Pourquoi l'arrivée de Jeff Bezos, fondateur d'Amazon, dans le capital de Liverpool est loin d'être une révolution

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La semaine dernière, l'arrivée de Jeff Bezos dans le capital de Liverpool a été officialisée. Si l'annonce a fait effet de choc, car on parle ici du fondateur du géant Amazon, l'achat de parts d'une grosse fortune américaine n'est pas une révolution. Ni à l'échelle du football anglais, ni même au sein des Reds.

Jeff Bezos, fondateur d'Amazon.

Crédit: Getty Images

D'après le Financial Times, qui a pu s'appuyer sur les indiscrétions de plusieurs personnes "proches du dossier", tout aurait commencé à New York, peu de temps avant la Coupe du Monde. Un certain Will McDonough arrangea alors une rencontre entre l'actionnaire numéro 1 de Liverpool John W. Henry et Amit Bhatia, gendre du sidérurgiste milliardaire Lakshmi Mittal, ex-président de Queen's Park Rangers et figure de proue du consortium 1892 Holdings, lequel vient d'acquérir 38% du capital du club de la Mersey moyennant un paiement de plus de deux milliards d'euros.
Ce que le Financial Times ne précisait pas, mais qui a sauté aux yeux d'Eurosport, est que Will McDonough, ancien agent de la star de NFL Tom Brady, spécialiste des cryptomonnaies et fondateur de la banque Corestone, avait le rang de "conseiller en chef" du groupe de travail (task force) réuni par Donald Trump pour chapeauter l'organisation de la Coupe du Monde de 2026. Etonnant, peut-être, mais plutôt logique dans le contexte si particulier de l'Amérique trumpienne, où les intersections entre les mondes de la finance, du sport et de la politique sont si nombreuses qu'on en finit par oublier quelles en sont les frontières, si tant est qu'il y en ait encore.

Bezos ne s'offre pas Liverpool comme on s'offre Venise pour un second mariage

Les présentations faites, McDonough retourna dans l'ombre – dont sortit Jeff Bezos, l'homme qui pèse 267 milliards de dollars selon les dernières estimations de Forbes. À lire la presse britannique, du Times au Liverpool Echo, on pourrait croire que le fondateur d'Amazon s'est offert Liverpool FC comme il s'était offert Venise pour son second mariage. C'est inexact. Tout d'abord, le Fenway Sports Group (FSG) de John W. Henry a conservé le contrôle du club qu'il acheta 300 millions de livres aux trop fameux "cowboys" Tom Hicks et George Gillett en 2010 : FSG détient toujours pas loin des deux tiers du capital et demeure en charge des opérations du club.
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Johan W. Henry avec Arne Slot en 2025.

Crédit: Getty Images

Ensuite, Bezos lui-même n'est qu'un investisseur passif dans l'opération, via K5 Sport, la branche "sport" de son fond d'investissement K5 Global (*). On ne connait pas le pourcentage exact de sa participation au capital de 1892 Holdings, mais rien ne suggère qu'il en serait le principal actionnaire. Il n'est d'ailleurs pas le seul milliardaire à accompagner Bhatia, Mittal et leur famille dans cette entreprise : un autre investisseur majeur est EE Capital, la société qui appartient au richissime co-fondateur brésilien de Facebook Eduardo Saverin et à son épouse Elaine.
Enfin, il n'y avait déjà rien de monolithique dans l'actionnariat de Liverpool avant que n'y entrent Bhatia, Mittal, Bezos, Saverin et compagnie. L'entité FSG n'est pas la "chose" du seul John W. Henry et de ses associés de la première heure Mike Gordon et Tom Werner. Depuis 2020, FSG a ouvert son capital à plusieurs investisseurs venus de l'extérieur, dont le Red Bird Capital Partners de Gerry Cardinale, qui détient 11% des actions du groupe - ce même Red Bird Capital Partners qui contrôle Toulouse FC et Milan, un exemple typique du modèle de multi-propriété en seconde main qui gangrène aujourd'hui le football européen (*). John W. Henry ne détient en fait que 40% du capital de FSG, lequel FSG contrôle désormais 59% du club. Faites vos comptes. Le "propriétaire" de Liverpool n'en possède que 23,6%. Moins d'un quart.

