Dossier mercato 1986 | Épisode 1 | Coup de folie sur le foot français et nouvelle ère
Par Laurent Vergne
Mis à jour 10/08/2026 à 13:37 GMT+2
L'été 1986 reste peut-être le plus fou de l'histoire du football français. Dans le sillage d'une Coupe du monde que les Bleus ont achevé sur le podium, beaucoup d'internationaux tricolores changent de club. Surtout, le championnat de France attire subitement une foule d'étrangers de premier plan. Du jamais vu. 40 ans après, retour sur ce qui s'apparente à l'entrée dans une nouvelle ère.
1986, l'été le plus fou de l'histoire du Championnat de France.
Crédit: Quentin Guichard
Le géant et le nain. Au cœur des années 80, si le football français avait été le système solaire, Jupiter aurait été son équipe nationale et Pluton son championnat. La Division 1, comme on le dit alors. Les Bleus, ceux de Michel Platini, généralissime en chef flanqué d'une armée de colonels et lieutenants doués et dévoués, de Giresse à Tigana, de Bossi à Amoros, de Bats à Fernandez, n'ont jamais été aussi beaux et grands. Champions d'Europe en titre et doubles demi-finalistes de la Coupe du monde en 1982 et 1986, ils sont respectés, craints, voire admirés dans certaines contrées.
Tout l'inverse du foot français de clubs qui, à travers l'Europe, suscite, au mieux, un désintérêt poli. Des ricanements, souvent. "Le football français est devenu compétiteur et vient encore de le prouver en terminant troisième de la Coupe du monde, ce qui, malgré les pleurnicheries ou les lamentations du bon peuple, représente un bilan valorisant et flatteur. Certains rappelleront, et n'auront pas tort, que l'équipe de France n'est pas les clubs et que le soleil Platini a gommé souvent les ombres", rappelle Jacques Thibert, le patron de France Football, dans un éditorial cinglant, en juillet 1986. Mais tout va changer. L'espace d'un été.
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Michel Platini lors du mythique France-Brésil de Guadalajara en 1986.
Crédit: Getty Images
Les nouveaux Platoche et le "traître"
Par le passé, il y a déjà eu des stars en France, bien sûr. Dans la décennie précédente, notamment. Jairzinho et Paulo Cesar à l'OM. Johnny Rep à Saint-Etienne. Mais jamais un tel alignement des planètes n'avait mis à ce point le feu au mercato, ainsi que personne ne l'appelle encore. C'est un vent nouveau qui souffle sur l'Hexagone footballistique et il y a des raisons à cela. Canal Plus est l'une d'elles. Lancée le 4 novembre 1984, la première chaîne privée de de France a diffusé en direct cinq jours plus tard le tout premier match de D1 de son histoire. Le championnat devient peu à peu un produit. Il attire davantage d'argent, notamment via des présidents-businessmen. Jean-Luc Lagardère et Bernard Tapie en premier lieu.
Albert Batteux, sélectionneur des glorieux de 1958, Kopa, Fontaine et Cie, se réjouit et s'interroge dans un même élan : "Le paysage financier de notre football professionnel, plutôt tristounet jusque-là, s'enrichit d'une opulence qui lui permet de rivaliser dans ce domaine avec les plus riches du monde. Réalité ou apparence ?" Sur la durée, les apparences ne manqueront en effet pas de témoigner que l'euphorie d'un été ne dure pas toujours... Mais un nouveau modèle se met clairement en place. L'été 1986 en sera un symptôme.
Les mouvements sont d'abord franco-français. Les clubs sont riches de leur équipe de France. Si Michel Platini, le dieu local, fait depuis quatre ans le bonheur de la Juventus Turin, les autres jouent encore à la maison. 12 des 22 Bleus du Mexique changent d'employeur cet été-là. Jean-Pierre Papin, une des révélations du Mondial 86, un des rares exilés, rentre même au bercail en quittant les canaux de Bruges pour le Vieux port de Marseille. Alain Giresse délaisse ses Girondins de Bordeaux et de toujours pour le suivre sur la Canebière.
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Karl-Heinz Förster et Jean-Pierre Papin, deux des recrues phares de l'OM à l'été 1986.
Crédit: Imago
Bordeaux n'est pas en reste, cela dit, et fait venir les deux meneurs les plus prometteurs du pays, Jean-Marc Ferreri l'Auxerrois et Philippe Vercruysse le Lensois. Ils étaient au Mexique, en retrait du carré magique, guettant leur heure. José Touré, lui, délaisse Nantes et les bords de l'Erdre pour ceux de la Garonne. Enfin, il y a LE tremblement de terre : Luis Fernandez, principale figure du PSG, nouveau champion de France, reste à Paris mais rejoint le Racing de Lagardère. Cette "trahison", assortie du salaire mirobolant qui va avec (un million de francs, du jamais vu), restera le symbole de cette vague de chaleur caniculaire sur le marché des transferts.
Le gros coup de tonnerre de Brest
Au-delà des considérations franco-françaises, il va pleuvoir des recrues étrangères de partout. Du gros calibre. À l'époque, chaque club ne peut en aligner que deux sur le terrain. Nous sommes avant l'arrêt Bosman, qui achèvera de bouleverser le monde du sport professionnel dans les années 90. Dans les 80's, l'étranger est encore une denrée rare, donc précieuse. Il incarne son club, en est souvent le leader, voire la star. Après la Coupe du monde mexicaine, ils surgissent d'Argentine, d'Allemagne, de Belgique, soit les trois demi-finalistes qui accompagnaient la France dans le dernier carré. Mais ils viennent aussi du Danemark, de Yougoslavie, d'Uruguay ou de Hongrie.
