Pourquoi Séville 82 n'est comparable à rien d'autre
Par Laurent Vergne
Publié 08/07/2024 à 12:53 GMT+2
Cela fait 42 ans ce lundi. Une demi-finale de Coupe du monde. France-RFA. Les Bleus de Platini. L'attentat de Schumacher sur Battiston. La joie extatique de Giresse. Puis la défaite. Amère et dégueulasse. Chaque génération à son Séville 82. Mais l'enfant qui a vécu Séville et son torrent d'émotions garde en lui un souvenir d'une force difficile à appréhender pour qui n'a pas connu cette soirée.
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Crédit: Eurosport
A vrai dire, je n'avais même pas en tête cet anniversaire. 42 ans, ça ne correspond à rien, ça ne se célèbre pas et on n'en parle même pas. Mais un message sur Twitter, pardon, sur X, m'a rappelé que nous étions le 8 juillet. Que Séville 82 avait 42 ans. On dit d'ailleurs plus Séville 82 que France-Allemagne, ou France-RFA 82. On dit France-Brésil 86, France-Brésil 98, mais Séville 82. C'est comme ça. Peut-être un besoin de se démarquer.
J'avais 7 ans et 1 jour. Séville 82, pour moi, c'est un souvenir d'été, de début de vacances, le jour de l'arrivée chez les grands-parents, pour fêter mon anniversaire. Mais le match a vite pris le pas sur le gâteau, les cadeaux et tout le reste.
Ce lundi, alors que j'écrivais sans réfléchir plus que ça qu'il fallait avoir été enfant le 8 juillet 1982 pour comprendre à quel point rien ne peut égaler cette meurtrissure, quelqu'un me répondait que chaque génération avait son Séville 82. En y réfléchissant deux minutes, ce quelqu'un a raison. Je suis d'accord. Le gamin qui avait 7 ans le 12 juillet 1998, ou celui qui avait 9 ans le soir de la finale France-Italie de 2006, garderait cette trace, pleine de joie ou de peine, au fond de lui jusqu'à la fin de ses jours.
Le principe même de Séville 82 n'est pas unique. Mais cette soirée-là est tout de même à part. On me prendra peut-être pour un vieux con de le penser et de l'écrire, mais ce n'est pas très grave. Il me faudra moins de 42 ans pour m'en remettre. Mais je le crois vraiment. Je vais essayer d'expliquer pourquoi je pense cela. J'y vois trois raisons principales.
1. Le contexte
C'est quoi, l'équipe de France, au début de la Coupe du monde 1982 ? Pas grand-chose. Depuis l'épopée suédoise de 1958, quasiment un quart de siècle de médiocrité. Il y a eu les Verts des 70's, mais les Bleus, eux, sont loin du sommet. L'espoir est là mais, honnêtement, rêver à une finale de Coupe du monde, c'était quelque chose de totalement surréaliste pour un gosse. Un rêve, oui. Mais avec une forte dose d'inatteignable.
Mon souvenir est lointain, mais il n'est pas flou. Au coup d'envoi, je suis persuadé que l'Allemagne va gagner. Elle me paraît trop grande, trop forte. Et autant quand Lineker la sortira après sa demi-finale perdue huit ans plus tard, sa tirade est devenue discutable sur le fond, autant en 1982, le football est vraiment un sport qui se joue à 11 et où l'Allemagne gagne toujours à la fin.
De 1972 à 1980, la RFA a remporté l'Euro 72, la Coupe du monde 74, l'Euro 80 et a été finaliste de l'Euro 76. Les petits Bleus sont des nains face à un ogre. Alors quand Littbarski a ouvert le score à Séville à la sortie du premier quart d'heure, c'était réglé. Ça devait l'être. Puis Platini a égalisé sur penalty dix minutes plus tard et nous avons tous commencé à y croire. Et quand la France a mené 3-1 en prolongation, après Trésor, après Giresse, c'était comme un rêve éveillé. Et ça va au-delà de la formule. C'était trop irréel pour être la réalité et pourtant si.
Cette espérance-là, parce qu'elle venait de nulle part, n'aura plus jamais d'équivalent pour un gamin qui va grandir avec 1998, 2006 ou 2018. Cela ne signifie pas qu'il ne vivra pas des émotions inoubliables. Mais l'Euro 1984 sera passé par là, et la victoire ne sera plus jamais un rêve impossible, mais un espoir et une ambition. Et ça change beaucoup de choses.
