"La sélection est le reflet du championnat" : la Serie A est-elle aussi coupable ?
Eurosport sur GoogleL'Italie va replonger non sans mal dans son quotidien. Alors que le pays est encore secoué par une troisième Coupe du monde de suite dont il sera seulement spectateur, la Serie A fait son grand retour ce week-end. L'occasion de se poser une grande question : les clubs ont-ils eux aussi leur part de responsabilité dans ce nouvel échec de la Nazionale ?
Qui pour remplacer Gattuso ? "En Italie, on a beaucoup de respect pour Deschamps…"
Video credit: Eurosport
Vont-ils vraiment commettre, encore, la même erreur ? Vont-ils de nouveau opter pour la politique de l'autruche, pendant quatre ans, et décider... de ne pas décider ? Ce week-end, l'Italie s'apprête à replonger dans ce qu'elle sait faire de mieux. Et ce qu'elle affectionne le plus, au fond : vivre au rythme des matches de Serie A et toutes les polémiques qui, généralement, en ressortent. Il y a neuf ans, en 2017, alors que la Nazionale venait de manquer sa première qualification à un Mondial depuis 1958, l'heure était aux grands discours et aux grandes réformes. Le résultat ? Rien. Enfin si : une nouvelle élimination cinq ans plus tard, cette fois contre la Macédoine du Nord. Là encore, rebelote : c'est promis, cette fois, on change tout en vue de 2026. Nous voilà quatre ans plus tard, et l'Italie vient de manquer sa troisième qualification de suite, cette fois face à la Bosnie-Herzégovine.
À l'heure de replonger inévitablement dans le train-train quotidien de son championnat, surtout que deux chocs sont au programme ce week-end (Inter-Rome, Napoli-Milan), nos voisins transalpins ne peuvent, et ne doivent pas, mettre de nouveau de côté leur sélection pendant quatre ans. Ils doivent la garder dans un coin de leur tête, tout le temps, pour mettre fin à ce qui ne peut être réduit à une simple malédiction, surtout au vu de la qualité de leur bourreau. De l'autre côté des Alpes, on semble enfin, douze ans trop tard, certes, avoir pris conscient de la gravité de la situation autour de la quatrième filière industrielle du pays.
Outre le grand ménage annoncé, avec les départs actés de Gabriele Gravina, le président de la Fédération italienne de football (FIGC), Gianluigi Buffon, le chef de la délégation, et Gennaro Gattuso, le sélectionneur, la volonté de toutes les parties prenantes, sportives comme politiques, semble celle de tout changer pour de bon et redémarrer de zéro, inévitable quand on manque consécutivement trois phases de Coupes du monde. La Serie A, dont l'absence de clubs en quarts de finale de la Ligue des champions avait déjà suscité une énorme inquiétude au pays, ne peut être exempte de la profonde réflexion qui est en cours, et qui devra cette fois amener à des actes concrets. Car oui, le championnat italien a lui aussi sa part de responsabilité dans ce nouveau fiasco.
Deux joueurs sur trois sont étrangers
"La sélection nationale est le reflet du championnat. La crise doit être analysée à 360 degrés", a d'ores et déjà prévenu Adriano Galliani, l'un des dirigeants les plus emblématiques et expérimentés des dernières décennies, avec ses passages à l'AC Milan, où il a tout gagné aux côtés de Silvio Berlusconi, et Monza, qu'il était parvenu à remonter en Serie A avec le Cavaliere.
"Tout a vraiment changé, et de manière profonde, a-t-il ajouté dans un entretien accordé à Sky Italia. Avant, nous avions de grands champions en Serie A, les Ballons d’or italiens et étrangers. Rappelons-nous par exemple que dans les années 90, l’Italie remportait la Coupe des clubs champions, la Coupe des vainqueurs de coupe et la Coupe UEFA. Les finales étaient toujours disputées par des équipes italiennes. C’est tout le mouvement du football qui a baissé de niveau. La Serie A est devenue un championnat de passage. Et seulement 30 % des joueurs sont sélectionnables."