Bezos n'est pas plus fan des Reds que l'était Henry en 2010

Ce à quoi on a assisté n'est ni "révolutionnaire", ni "sans précédent". Si l'on y prête une telle attention, c'est en raison du poids médiatique de Bezos, pas parce que son arrivée serait le signe que quelque chose de fondamental a changé dans le football anglais, ce football appartient déjà aux Américains (*). La renaissance de Liverpool durant l'ère FSG a pu adoucir l'image de ses propriétaires auprès du grand public et, dans une certaine mesure, de ses supporters, encore que ceux-ci n'aient pas oublié que John W. Henry et ses associés avaient été parmi les principaux promoteurs de la Super League de triste mémoire.
Il est exact que Henry est d'abord un professionnel du sport qui, à la différence de quelques-uns de ses pairs, a conscience de la plus-value que constitue la spécificité et la culture scouse, de même que Josh Kroenke, à la différence de son père Stan, s'est éveillé à l'extraordinaire ferveur qui habite les supporters "historiques" d'Arsenal bien au-delà de Highbury.
Cela ne signifie pas pour autant que Henry ou Kroenke Jr soient désormais habités par le sens du sacré et la foi qui animent les fans des clubs dont ils ont la charge. Le mot "valeur", ici, est à prendre au sens littéral. Bezos ne diffère en rien d'eux sur ce plan. Il n'a aucun attachement particulier aux Reds et à leur histoire, pas plus que Henry n'en avait lorsqu'il flaira le bon coup en 2010.
Et pour un bon coup, c'en fut un, quels que soient les investissements consentis par FSG depuis 2010. Si l'on sert du prix d'achat des parts de LFC par 1892 Holdings comme d'un mètre-étalon, le club vaudrait aujourd'hui pas loin de sept milliards de livres, soit plus de vingt fois que ce qu'il avait coûté à Henry et ses partenaires il y a seize ans de cela.
Mittal et Bezos ont fait un calcul similaire. Ils demeurent persuadés que les clubs anglais sont sous-évalués au vu de ce que génèrent les franchises de sport américain. Dans un des contextes financiers des plus volatils qu'on ait connu depuis le krach de 2008, avec des capitaux qui cherchent refuge dans les obligations d'état et des fonds privés proches de l'effondrement, le football – le football anglais, s'entend – peut servir de refuge pour les riches qui entendent diversifier leurs investissements. Bezos, en cela, n'a rien d'un précurseur ou d'un "disrupteur". Il suit un mouvement engagé par d'autres que lui, et depuis longtemps déjà.
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Un match de présaison de Liverpool à Anfield.

Crédit: Getty Images

(*) Onze des vingt clubs de Premier League sont actuellement contrôlés par des investisseurs US : Arsenal, Aston Villa, Bournemouth, Chelsea, Crystal Palace, Everton, Fulham, Ipswich, Leeds, Liverpool and Manchester United. En Championship, Birmingham City, Millwall, Norwich, Portsmouth, Sheffield United, Sheffield Wednesday, Swansea et Wrexham battent aussi pavillon américain.
(*) Il s'agit du premier investissement de K5 Sport, qui avait été lié autrefois à des rumeurs de reprise de plusieurs franchises de NFL, dont aucune ne s'était concrétisée.
(*) Un autre investisseur extérieur dans FSG n'est autre qu'Arctos Sports Partners, qui détient 5% des parts du groupe - ce même Arctos qu'on retrouve au capital du PSG (12%), de l'Atalanta et du Real Salt Lake.
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