Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. Rarement dicton aura mieux illustré une relation entre un coach, Lucien Favre en l'occurrence, et un public, le peuple jaune et noir de Dortmund. Le rationnel et l'intellect d'un côté, la passion et l'émotion de l'autre. Un mariage de complémentarité, de répulsion aussi. "Le BvB est un club à émotions, il y a beaucoup d'émotions ici, beaucoup de coeur, et Lucien Favre est plutôt un homme calme, de telle sorte que la communication est difficile avec le public, les joueurs, le club, parce qu'il y a beaucoup d'énergie à Dortmund", confirme Knut Reinhardt, ancien joueur du Borussia, qui s'est installé en ville, il y a une petite trentaine d'années, par amour pour ce club aux succès duquel il a contribué, alors qu'il vient de Leverkusen. "Ce n'est peut-être pas l'amour fou, mais je trouve que Lucien Favre fait un très bon travail. Actuellement, je ne vois pas de meilleur entraîneur pour Dortmund. Non seulement il n'y en a pas sur le marché, mais en plus l'équipe gagne", estime le vainqueur de la C1 1997.

Au cœur de l'automne, Lucien Favre a pourtant essuyé la tempête. Le 9 novembre, le Borussia prend une raclée à Munich (0-4), surclassé, noyé par la vitesse de Gnabry, rudoyé par la puissance de Lewandowski et coulé, en point d'orgue, par un but contre son camp de Mats Hummels, le Bavarois de Dortmund. Une trève internationale s'ensuit et, à la barre du navire, le capitaine Favre tangue. Son poste est remis en question. "Une situation très, très difficile", abonde Knut Reinhardt. "Après le 0-4 à Munich, il y a eu cette trève, c'est-à-dire pas de Bundesliga pendant deux semaines, tous les joueurs étaient éparpillés partout dans le monde, il était impossible de travailler sur cette défaite et, derrière, on jouait à la maison contre Paderborn, un promu. Dans la tête de chacun, c'était 'Bon, c'est cool'. Mais la légèreté, dans le football professionnel, ça ne va pas. En football, chaque club peut battre tout le monde, et Favre a eu de la chance que ça débouche sur un 3-3. Les supporters étaient hors d'eux."

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Du temps plutôt que du crédit

Le technicien suisse a redressé le cap, menant son équipe à la victoire à Berlin (2-1), ridiculisant le Fortuna (5-0) puis Mayence (4-0) et tenant tête au leader Leipzig (3-3) pour atteindre, malgré une ultime défaite à Hoffenheim (1-2), la longue trève hivernale dans des eaux d'apparence plus paisibles, plus douceureuses aussi. Plutôt que du crédit, il y a gagné du temps. Aujourd'hui, ses résultats sont surveillés de près par les observateurs du football allemand. Sa méthode, ses manières aussi. Une influente émission dominicale s'est posé récemment la question faussement naïve de la fluidité de son discours à l'attention de ses joueurs. Natif de Suisse francophone, Favre parvient-il à faire comprendre à sa troupe germanophone toutes les nuances de ses tactiques ? Le lexique germanique restreint qu'il utilise en conférence de presse est-il un paravent ou une limite réelle à l'expression de ses idées ?

Il doit en tout cas faire face, et sans délai, à la porosité de sa défense. À ce nombre de buts encaissés forcément excessif pour un candidat au titre et à la qualification en quarts de finale de la Ligue des champions : 3 à Augsbourg, 3 à Brême, 4 à Leverkusen... Mercredi 12 février, la conférence de presse de 19 minutes a tourné autour de ce thème encombrant : les faiblesses défensives. La réponse ? "Arbeit, Arbeit, Arbeit" ("Travail, travail, travail."). Pour le coup, tout le monde comprend, et Favre insiste : "C'est la seule solution". L'amélioration "va venir", essaie-t-il de persuader. Quand exactement, il ne saurait le dire, "mais il faut poursuivre dans cette voie". Les prochaines semaines diront s'il s'agit d'un rigorisme de dogmatique ou la route de succès. Pour colmater les brèches, ses dirigeants, en tout cas, ont réagi cet hiver en recrutant l'international allemand Emre Can, en souffrance à la Juventus, dont l'objectif personnel est de clairement figurer sur l'écran radar de son sélectionneur en vue de l'Euro. Choix gagnant-gagnant.

