on ne l’a pas, ce délire-là, complète Castillon. Actuellement, vu le spectacle proposé à Bordeaux, ce n’est pas très grave de louper le match. Et puis, quand les résultats sont là, que l’ambiance est au rendez-vous, c’est un truc de barjot de regarder le virage. Ça te prend aux tripes. C’est difficile de l’expliquer aux gens…"

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Une fois la voix cassée, rentrés chez eux, le sentiment du devoir accompli ou non, hors de question de se mettre à nouveau devant le match pour savoir ce qu’ils ont loupé. "Je mate les résumés", glissent Popom et Biba. Castillon : "Le foot à la télé, je regarde de moins en moins. C’est un truc qui me gonfle. Je n’ai ni Canal, ni BeIn, pour des raisons de contre-pouvoir, donc ça limite les matches à voir". L’important est ailleurs, dans une certaine idée de ce que doit être le football, aussi : "Je demande à la tribune de ne pas s’occuper de ce qui se passe sur le terrain, même si c’est difficile, confie Biba. C’est nous les garants du spectacle, d’un football populaire et passionné. On est obnubilés par l’ambiance qu’on doit mettre. Le match n’est pas secondaire mais presque, de toutes façons on connaîtra le résultat."

Le fameux match des tribunes

Eux aussi ont leur propre match. Pas de gestes techniques, pas de but ou de point du nul à sauvegarder, mais il y a bien une partie à gagner, celui du fameux match des tribunes. Et cette victoire ne s’arrache pas facilement. Tout doit être calculé, ou presque. Le contexte, le classement, la présence ou non des supporters adverses, ainsi que la physionomie de la rencontre décident du comportement des capos. Lors de temps morts ou dans un match creux, les chants longs, "où on peut prendre le temps de tchatcher avec la tribune" dit Biba, sont invoqués. "Et quand l’équipe est dans le dur, ou au contraire, en train de pousser pour marquer, il faut des chants forts. C’est ça aussi, être un bon capo : lancer le bon chant au bon moment", continue Castillon. "Même si c’est moi qui donne le tempo et le rythme, je le fais aussi en fonction des réactions de la tribune. Et les réactions de la tribune sont souvent liées au match", conclut Biba.

Des leviers utilisés selon la performance des siens sur le terrain : "Quand ça se passe mal sur le terrain, tu vas te concentrer sur des chants à la gloire du groupe", souligne Biba. Popom confirme, et ajoute : "On peut aussi partir dans des délires : simuler des buts ou lancer une chenille. Certains groupes n’aiment pas trop ça, pensent qu’il faut rester sérieux. Mais nous, on aime délirer."

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" Montrer l’exemple, toujours y croire, et ne rien lâcher"

Le groupe, comme les copains, d’abord. Mais à Bordeaux ou à Nice, depuis le changement de stade, on ne parle plus seulement à un noyau, mais à des milliers de supporters qui s’installent dans les virages et ne sont pas forcément au fait des codes. À ce moment-là arrive alors un principe d’éducation. "Il faut faire comprendre la vie du groupe, les règles, comment ça marche. Ne pas seulement donner des ordres, mais expliquer quelle direction on donne et pourquoi. Si par exemple, le groupe décide de ne plus applaudir les joueurs, c’est mon rôle de faire comprendre à la tribune pourquoi", juge Biba. Avant d’ajouter : "Parfois, les gens ne comprennent pas pourquoi on part dans des délires contre l’équipe. Il faut éduquer à la mentalité ultra. Certains viennent en populaire en se disant qu’on peut supporter ou insulter les joueurs comme on veut. Nous, on donne une direction, si tu es dans notre tribune tu te dois de la suivre. Sinon, tu peux aller ailleurs, le stade est grand."

La plupart du temps, les supporters, même moins habitués, sont "réceptifs", pense Castillon. Grâce, aussi, à un dialogue qui va dans les deux sens : "Pour un Bordeaux-Paris, il faut plus rentrer dans les détails sur les tifos. Les gens qui sont là constamment sont rodés. Mais les autres il faut entrer dans les détails pour que la réussite soit totale. On essaye aussi de faire des chants moins complexes pour que tout le monde puisse participer", explique celui qui fait de l’humilité une valeur cardinale du capo, dont l’importance est la même "que celui qui va faire une banderole ou nettoyer le local".

Et ainsi, vivre intensément le match sans voir le rectangle vert. Ou presque. "Un meneur qui va rester là à regarder le match je ne vois pas l’intérêt, souffle Castillon. Mais pareillement, un gars qui ne va regarder que sa tribune, je me demande comment il fait pour savoir quel chant lancer. L’important, c’est de montrer l’exemple, toujours y croire, et ne rien lâcher". Le coup d’œil furtif reste donc toléré. Avant de se tourner à nouveau et de ressentir, dans le regard de ceux face à soi, la passion et la ferveur.

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