Après les records atteints lors des saisons 2020/2021 et 2023/2024, où 377 joueurs étrangers avaient été alignés en Serie A, un nouveau a été établi la saison dernière : 401 étrangers utilisés sur un total... de 588 joueurs. Cela signifie, en résumé, que la part de joueurs étrangers tournait autour de 68%, tandis que celle des joueurs italiens se situait autour de 32%. Les jeunes talents italiens sont souvent envoyés en prêt ici et là par les clubs, puisque considérés comme encore trop tendres. Et ils finissent souvent par se perdre dans des projets qui ne comptent pas vraiment sur eux. Le vivier transalpin n'est pas mauvais, preuve en est avec les très bons résultats des sélections jeunes ces dernières années. C'est au moment de l'intégration dans les différentes équipes premières que les choses se compliquent pour la jeune génération.
Le fameux "Decreto Crescita", un avantage fiscal instauré en 2019 servant à attirer les joueurs étrangers, n'a certainement pas aidé. Il a finalement été abrogé en 2024, non sans polémique. Si certaines voix s'élèvent désormais pour contraindre les clubs de Serie A à aligner un minimum de joueurs italiens sur le terrain, cette possible règle se heurterait alors au droit de l’Union européenne, en particulier au principe fondamental de la libre circulation des travailleurs. Imposer un quota de joueurs nationaux serait considéré comme de la discrimination.
Côme, un mauvais exemple ?
Ces dernières semaines, le cas du club de Côme a par exemple fait beaucoup parler. Quatrième surprise de cette saison, l'équipe de Cesc Fabregas, au jeu avant-gardiste et au projet futuriste, continue de bousculer un conservatisme qui demeure l'un des fléaux du Calcio. Sur le papier, une statistique a choqué : cette saison, le club lombard ne compte qu'une seule petite minute (!) jouée par un joueur italien. Sauf qu'en coulisses, il s’efforce d’en trouver. L'an passé, on compte une vingtaine d'arrivées dans les différentes catégories de jeunes.
Mais alors pourquoi ne pas en recruter pour l'équipe première ? Tout simplement car le football pratiqué par l'équipe de Fabregas, le plus européen de tous, requiert des qualités que les jeunes joueurs italiens n'ont pas, et n’apprennent pas au cours de leur formation, la tête plutôt remplie de consignes tactiques et de règles strictes à respecter. Forcément, la technique, elle, est quelque peu laissée à l'abandon. Alors, il faut le temps de les former, les formater, et même les rééduquer d'un point de vue footballistique. À Côme, un club certainement plus espagnol qu'italien, on promet que les retombées pour le Calcio seront rapidement visibles, d'ici probablement quatre ou cinq ans. Là-bas, on priorise le talent, la créativité et à la qualité, quitte à parfois sacrifier le résultat. Un crime de lèse-majesté en Italie.
"Pourquoi avons-nous peu d’Italiens dans l’équipe ? Le sujet est plus complexe que de simples choix de mercato. Il y a une dimension financière, avec des règles internes qui limitent les investissements. Il y a aussi un aspect méthodologique : en Espagne, par exemple, les joueurs sont plus adaptés au football que nous voulons proposer. Et puis il y a le processus : les jeunes que nous recrutons, nés en 2004-2005, sont déjà titulaires en équipe première à l’étranger, ce qui est plus difficile à trouver en Italie. La direction a néanmoins un grand respect pour le contexte italien et nous investissons beaucoup dans le centre de formation afin de construire, à l’avenir, des joueurs prêts et déjà intégrés à notre méthode", indiquait récemment le directeur sportif Carlalberto Ludi.
"Ce n’est pas que nous n’ayons pas trouvé de talents italiens du tout ou qu’il n’y en ait pas. Ils existent, mais ce que nous voulons faire aujourd’hui nous amène à chercher des joueurs très jeunes, et il est difficile de trouver des talents italiens déjà prêts pour notre niveau et notre type de jeu en équipe première (...) Nous avons pris beaucoup de joueurs italiens cet été et nous investissons pour les faire s’entraîner à notre manière dès l’âge de 14‑15 ans, afin qu’ensuite, ils soient prêts à venir chez nous", confirmait Cesc Fabregas.