Ce ne sont pas des seconds couteaux, bien au contraire. Le FC Nantes, qui comptait déjà depuis un an Jorge Burruchaga, auteur du but du titre argentin en finale, se paie un autre champion du monde, Juan Olarticoechea, l'arrière gauche titulaire de l'Albiceleste. Karl-Heinz Förster, défenseur central de la Mannschaft, déboule à Marseille, quand son coéquipier en sélection, Pierre Littbarski, arrive au Racing, en compagnie d'Enzo Francescoli. Monaco recrute deux Danois : Soren Lerby, débauché au Bayern Munich, et Soren Busk. Eux aussi étaient titulaires au Mexique. Les frères Vujovic, Zlatko le buteur et Zoran le latéral, n'étaient pas à la Coupe du monde, la Yougoslavie n'étant pas qualifiée. Mais de grands clubs les courtisaient et ils ont choisi Bordeaux.
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Jorge Burruchaga, le lieutenant de Diego Maradona lors du sacre argentin de 1986.
Crédit: Getty Images
Cette folie collective s'étend bien au-delà des plus gros clubs du pays, et c'est aussi en cela qu'elle sort du lot. Ainsi, Lille va aligner ni plus ni moins que l'attaque de la Belgique avec Erwin Vandenbergh et Filip Desmet. Le premier a quitté Anderlecht, un de plus grands clubs européens à l'époque. À côté, le LOSC n'est rien. Un grain de poussière. Mais le plus gros coup de tonnerre vient de Brest, dont le président, François Yvinec, sorte de Tapie breton, a la folie des grandeurs. Il réussit un double coup inimaginable en formant une charnière centrale composée de Julio Cesar, le libero du Brésil, et de l'Argentin Jose Luis Brown, auteur de l'ouverture du score en finale de la Coupe du monde. Surréaliste.
Aux quatre coins de France, les supporters voient leur équipe changer d'allure et de dimension. "On est tenté de penser que jamais un Championnat de France de Première Division n'a présenté un tel attrait", concède dans France Football Jacques Thibert, pourtant pourfendeur des dérives du foot-business qui, le pressent-il, va emporter avec lui tout un pan de l'histoire et des principes de ce sport.
Les destins croisés du géant et du nain
Gérard Houllier, lui, est l'entraîneur du PSG, fraîchement auréolé de son tout premier titre de champion. À la fois excité, intrigué et visionnaire, il s'interroge confusément : "Je suis incapable de vous dire si ce qui s'est passé à l'intersaison est fossoyeur ou précurseur. Moi, j'ai tendance à dire que c'est précurseur d'une autre ère. Mais je ne peux pas le justifier avec des éléments rationnels." L'analyse de Houllier est révélatrice : tout le monde est étourdi et cherche à comprendre. Le futur sélectionneur n'en revient pas. "On passe de trois-quatre grosses équipes à au moins huit. Quand on regarde le recrutement de Brest, hé, ho ! Et Lille qui a pris Desmet et Vandenbergh, l'attaque de l'équipe nationale belge, on en parle ?"
Il a(ura) raison. C'est un changement d'époque. C'est aussi l'amorce du croisement de deux destins, celui des Bleus et des clubs qui les nourrissent. Le géant et le nain vont emprunter des trajectoires opposées. Le premier va se flétrir et se réduire telle une peau de chagrin. L'équipe de France, bientôt orpheline de Platini, Giresse, Bossis et de presque toutes les forces vives de la glorieuse génération du début des années 80, va plonger en quelques mois dans une spectaculaire traversée du désert qui durera près d'une décennie.
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La grande équipe de France du Mondial 1986 : Amoros, Bats, Ayache, Battiston, Bossis, Fernandez, Stopyra, Giresse, Platini, Rocheteau, Tigana.
Crédit: Getty Images
Simultanément, comme si le tarissement de cette source nourrissait la croissance d'une autre, le championnat s'apprête à grandir. Il lui faudra encore quelques années, mais les clubs français vont émerger pour prendre une place plus significative sur la scène européenne, jusqu'à culminer au début des années 90 dans le sillage de l'Olympique de Marseille, lequel entraînera dans sa roue le Paris Saint-Germain et, à un degré moindre, Monaco, Bordeaux ou même Auxerre. Le foot français vivra six finales européennes en six ans entre 1991 et 1997, lui qui en avait été sevré depuis 1978.
Tout a commencé ici et maintenant, durant ces quelques semaines de l'été 1986. Un été dispendieux, à la limite du déraisonnable, qui aura engendré toute une série d'histoires. Divulgâchons déjà l'essentiel : les happy-ends ne seront pas nombreux. Ces histoires d'amour et/ou d'intérêts finissent mal, en général. Cela n'en reste pas moins un été comme le foot français n'en avait jamais connu. Il marquera un avant et un après. Un point de rupture sans retour en arrière. Sans le savoir, sans même le comprendre totalement, ce petit monde se rêvant grand entre alors dans une ère nouvelle, où beaucoup de choses échapperont à beaucoup de monde. Pour certains, le retour sur terre sera violent. En attendant, le temps d'un été, chacun flotte sur son nuage post-mexicain. Les yeux dans les étoiles qui peuplent soudain ses pelouses.
- A suivre | Episode 2 - La trahison Fernandez : Luis, de Paris à Paris
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