Les grands maudits de la C1 : Les regrets éternels du Real 1988
Par Laurent Vergne
Publié 31/03/2018 à 19:03 GMT+2
LIGUE DES CHAMPIONS - A l'occasion de ce printemps européen, nous revenons sur les grandes équipes qui ont marqué l'histoire de la C1 sans parvenir à la gagner. Premier volet ce mardi avec le Real Madrid 1988. Cette année-là, les Merengue possèdent incontestablement la meilleure équipe d'Europe. Mais en dépit d'un parcours remarquable, ils échoueront aux portes de la finale.
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Du haut de ses 12 coupes aux grandes oreilles, le Real Madrid toise l'Europe depuis plus de six décennies. La Casa Blanca est la plus emblématique incarnation de cette C1, qu'elle fut jadis nommée Coupe ou rebaptisée Ligue des champions. Vainqueur des cinq premières éditions, et six autres fois triomphateur au cours des vingt dernières années, le Real, parce que la victoire est en lui, n'est vraiment grand que quand il est au sommet du Vieux continent.
Pourtant, même si les triomphes des deux décennies écoulées, de Raul à Ronaldo en passant par Zidane, ont tendance à nous le faire oublier, les Merengue ont connu une insupportable disette de 32 ans entre 1966 et 1998. A tour de rôle, les patrons durables se sont alors nommés Bayern, Ajax, Liverpool, ou Milan. Le Real, lui, observait de loin ces triomphes, guettant son retour de flamme. Celui-ci aurait pu, aurait dû arriver dans les années 80. Celles de la Quinta del Buitre. Cette équipe, une des plus aimées de l'histoire du Real, a laissé une indéniable trace. Mais sans jamais apposer son nom au palmarès de la C1. Cicatrice et regrets éternels.
Ce Real, c'est le dernier à afficher une forte identité, car le dernier de l'ère pré-Bosman, du nom de l'arrêt qui, en 1995, révolutionnera le football en abrogeant la limitation du nombre de joueurs étrangers ressortissants de l'Union européenne dans chaque club. La Quinta del Buitre, le vautour en français, doit son nom à Emilio Butragueno, son joueur emblématique. La Quinta, car ils étaient cinq. Le terme apparait pour la première fois dans El Pais, au mois de novembre 1983. Butragueno a 20 ans, tout comme Michel. Martin Vasquez, Manuel Sanchis et Miguel Pardeza, à peine plus âgés, sont les trois autres membres de ce quintet royal.
La mystique des remontadas
Ces pépites de la Castilla amènent la réserve du Real au titre de Segunda division, avant de prendre le pouvoir en équipe première. Bientôt, cette équipe sera la leur, à l'exception de Pardeza, le moins fort du lot, qui sera prêté à Saragosse en 1985. Les quatre autres deviendront des tauliers. A la fin de leur carrière, ils pèseront 221 sélections en équipe d'Espagne. Le peuple merengue en est convaincu, la génération Butragueno va ramener le Real sur le toit de l'Europe.
Le début des années 80 s'est avéré frustrant pour le géant de Castille. Finaliste malheureux de la Coupe des champions en 1981 contre Liverpool, il est également battu à la surprise générale en finale de la Coupe des coupes, deux ans plus tard, par les Ecossais d'Aberdeen, entraînés par un jeune manager écossais, Alex Ferguson. Ces rendez-vous manqués sur la scène européenne coïncident avec une période de vaches maigres en Liga : de 1980 à 1985, le Real reste cinq ans sans remporter le titre. Du jamais vu depuis l'arrivée de Di Stefano dans les années 50.
Au milieu de la décennie, le Real retrouve son rang. D'abord en remportant deux fois de suite la Coupe UEFA, en 1985 et 1986. Les premiers trophées européens du club depuis les années 60. Moins prestigieuse, la C3 est sans doute la plus difficile des trois coupes d'Europe à gagner. Elle impose un tour de plus que ses deux grandes sœurs et met en compétition quatre clubs des meilleurs championnats, contre un seul en C1 ou en C2. Lors de ces deux campagnes, le Real fait à nouveau de Santiago-Bernabeu une forteresse intimidante et impose une mystique, celle des "remontadas". Les Madrilènes se font en effet une spécialité des retournements de situation improbables.
Deux marquent particulièrement les esprits, à un an d'intervalle. En décembre 1984, en huitièmes de finale, Anderlecht, alors un des ténors européens, s'impose 3-0 à l'aller avant de sombrer 6-1 au retour à Madrid. C'est la fameuse "Noche magica". Douze mois plus tard, exploit plus magistral encore. Balayé 5-1 à Moenchengladbach, le Real parvient à l'emporter 4-0 grâce à un but de ce vieux grognard de Santillana à la dernière minute. C'est du délire à Bernabeu. Jamais, depuis la création des compétitions européennes en 1956, une équipe ne s'était qualifiée après une défaite par quatre buts d'écart lors de la première manche. Il faudra attendre plus de trente ans et le fameux Barça-PSG de l'hiver 2017 pour revivre ça.