De plus, le marché des joueurs italiens demeure lui aussi très complexe. Les agents posent généralement le grappin sur les jeunes talents le plus tôt possible, souvent aux alentours de 13-14 ans, pour les orienter ensuite vers des décisions plus souvent financières que sportives. Pour revenir aux clubs de Serie A, il est devenu fréquent, en fonction des affinités, de voir certaines valeurs volontairement gonflées quand il s'agit d'évoquer les profils de joueurs italiens. Alors certains dirigeants, comme ceux de l'AC Milan, par exemple, préfèrent prospecter ailleurs, où la logique des prix est plus respectée quand ils toquent à la porte. Là aussi, il serait important de revenir à la raison le plus vite possible. Notamment quand on voit la somme accordée totale versée aux différents agents par les vingt clubs de Serie A en 2025 : 249,4 millions d'euros.
Les clubs se sont opposés à un "stage" voulu par Gattuso
"Si nous voulons faire les choses correctement, nous devons comprendre le phénomène dès les écoles de football, car aujourd’hui les clubs n’investissent même plus dans les centres de formation des jeunes", a également prévenu Galliani. Ou alors ils décident là aussi de miser sur des joueurs étrangers. Du côté des Primavere, les équipes réserves des clubs, le chantier est colossal. Les joueurs étrangers y sont de plus en plus nombreux, au point que l'équipe de Lecce a même démarré un match... sans le moindre joueur italien. On parle ainsi d'un pourcentage de 32% de joueurs étrangers dans le championnat Primavera. Dans les catégories jeunes, la tendance est malheureusement similaire.
"Yamal ne jouerait pas en Italie, et il n’aurait de toute façon pas joué l’an dernier, tout comme Pedri qui a 18 ans, analysait l'an passé Julio Velasco, le sélectionneur très respecté et victorieux de la sélection féminine italienne de volley. Je pense qu’ici, ils ne joueraient pas parce qu’il y a chez nous de la méfiance et du soupçon envers les jeunes, on considère qu’ils ne sont jamais prêts, en plus d’une certaine fascination pour l’étranger. Je crois qu’il faut changer cette mentalité, donner plus de confiance aux jeunes, même en Serie A et en équipe nationale, afin de réduire les coûts et d’augmenter l’enthousiasme, car les jeunes apportent beaucoup d’enthousiasme."
Face à la crise vécue par la Nazionale depuis maintenant vingt ans et la finale 2006 (deux éliminations en phase de poules du Mondial, trois non-qualifications), les clubs de Serie A, eux, n'ont eu aucune pitié au moment de dire "non" au sélectionneur Gennaro Gattuso en début d'année, lorsque celui-ci souhaitait organiser un "stage" de cohésion pour limiter la distance entre le rassemblement de novembre et celui crucial de mars. Pourquoi ? Un calendrier devenu beaucoup trop chargé pour des équipes pour la plupart endettées, et qui veulent limiter au maximum les risques de blessure et les matches supplémentaires. Gattuso réclamait quatre jours ? Il n'en a pas eu un seul.
"On dit toujours qu’on joue trop et que cela détruit nos joueurs. Aujourd’hui, on continue à vouloir 20 équipes, mais si l’on revenait à 16 équipes, si l’on abolissait les Supercoupes à jouer en Arabie Saoudite, on les épargnerait. Les joueurs sont un patrimoine que nous payons et nous aurions aussi le temps de les faire s’entraîner avec la sélection nationale, s'est justifié en début de semaine le président du Napoli Aurelio De Laurentiis. Je suis fatigué de devoir mettre mes joueurs à disposition : je les mettrais à disposition seulement si vous me remboursez une partie conséquente de ce que nous investissons et si vous me délivrez une assurance complète de leur valeur en cas de blessure pendant la période où ils ne peuvent pas jouer."
S'il est de toute façon trop tard pour regarder dans le rétroviseur, l'ensemble du football italien, la Serie A comprise, ferait quand même bien d'y jeter un coup d’œil afin de ne plus reproduire les erreurs du passé. Car tout le monde est coupable, et personne ne peut se dédouaner de vingt années d'échecs. L'heure est devenue beaucoup trop grave, aujourd'hui, pour replonger comme si de rien n'était dans le quotidien et ne plus avancer main dans la main. Un seul objectif doit primer : le bien suprême de la Nazionale.
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