"En 2002, on finit deuxième… Arsène fait chier ! Il aligne une série d’invincibilité en championnat. En 1998 Arsenal est champion avec 78 points. Là, on a 80 et on est deuxièmes. On a joué le titre jusqu’à la fin !" En 2011, ces propos doux-amers de Gérard Houllier évoquaient l’âge d’or inouï des coachs français officiant à l’étranger.

En 2002, Wenger (Arsenal) et Houllier (Liverpool) se sont tirés la bourre jusqu’au bout dans une Premier League qui abritait aussi un troisième frenchy, Jean Tigana. Son Fulham n’avait fini que 13e mais les Cottagers étaient promus. Une remontée dans l’élite orchestrée par notre "Jeannot" national. A la fin de la saison 2002, Raynald Denoueix atterrira à la Real Sociedad qui, sous sa houlette, finira second de la Liga à deux petits points du Real Madrid, et qualifiée en Ligue des champions. Une première pour ce "petit" club. En Liga, Luis Fernandez avait laissé un bon souvenir en qualifiant lui aussi son Athletic Bilbao, second en 1998, pour une première en C1.

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Depuis son premier doublé en 1998 avec Arsenal, Arsène Wenger est devenu le chef de file de cette french touch qui brille sur les bancs comme en discothèque avec les impayables Daft Punk. Et pourtant… C’est dans un scepticisme général mêlé de l’hostilité de ses chers collègues anglais que Wenger avait débarqué en Premier League à l’automne 1996. "Arsene Who ?" avait titré le vachard Evening Standard à sa Une ! Quand ses Invincibles seront à nouveau champions et invaincus au terme de leur magnifique saison 2004, l’Angleterre bannira de son langage le proverbial boring Arsenal (L’Arsenal ennuyeux).

L'âge d'or de l'entraîneur français en Europe a vécu

Le Wengerball enchante et gagne ! Et l’Alsacien a contribué à l’évolution plus continentalisée d’un foot anglais stéréotypé qui stagnait avec une seule C1 remportée miraculeusement par Manchester United en 1999. Dans le sillage glorieux de Wenger, le terne ex-sélectionneur des Bleus Jacques Santini se voit confier le banc de Tottenham (2004) et Alain Perrin l’équipe de Portsmouth (2005). Leurs échecs précoces révèleront a contrario tout le savoir-faire de Wenger, installé pour un bail de 22 ans et 19 qualifications d’affilée en Ligue des Champions.

Arsene Wenger

Crédit: Getty Images

Une méthode qui demeure à ce jour comme un modèle à suivre au vu de l’absence désespérante actuelle des coachs français dans l’ensemble des grands championnats européens. Au Real Madrid, Zinédine Zidane, plus "italo-espagnol" dans sa culture foot, n’est que la brillante exception qui confirme la règle du néant absolu. La deuxième vague des années 2010 qui a porté les Philippe Montanier (Real Sociedad, 2011-13), Rudi Garcia (AS Roma, 2013-16), Rémi Garde (Aston Villa, 2015-16), Claude Puel (Southampton puis Leicester, en gros 2016-19) ou Valérien Ismaël (Wolfsburg, 2016-17) est retombée à plat.

La méthode Wenger apparaît alors plus que jamais comme un viatique à tout entraineur français désireux de s’exporter. Les langues, d’abord ! A la différence de ses compatriotes actuels pas très doués pour les langues étrangères, Arsène est polyglotte (il parle anglais, allemand, espagnol, italien et japonais). Une facilité depuis longtemps cultivée par une grande ouverture d’esprit, devenue indispensable aujourd’hui. "J’étais curieux. J’avais l’idée de découvrir le monde", confiait-il récemment à L’Equipe.

Vous ne pouvez pas faire un métier basé sur le jeu s’il n’y a pas de fun

Son expérience au Japon (Nagoya Grampus, 1995-96) ainsi qu’un palmarès conséquent acquis auparavant à Monaco avaient bien sûr éveillé l’intérêt des dirigeants d’Arsenal. Mais ils devinaient aussi chez lui, un esprit audacieux et novateur qui dépoussièrerait un club plus que centenaire. Bonne pioche ! Arsenal deviendra Arsènal, une équipe stylée à l’accent très frenchy…

Hier comme aujourd’hui, les grands championnats étaient/sont en recherche de coachs au style plutôt offensif et spectaculaire. Soit l’exact opposé du jeu "défensif" généralement pratiqué en L1 depuis le succès des Bleus au Mondial 1998. Et la victoire du football "cynique" ("seule la victoire est belle") de Didier Deschamps à la coupe du Monde 2018 ne plaide pas non plus pour une plus grande appétence en faveur du foot français. Et comme notre foot de clubs ne brille pas non plus en coupes d’Europe… Or, la dimension spectaculaire du foot actuel n’est plus une simple option dans les grands championnats :