Jekyll et Hyde
Outre ses qualités footballistiques, c'était aussi cela, l'esprit de la Quinta del Buitre. Une absence de renoncement, un goût du souffle épique, un style téméraire et une faculté à imposer un bras de fer psychologique. Quitte à flirter avec la limite du raisonnable. Un joueur de Gladbach' a raconté, avant de rentrer dans l'arène de Chamartin, l'attitude dans le tunnel des Merengue les menaçant, les insultant et leur crachant dessus.
Santillana ne dément pas. "Aujourd'hui, avec les 20 caméras qui vous suivent partout, ce ne serait plus possible, mais à l'époque, ça passait," dit-il dans le remarquable livre "Fear and loathing in La Liga", du Britannique Sid Lowe. "Nous avions un côté Jekyll et Hyde, confirme le milieu de terrain Rafael Gordillo. Certains faisaient le sale boulot, et après, c'était à l'élégance d'un Butragueno de jouer et de finir le travail".
Après ce double sacre, le Real, redevenu roi d'Espagne en 1986, veut maintenant s'attaquer à son véritable objectif : la Coupe des champions. On le sait, il échouera dans cette quête. Encore trop tendre en 1987 et stoppé net par le Bayern Munich aux portes de la finale en 1987, il sera ensuite victime de l'irrésistible montée en puissance de l'AC Milan, qui le ridiculisera en demi-finale en 1989 avant de l'éliminer à nouveau la saison suivante, cette fois en huitièmes. "Tactiquement, physiquement, Milan était une meilleure équipe que nous et nous étions déjà sur une forme de déclin", a expliqué Emilio Butragueno.
1988, c'est une autre histoire. Cette année-là, personne n'était meilleur que le Real. Personne ne jouait mieux que lui. C'était son année. Sa chance. Ce Real, en dépit des errements de son gardien de but Paco Buyo, sujet aux bavures à répétition, était presque parfait. Encore jeunes (entre 23 et 25 ans), les membres de la Quinta del Buitre ont pris le pouvoir : Sanchis derrière, Martin Vasquez et Michel au milieu, Butragueno devant. Bien entourés par leurs ainés Camacho, Chendo ou Gordillo, ils irriguent la sélection espagnole. Puis il y a Hugo Sanchez. Arrivé à l'été 1985, l'insatiable goleador mexicain forme avec El Buitre le tandem offensif le plus redouté de la planète football.
Une finale dès les 16es
Ainsi armée, cette équipe, dirigée par l'entraineur néerlandais Leo Beenhakker, semble de taille à ramener le trophée à la maison. Pendant six mois, elle va justifier sur le terrain les promesses du papier. Avec un mérite certain, car jamais un club n'aura eu à faire face à une telle opposition. Mieux valait ne pas être paranoïaque... Dès les 16es de finale, le champion d'Espagne doit ainsi disputer un duel digne d'une finale, contre le Naples de Diego Maradona.
Fraichement auréolé de son premier scudetto, le club du président Ferlaino est toutefois un nain au plan européen. Non protégé par un statut de tête de série, le Napoli est donc celui que tout le monde veut éviter. Bingo. Il sera pour le Real. Défi d'autant plus grand que suite aux incidents de la demi-finale contre le Bayern au printemps précédent, les Madrilènes sont contraints de disputer le match aller à huis clos, dans un Bernabeu à la non-ambiance surréaliste, où les seuls cris et applaudissements proviennent de la centaine de journalistes espagnols présents.
Malgré tout, le Real va s'en sortir. Chendo parvient à museler Maradona comme rarement et même sans public, Madrid s'impose 2-0 à l'aller. Deux semaines plus tard, au retour, la cocotte-minute de San Paolo explose quand Francini ouvre le score dès la 9e minute, mais Butragueno douche la furia napolitaine en égalisant juste avant la pause. Le score en reste là. Exit le Pibe de Oro. La bande au Vautour a effacé le premier obstacle de son parcours du combattant. Car ce qui va suivre sera plus complexe encore. En huitièmes, le tirage au sort rejoue un sale tour au Real en lui proposant le FC Porto. Rien de moins que le tenant du titre.
Comme le Real n'a pas fini de payer son addition bavaroise, il doit cette fois disputer le match aller... sur terrain neutre, à Valence. Mené 1-0 après un but de Madjer, l'équipe de Beenhakker renverse la situation dans les dix dernières minutes grâce à Sanchez et Sanchis. Au retour à Das Antas, rebelote. Porto, devant à la pause, est virtuellement qualifié, avant un doublé de Michel, sur deux caviars du jeune ailier Paco Llorente, le neveu de la légende Gento. Pas de folle remontada, mais deux victoires 2-1 où le Real a de nouveau affiché une sacrée force de caractère. Le voilà en quarts, assuré de passer l'hiver au chaud.
La conviction que c'était leur moment
En mars 1988, nouveau morceau de choix avec le Bayern Munich, finaliste de l'édition précédente. Une fois encore, les Castillans ont tiré le plus gros morceau possible. Il n'est pas exagéré de parler de haine entre les deux équipes, en tout cas entre certains de leurs joueurs. Onze mois plus tôt, la demi-finale de C1 entre les deux géants a viré au vinaigre. A l'aller, le Real finit à neuf. Au retour, le Bayern termine à 10. 180 minutes d'une rare violence. Le Real veut sa revanche.