2. Le maelstrom des émotions
L'espoir. Le stress. La joie. La peur. La peine. Le chagrin, même. Le sentiment d'injustice. La colère. La haine, presque. On peut ressentir une ou plusieurs de ces émotions devant un événement sportif. Mais, même en cherchant bien, j'ai du mal à trouver quelque chose d'équivalent.
Car toutes ces émotions ont peuplé la soirée du 8 juillet 1982 pour un petit fan de foot français. Et chacune de ces émotions a atteint une forme de paroxysme, tour à tour, pendant environ trois heures. Trois heures ont suffi à nous faire vivre l'ensemble de la palette qui peut traverser un être humain dans une vie. En trois heures. Imaginez ce que cela peut provoquer dans la tête et dans le cœur d'un même de 7 ans.
Je n'ai pleuré que deux fois autant que cette nuit-là, beaucoup plus tard, face à deux drames de la vie. Le 8 juillet 1982, j'ai découvert le sens du mot inconsolable. Ni les mots de mon père, ni les baisers de ma mère, ne pouvaient guérir ou apaiser. Il y avait quelque chose d'insupportable. M'enlever ça, me retirer un bonheur aussi immense pour m'ensevelir sous un chagrin aussi puissant… Mais j'ai aussi compris ce 8 juillet la force du sport. Je m'en serais passé, sur le moment. Mais chaque moment de joie agira plus tard comme une récompense à savourer. Sans Séville 82, peut-être n'aurais-je pas autant apprécié certains bonheurs, petits ou grands.
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Didier Six lors de la demi-finale France - RFA le 8 juillet 1982.
Crédit: Getty Images
3. L'idée de la mort
C'est peut-être cela qui place Séville non pas au-dessus, mais à part. Nous avons cru, en tout cas moi je l'ai cru, qu'un homme était mort. L'image de Patrick Battiston, à terre, la tête tournée sur le côté, contre le sol. Et surtout ce bras gauche qui descend lentement, comme un dernier geste de vie.
Je me souviens de ce moment-là, de ce que j'ai ressenti. J'ai dit à mon père "Papa, il est mort ?" en parlant de Battiston et j'ai bien vu que mon père ne savait pas quoi me répondre. Alors j'ai compris que lui aussi avait cru qu'il était mort. J'ai 7 ans et 1 jour et je suis à peu près sûr que c'est la première fois de ma courte vie que je suis confronté à l'idée de la mort, de façon concrète même si confuse, parce qu'elle est là, sous mes yeux, dans la télé. Imaginez ce que cela peut produire.
Puis il y a autre chose. Presque un argument bonus, mais il a contribué à conférer à cette soirée une dimension différente. Cela paraît presque dingue et peut-être même un peu con d'évoquer ça, tant cela nous semble loin 42 ans après, mais en face, c'étaient les Allemands. Pour moi, ça ne changeait rien. Mais pas pour tout le monde.
Nous sommes 37 ans après la fin de la Guerre. C'est loin, mais en même temps, pas tant que cela. Le gamin que je suis ne connait pas encore grand-chose de 39-45, mais certains ont vécu la période, comme mon grand-père, qui est là ce soir-là. Je sens bien, dans ses yeux ou dans sa bouche, dans ce que j'y vois et ce que j'entends, que non, vivre ça contre l'Allemagne, ce n'est pas pareil. Si Séville 82 avait eu lieu contre le Brésil de Tele Santana, de Zico et de Socrates, la pilule aurait été dure à avaler, mais elle n'aurait pas tout à fait eu le même goût d'aigreur.
Mais pour moi, sur le moment, c'est confus. Le reste ne l'est pas. Je sais que Séville 82 va m'accompagner toute ma vie. Va me construire, aussi, d'une certaine manière, en tout cas dans mon rapport au sport, et aux émotions générées par le sport. Quelque chose de puissant s'est installé en moi. Ces quelques heures restent en moi et, j'en suis sûr en chacun des gamins de 7, 8, 9, 10 ans qui ont vécu cette soirée quelque part. Je ne dirais même pas que c'est plus fort, je ne peux pas juger la puissance d'une autre soirée d'enfant en 1993 contre la Bulgarie, en 1998, 2006, 2018 ou peu importe. Mais je suis prêt à affirmer que c'est différent. A part. Hors concours. Ce n'est pas que du foot. C'est la découverte, brutale, que la vie n'est pas toujours comme on voudrait qu'elle soit. Et ça fait mal.
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