Didier Deschamps, le sélectionneur de l'équipe de France, lors du match face à l'Ukraine

Crédit: Getty Images

"Vous ne pouvez pas faire un métier basé sur le jeu s’il n’y a pas de fun, insiste Gérard Houllier. Il faut prendre du plaisir. L’entraineur doit être le maitre d’œuvre de l’ambiance et de l’humour. Vous devez divertir. Autrement dit, au très haut niveau, le résultat n’est pas suffisant." Quel entraineur français actuel envisage son métier avec cette vision enthousiasmante du football ? Arsène et son "Wengerball", déclinaison parfaite du foot festif, a reçu l’hommage de la BBC Sport ("un entraineur mué par le désir de divertir et d'attaquer") et du Daily mail ("un puriste, qui se consacre à l'individu et aux techniques collectives").

Au-delà de son style éblouissant qui a fini par s’étioler au bout de 22 années, Wenger a tout de même forgé une identité-club très marquée que ses successeurs essaient tant bien que mal de perpétuer. Une identité de jeu fondée sur une profonde réflexion, celle qui forge les convictions : "On m’a surnommé le professeur parce que j’avais des lunettes, mais un entraineur doit avoir des idées claires qu’il doit imposer à ses joueurs, qu’il les leur démontre, qu’il les convainque." A l’étranger, les "idées claires" chères à Arsène, sont les éléments fondamentaux d’une bonne communication. Vis a vis des joueurs d’abord et vis a vis des médias, surtout, qui entretiennent une culture foot élevée où le rendu technico-tactique des entraineurs est disséqué dans les moindres détails.

La Ligue 1 a viré Ancelotti, Bielsa, Favre...

Les conférences de presse d’un Thierry Laurey sont parfaitement inenvisageables dans un grand pays de foot… Quelques noms bien en vue répondent aujourd’hui parfaitement à cette nécessité de forte personnalité technicienne et de projets de jeu ambitieux qui ont fait la réputation d’Arsène Wenger. Mais là encore, ils ne sont pas français… Après la mode des entraineurs portugais et leur profil "universitaire" puis de l’école hispano-argentine (Guardiola, Arteta, Bielsa, Pochettino), les Pays-Bas, toujours novateurs, ont fait émerger des techniciens en vue, tels Peter Bosz (Leverkusen) ou le prometteur Erik ten Hag (Ajax). L’Italie propose Roberto de Zerbi (Sassuolo) et Gian Piero Gasperini (l’emballante Atalanta).

Gasperini

Crédit: Getty Images

Mais c’est l’Allemagne, dopée au gegenpressing et aux rafales de buts en Bundesliga, qui nourrit un courant dominant de techniciens inspirés qui osent la prise de risques et assument le déséquilibre parfois casse-gueule. Outre "Kloppo" à Liverpool et son heavy metal football, citons Julian Nagelsmann (RB Leipzig), Marco Rose (M’Gladbach) et le petit dernier qui monte, Sebastian Hoeness, neveu d’Uli (Hoffenheim)… Passer de la L1 aux grands championnats, c’est enfin changer d’échelle économique.

De culture pourtant catholique, Arsène Wenger a parfaitement adopté une culture de l’argent très anglo-saxonne qui met en jeu des moyens considérables (transferts, infrastructures). Arsène le bâtisseur a ainsi fait ériger l’Emirates Stadium pour la somme fabuleuse à l’époque de 750 millions d’euros (2006). A Madrid, Zidane en a récemment dépensé 300 en recrutement (dont 115 pour le seul Hazard). Absents des grands championnats européens et même de leur zone périphérique (Suisse, Belgique), voire plus loin (Russie), les coachs français s’exportent encore et toujours comme sélectionneurs en Afrique, leur zone de confort.

Représenté par Raymond Domenech à la tête de l’UNECATEF (syndicat des entraineurs) et piloté par Hubert Fournier à la DTN, le coaching à la française végète tranquillement. Il reflète la mentalité étriquée d’une L1 qui a viré Carlo Ancelotti, Marcelo Bielsa, Unai Emery, Lucien Favre et Paulo Sousa... Du haut de son splendide isolement, Laurent Blanc attend depuis quatre ans qu’un grand club européen daigne le solliciter. Arsène Wenger, lui, a subi la cour effrénée de la Juventus, de Barcelone, du Real Madrid et du Bayern. Auxquels il s’est permis de pouvoir leur dire non…

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