Quand il se présente à l'Olympiastadion pour la première manche, l'hiver n'a pas cédé sa place. Le rectangle vert est enserré de parois neigeuses. Et Madrid sombre. 1-0, 2-0, 3-0. Mais deux erreurs défensives du Bayern amènent un but de Butragueno et un penalty d'Hugo Sanchez. In extremis, le Real a sauvé les meubles. Cette défaite 3-2 sera effacée au retour par un succès sans bavure (2-0) qui ouvre la porte du dernier carré à El Buitre et Cie. La confrontation a été feutrée, la revanche est savoureuse.
Après avoir scalpé Naples, Porto et le Bayern, le Real n'est même plus favori de cette Coupe des champions. Il est archi, archi favori. Face à lui ne se dressent plus que le PSV Eindhoven, Benfica et le Steaua Bucarest. Trois clients, mais intrinsèquement inférieurs aux victimes madrilènes de cette campagne. Même s'ils ne le clament pas haut et fort, les joueurs sont convaincus que ce titre est pour eux, comme l'a confié Emilio Butragueno dans l'ouvrage de Sid Lowe :
Le PSV, monstre de froideur
Aux portes de la finale, le PSV Eindhoven vient se frotter à l'épouvantail castillan. Le PSV, ou la parfaite antithèse du Real. Les deux équipes ont toutefois un point commun. Elles sont guidées par un entraîneur néerlandais. Un détail ? Pas vraiment, car c'est de ce duel dont découlera l'issue de cette demi-finale, le jeune Guus Hiddink surclassant Leo Beenhakker, dont on comprendra qu'il était en réalité la véritable faille de ce Real 1988.
Le match aller se déroule à Bernabeu. Au penalty transformé par Hugo Sanchez après seulement trois minutes a répondu l'égalisation de Linskens, un gros quart d'heure plus tard. De l'aveu de Butragueno, le Real a joué ce soir-là son plus mauvais match de la saison. Pas au meilleur moment.
Tenu en échec (1-1), le roi d'Espagne se retrouve fragilisé mais reste confiant. Il se sait capable de gagner à Eindhoven. Mais non seulement il ne gagnera pas, mais il ne marquera pas. En plus de 60 matches, cela ne sera arrivé que deux fois aux Merengue au cours de cette saison. Au Philipps Stadion, malgré ce fatal 0-0, ils livrent pourtant un bien meilleur match qu'à l'aller, mais butent sur un extraordinaire Hans Van Breukelen. Le gardien du PSV, héroïque, repousse tout, jusqu'à ce ciseau retourné de Sanchez à la dernière minute.
Le Real n'a plus que ses yeux pour pleurer. Hiddink le concède volontiers, "la meilleure équipe d'Europe vient d'être éliminée". Cela fait une belle jambe à Butragueno et les siens. Le PSV, dans toute sa froideur, reste une des équipes les plus efficaces jamais vues en Coupe d'Europe. Il ne remportera aucun de ses cinq derniers matches (1-1 et 0-0 contre Bordeaux en quarts, idem face au Real en demie et 0-0 en finale contre Benfica), n'inscrivant que deux buts. Mais dans les livres, il demeure à jamais le champion d'Europe 1988.
C'est probablement la plus grosse désillusion européenne de l'histoire du Real Madrid car elle a privé toute une génération d'une consécration attendue. Seul Manuel Sanchis, au crépuscule de sa carrière, décrochera le titre européen en 1998. A Eindhoven, un fil s'est cassé. Même s'il continuera de régner sur l'Espagne jusqu'en 1990, le club de la capitale ne retrouvera jamais sa verve et sa grinta de cette saison 1987-88. "Ça nous a détruits, avoue Michel, plongé dans une forme d'incompréhension. Nous étions éliminés. Pourquoi ? Avions-nous fait quelque chose de travers ? Non. Il n'y avait pas d'explication. Et ça, ça vous détruit mentalement."
Alors, que reste-t-il de ce Real d'El Buitre ? Un quinquennat au sommet de la Liga, deux Coupes de l'UEFA et, plus important peut-être, une identité, une incarnation. Des souvenirs. Et un manque irremplaçable. "C'était une grande équipe mais elle n'a pas gagné la Coupe d'Europe. Et au Real, c'est le jugement dernier", avait asticoté Alfredo Di Stefano. Sévère, mais juste. Ceux qui l'ont connu en gardent pourtant un souvenir fort, au point que, comme l'évoque Michel, le Real de la Quinta d'El Buitre jouit d'un statut à part.
"Nous sommes, dit-il, la seule équipe du Real Madrid qui reste dans les mémoires sans avoir gagné la Coupe d'Europe. Nous ne l'avons pas gagnée, mais, malgré ça, on se souvient de nous. Malgré ça, nous avons une place spéciale dans l'histoire du club. Nous avons eu notre ère. Le football est une affaire d'héritage et même sans la C1, nous en avons laissé un." Qui a dit qu'on ne se souvenait que des vainqueurs ?
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