Pas de prix Nobel pour le fair play

Sous contrat jusqu'en 2021, Favre bénéficie, pour l'heure, du soutien de son directeur sportif Michael Zorc, qui réclame aux joueurs la prise de conscience qu'un but, ça se défend. L'ancien milieu de terrain du BvB a remarqué que le Borussia était l'équipe qui commettait le moins de fautes en Bundesliga et déploré qu'aucun prix Nobel de la paix ne fut décerné pour cela. D'autres ont relevé que des artistes comme Sancho ou Reus ne faisaient pas partie des attaquants livrant la plus grosse part de travail défensif parmi les grosses écuries européennes. En Allemagne, la jurisprudence Robben-Ribéry, contraints par Jupp Heynckes à défendre et qui a abouti il y a quelques années à la collecte des plus grands trophées, a marqué les esprits. Et dans la Ruhr, l'euphorie ayant accompagné l'arrivée et les records de l'avant-centre norvégien Erling Haaland est en partie retombée, recouverte par un parfum de gâchis. "Paderborn, Leipzig, Hoffenheim... Mon sentiment, c'est que nous pouvions et nous devions gagner ces matches", lâche Zorc.

S'il s'agit d'abord de la responsabilité des joueurs, l'entraîneur est aussi remis en question, ne parvenant à trouver ni continuité, ni stabilité, et les récentes blessures de Reus et Brandt sont susceptibles de lui compliquer la tâche. Aucun doute, pour l'heure, n'est émis publiquement à son encontre, sa direction lui renouvelant régulièrement sa confiance. "Je crois que sa venue est la meilleure décision qu'ils aient pu prendre après le départ de Jürgen Klopp, assène en tout cas Knut Reinhardt. Il n'y avait pas d'autre bon entraîneur sur le marché. Et jusqu'ici, il fait un bon boulot. Je ne crois pas qu'il soit en danger. L'équipe s'est encore renforcée, en achetant Haaland et Emre Can, deux joueurs dans lesquels beaucoup d'argent a encore été investi. Je crois que ça donne à l'entraîneur encore plus de possibilités pour sortir vainqueur. Emre Can apporte beaucoup de qualité défensivement. Haaland est un vrai avant-centre, du genre que Dortmund n'avait pas jusque là. Mais Favre, en fait, n'aime pas les avant-centres. Il doit changer son système, et ce n'est pas si facile."

Lucien Favre et Erling Braut Haaland

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À la retraite avant 70 ans

On a connu plaidoyer plus univoque, mais soit. Pour les dirigeants du BvB, la ligne de flottaison est de toute façon très claire : Favre doit mener son équipe a minima dans les places qualificatives pour la Ligue des champions. C'est-à-dire figurer dans le top 4 de la Bundesliga. En ce sens, la menace des poursuivants, au premier rang desquels Leverkusen, importe davantage que le retard accumulé sur le leader. La couleur du ciel et la hauteur de la houle ont en tout cas changé depuis cette matinée où l'ancien entraîneur d'Echallens répondait avec le sourire, il y a quelques semaines, à la question de savoir s'il deviendrait champion avec Dortmund : "À l'avenir, oui, c'est sûr !"

À 62 ans, il a choisi de compter lui-même les années, affirmant mi-janvier dans une longue interview au bi-hebdomadaire spécialisé Kicker qu'il ne serait plus sur un banc à 70 ans. "Il est rare que l'entraîneur dise qu'il arrête d'entraîner une équipe. Le plus souvent, il est limogé par son club. Mais quand Lucien Favre en a assez, il arrête de lui-même, fait une pause et se cherche un autre club. Il est rare que les entraîneurs prennent de telles décisions, qui parfois sont difficiles à accepter pour les supporters ou pour les joueurs", synthétise Knut Reinhardt, pointant là une autre forme d'incompréhension potentielle. "Dans les clubs où il a entraîné, la seconde partie de son parcours a toujours été un peu moins maîtrisée, et par dessus cela il y a eu des problèmes avec le public, parce que c'est un entraîneur très différent de Jürgen Klopp. Klopp a beaucoup d'émotions, Lucien Favre est plutôt l'intellectuel silencieux dans une équipe." À Dortmund, malheureusement pour lui, on préfère le bruit et la fureur aux promeneurs solitaires.

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