Le 25 février est un froid dimanche d’hiver comme les autres à Londres. En début d'après-midi, on se réchauffe comme on peut. La bière coule à flots dans les pubs, et une forte odeur de burgers se mêle à l’épaisse fumée qui se dégage des food trucks garés sur le chemin des stades. Dans les rues et le métro, c’est un ballet de couleurs : les “clarets and sky blue” de West Ham, les “lillywhites” de Tottenham, les “blues” de Chelsea... Comme chaque week-end, les supporters des différents clubs londoniens se croisent dans le métro, s’amassent devant les écrans de télévision dans les pubs ou se rassemblent autour des stades éparpillés aux quatre coins de la capitale.

Au nord, sur Seven Sisters road, la route qui conduit à l’ancien stade de White Hart Lane, des fans de Tottenham chantent leur fierté en attendant le coup d’envoi du derby contre Crystal Palace. Au bout de l’avenue, du côté d’Highbury, leurs rivaux d’Arsenal sont rassemblés au Twelve Pins, pub historique des Gunners, où ils s’apprêtent à défier crânement Manchester City en finale de la League Cup. À l’ouest, sur Fulham Road, des supporters de Chelsea tentent de se réchauffer avant le choc contre Manchester United.

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Harry Kane marque lors du derby contre Crystal Palace, le 25 février 2018 (0-1)

Crédit: Getty Images

Rares sont les villes où tant de clubs adversaires peuvent se toiser d’aussi près. À Londres, les supporters se croisent dans les couloirs du métro, se côtoient dans les bureaux de la City, le quartier de la finance, ou bien partagent le traditionnel “sunday roast” en famille. De Tottenham, au nord, à Crystal Palace, au sud, de Brentford, à l’ouest, à West Ham, à l’est, une multitude de fans cohabitent dans le “Grand Londres”. Cette densité footballistique est unique au monde : à l’heure où Paris se cherche toujours un deuxième club d’envergure, seul Buenos Aires parvient à soutenir la comparaison. Elle s’explique d’abord par la taille de la capitale britannique, ville la plus peuplée du monde au XIXe siècle et dont l’aire urbaine compte aujourd’hui un peu moins de 15 millions d’habitants. Mais également par l’importance des communautés, qui ont fondé le sentiment d’appartenance aux différents clubs de football.

Les premières guerres de territoire

Elles furent d’abord ouvrières. Portées par un mouvement fédérateur à la fin du XIXe siècle, plusieurs associations de travailleurs ont créé leur club sportif à l’initiative des patrons. À Woolwich, au sud de la Tamise, les manufactures d’armes et de munitions donnent naissance au Dial Square FC. Quelques années plus tard, le club est successivement rebaptisé Royal Arsenal puis Woolwich Arsenal, et adopte un canon sur son écusson. À West Ham, les usines de ferronnerie créent en 1895 le Thames Iron Works FC, rebaptisé 5 ans plus tard West Ham FC. Le club porte encore aujourd’hui sur son blason le double marteau synonyme de travail du fer. Les Millwall Rovers naissent quant à eux dès 1885 sur l’Île aux Chiens à l'est, à l’initiative d’ouvriers de l’usine de John Thomas Morton, producteur de nourriture en conserve.

Dans un souci de développement, le plus souvent économique, les patrons d’usine ont parfois modifié la géographie sportive de la capitale, faisant naître les premières guerres de territoire. En 1913, Woolwich Arsenal, situé au sud de la Tamise, est délocalisé au nord par son fondateur, Henry Norris, à Highbury, plus proche du centre névralgique de la ville et sa bourgeoisie… mais également du club de Tottenham. Le dirigeant va même, pour marquer son territoire, jusqu’à rebaptiser la station de métro de Gillespie Road au nom de son club : Arsenal.

À l’ouest, c’est au contraire le refus de déménager du propriétaire de Fulham qui a donné naissance à un rival : Chelsea. Gus Mears, également homme d’affaires, fait l’acquisition en 1904 du stade de Stamford Bridge. Il souhaite y faire déménager l’équipe de Fulham, domiciliée une poignée de kilomètres plus loin. Seul le refus des Cottagers de quitter leur antre convainc Mears de créer un club pour occuper - et rentabiliser - cette nouvelle enceinte. Le Chelsea FC - du nom du quartier adjacent à Fulham -, qui aurait pu ne jamais exister, est né, et avec lui la rivalité ouest-londonienne.

Craven Cottage, stade de Fulham, l'un des plus vieux clubs d'Angleterre

Crédit: Eurosport

Une nouvelle géographie sportive

Les associations ouvrières, en créant une nouvelle géographie sportive, ont ainsi vu les habitants des quartiers se rapprocher de leur club. L’appartenance, d’abord ouvrière, est devenue géographique. “Londres a toujours évolué selon une logique de quartiers, de districts, explique Tom Cannon, professeur à l’Université de Liverpool et expert en économie du sport. Le désir de s’identifier à son club local y est donc très important.” En déménageant au nord, Arsenal a ainsi rassemblé de nouveaux supporters, parmi les habitants du nord de Londres n’ayant pas d’attache avec Tottenham, et s’est construit l’une des plus grosses communautés londoniennes.

Cette importance de l’aspect local explique sans doute que seuls deux clubs (Thames et le Wimbledon original, devenu depuis MK Dons et installé hors de Londres pour raisons économiques) aient disparu ou déménagé depuis le XIXe siècle. Mais l’amour d’un club se transmet également comme un héritage. Daniel, supporter de Millwall, explique : “Mon père m’a donné le choix. Mais quand il m’a emmené au Den (le nouveau stade de Millwall, construit en 1993), et que j’ai vu l’atmosphère, je suis devenu supporter.

Des supporters de Millwall au Den

Crédit: Getty Images

Ce sentiment d’identification géographique est du même coup devenu social. Tom Cannon explique qu’“au XXe siècle, trouver une identité était très important pour les populations de migrants venues s'installer en Angleterre. Elles ont cherché une chose à laquelle s'identifier.” La forte communauté irlandaise, installée au nord de la ville, s’est ainsi rapidement tournée vers Arsenal. “C’était une manière de s’intégrer, tout en mettant l’accent sur ce qui les distinguait”, ajoute Tom Cannon. Leur nationalité, leurs origines sociales, mais aussi leur religion : la plupart des Irlandais immigrés étaient catholiques. Si l’aspect religieux semble passer au second plan du sentiment d’appartenance, il subsiste toutefois à Tottenham, club considéré comme juif. Entre Stamford Hill et White Hart Lane, on y entend encore, à chaque match, la "Yid Army". Les Spurs semblent néanmoins représenter, en ce sens, une exception. Une singularité de plus, dans une ville qui ne les compte plus.

Rendez-vous jeudi pour la deuxième partie.

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