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Thomas Tuchel, l'inflexible chef d'orchestre

Tuchel, l'inflexible chef d'orchestre

Le 14/05/2018 à 18:37

LIGUE 1 - Le longiligne technicien allemand s'appuie sur des compétences techniques et des principes de vie forts. Dans l'environnement et face aux objectifs sportifs d'un club visant le sommet européen, les deux seront mis à l'épreuve.

Possédé, comme Guardiola. Sans compromis, comme Klopp. Obstiné, comme Mourinho. D'extrêmement bonne composition à son arrivée à Dortmund – à tel point que les sympathisants du club, connaissant le profil du bonhomme, en avaient été surpris –, Thomas Tuchel n'en est pas moins dogmatique, mystique, un brin mystérieux. Le Souabe est souriant, ça oui. Soigne le coup de peigne sur sa chevelure. Présente bien.

Voilà un entraîneur méticuleux, aussi motivé sur le terrain d'entraînement, au bord de la ligne de touche, qu'en dehors du cadre des stades. Ascétique, Tuchel s'est enfermé jadis dans un délire sur l'aspect nutritionnel qu'il serait coupable de négliger aujourd'hui dans la compréhension de sa personnalité et de son art de vivre tant celui-ci est révélateur de son jusqu'au-boutisme.

Cet aveuglement a commencé lorsqu'il a fait ses adieux à Mayence, en 2014. Il a imposé celui-ci aux joueurs du Borussia. "Ce qui est dans l'assiette est décisif !", tel était le slogan diffusé en interne. Le préparateur physique Rainer Schrey veillait alors aux menus des pros mais aussi à ceux des jeunes joueurs de l'internat, de l'âge de 9 ans jusqu'à la fin de la formation. Les parents, eux aussi, étaient sensibilisés à ce thème, formés même par des nutritionnistes, aux côtés de leur rejeton footballeur, aux préceptes et aux recettes adéquates. Tuchel, alors, avait tout changé : les personnes et la méthode. Terminées les pizzas, terminé le cola.

Reproches devant témoins

Terminé le sucre, le blé ou toute autre céréale. Terminé le lait de vache, terminée la nourriture animale. La diète. De l'eau et de l'eau. Un joueur comme Ilkay Gündogan, alors, perd soudainement plusieurs kilos. Ce régime, l'entraîneur se l'est aussi imposé à lui-même, maigrissant de façon spectaculaire dans l'intervalle entre la fin de sa période mayençaise, en 2014, et le début du chapitre jaune et noir, en 2015. "À l'occasion de sa présentation à Dortmund, on pouvait à peine le reconnaître", se souvient un confrère présent ce jour-là, frappé par son net amaigrissement.

Thomas Tuchel und Ilkay Gündogan

Thomas Tuchel und Ilkay GündoganImago

Pour se défendre des critiques à ce sujet, Tuchel avait précisé que, dans des situations bien précises, un fast food ou un verre de champagne avaient droit de cité. Simple ripolinage médiatique. Le grand blond peut vouloir protéger ses joueurs et le jeu, comme il l'a fait à l'occasion de l'attentat contre l'autocar du BVB, mais n'est pas réputé pour son humanité. À son départ de Dortmund, les dirigeants du Borussia se sont empressés d'enrôler, avec Peter Bosz, un entraîneur "sociable", également qualifié de raisonnable, pour rompre avec le rigorisme.

Le Néerlandais, et ce n'est ni un hasard ni, encore une fois, un aspect négligeable, a commencé par abolir les contraintes nutritionnelles, plaçant sa confiance en la responsabilité individuelle de chacun. Bosz a également instauré un inamovible système de jeu, en l'occurrence le 4-3-3 issu de son passé amstelodamois, à l'opposé des schémas protéiformes, difficiles à assimiler, de Tuchel. Enfin, l'ancien coach de l'Ajax a modifié la relation critique avec son groupe : terminés les reproches individuels pendant les entraînements ou en public, place aux entretiens individuels dans le bureau de l'entraîneur. La réussite de ces options plus "humaines" aura été une autre question...

Fourvoiements tactiques

Tuchel, lui, tient à ses principes et ceux-ci l'ont, du reste, poussé à quitter le Borussia. Jouer un match de Coupe d'Europe le lendemain de l'attentat contre son club ? "Absolument insensé". Faille définitive dans les rapports avec ses dirigeants. Question de confiance, question de parole. Un principe qui l'a d'ailleurs amené à décliner, excusez du peu, la cour des trois décideurs du Bayern – Rummenigge, Hoeness et Salihamidzic – lorsque ceux-ci, fin mars, s'étaient accordés pour entamer des négociations avec lui.

"J'aurais bien aimé, mais c'est trop tard : en l'absence de proposition de votre part, et puisque vous jouiez avec insistance la carte Heynckes, j'ai donné ma parole ailleurs." Terminé. Un autre exemple ? Le Souabe ne discute pas contrat avec ses dirigeants pendant la saison, préférant se concentrer exclusivement sur l'aspect sportif de son travail. Un volet, d'ailleurs, dans lequel il a montré ses qualités. Personne, en Allemagne, ne doute de ses compétences techniques, qui vont du souci du détail dans l'analyse de l'adversaire à une extrême souplesse tactique en cours de match.

De fait, ces compétences comprennent pourtant une faille. Dans le football européen de très haut niveau, dans ce cercle restreint des potentiels vainqueurs de la Ligue des champions que le Paris Saint-Germain cherche désespérément à pénétrer, rares sont les exemples d'entraîneurs qui perdent des matches parce qu'ils se sont fourvoyés tactiquement. Ainsi que l'échec contre Liverpool en Coupe d'Europe l'a illustré cette saison, Josep Guardiola, le modèle, l'inspiration, sinon le gourou de Tuchel, est peut-être de ceux-là. Son disciple aussi.

Pep Guardiola (FC Bayern) und Thomas Tuchel (Borussia Dortmund) vor dem Finale im DFB-Pokal

Pep Guardiola (FC Bayern) und Thomas Tuchel (Borussia Dortmund) vor dem Finale im DFB-PokalAFP

Au cours de la dernière saison de son mandat dans la Ruhr, on peut retrouver trois ou quatre cas de ce genre. En particulier des rencontres ayant eu lieu directement après un match de Ligue des champions, contre de soi-disant équipes faibles de Bundesliga. Dans ces cas-là, Tuchel a tenté des coups de poker qui ont échoué. Indigne d'un entraîneur de l'élite européenne. Reste à voir jusqu'où il pourra mener un effectif sensément meilleur que ceux qu'il a dirigés jusqu'à présent.

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