Si certains destins forcent l'admiration, certaines dates, elles, donnent le tournis. 9 janvier 1921. L'Europe se relève à peine du conflit le plus meurtrier de son histoire. Sinistre record que la Première Guerre Mondiale ne conservera pas longtemps. 1921. L'année du procès Landru. De la commercialisation du N°5 de Chanel. De la sortie du troisième tome d'A la recherche du temps perdu de Proust, Le côté de Guermantes. Un temps trop lointain pour la mémoire, qui n'appartient qu'à l'histoire.
9 janvier 1921. A Budapest nait Agnes Keleti. Premier souffle d'une vie romanesque, qui fera d'elle une survivante. Ce samedi 9 janvier 2021, elle fête ses 100 ans. C'est la championne qu'elle fut que l'on célèbre, mais plus encore la femme qu'elle est encore. Agnes Keleti est la plus vieille championne (ou ne serait-ce que médaillée) olympique encore en vie. Et pas n'importe laquelle. Elle a décroché dix médailles aux Jeux, dont la moitié en or.
Une légende du sport, donc, même si dans sa discipline, ladite légende a parfois davantage salué Larissa Latynina, la merveille soviétique aux 18 médailles, record qui a perduré plus de quatre décennies jusqu'au XXIe siècle et Michael Phelps, ou l'incomparable Nadia Comaneci. Reine de l'Olympe, Keleti aura été bien plus que cela et son histoire personnelle, si tourmentée, rend presque miraculeuse son passage à un âge à trois chiffres.
Water polo
6 décembre 1956, du sang dans la piscine
03/08/2020 À 21:46

Agnes Keleti a 100 ans ce 9 janvier.

Crédit: Getty Images

Auschwitz, Raoul Wallenberg et Piroska Juhasz

Elle débute en équipe nationale en 1939, quand les bruits de bottes commencent à résonner sur l'Europe. Elle a 18 ans. Dès ses premiers pas sur les agrès, à l'âge de 4 ans, la petite Agnes a affiché des aptitudes certaines. En 1937, elle connait sa première bribe de gloire nationale, avec un titre de championne de Hongrie. Elle rêve des Jeux de 1940, prévus à Tokyo. Ceux qui n'auront jamais lieu. Bientôt, la gymnastique s'éloigne du champ de ses priorités. Hongroise de nationalité, elle est aussi juive. Suffisant pour lui barrer la route de la sélection, dont sont bannis les athlètes de confession juive dans la Hongrie de Miklos Horthy, qui s'est allié avec le Reich hitlérien et, bientôt, d'en faire une proie pour le régime nazi lancé dans son invraisemblable frénésie criminelle.
Agnes Keleti est une survivante de l'Holocauste. Tous les membres de sa famille n'auront pas cette chance. Son père, notamment, est déporté à Auschwitz en 1944. Il n'en reviendra pas. Sa mère et sa sœur doivent leur salut au diplomate suédois Raoul Wallenberg, missionné en Hongrie pendant la Guerre. Wallenberg. Un autre personnage de roman. On estime qu'il a contribué à sauver environ 20000 juifs hongrois en les faisant passer pour des ressortissants suédois via des passeports temporaires.

Une des rares photos de Raoul Wallenberg, ici en 1944 à Budapest.

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Arrêté en 1945 par l'Armée Rouge qui le soupçonnait d'être un agent secret à la solde des Etats-Unis, Wallenberg a disparu des radars. La suite et la fin de son existence relèvent du mystère. Il serait mort en captivité juste après la fin des hostilités, selon certaines sources, quand d'autres affirment qu'il était encore en vie dans les années 80. Personne ne sait ce qu'il est advenu de lui, mais la famille Keleti, elle, n'ignore pas ce qu'elle lui doit.
Agnes aussi est passée entre les gouttes acides du nazisme. Séparée de sa mère et de sa sœur à l'été 44, elle prend les papiers et l'identité d'une jeune femme de ménage chrétienne, Piroska Juhasz. Comble de l'ironie, elle travaille alors au service d'un... général allemand installé à Budapest. "Je suis restée en vie grâce à Piroska avec qui j'ai échangé vêtements et papiers tout en imitant sa manière de parler", racontera-t-elle plus tard, une fois devenue championne olympique.

Des grands drames de l'humanité aux petits malheurs de la vie

La Guerre lui a volé son père, une partie de sa famille (plusieurs de ses oncles ont aussi été déportés et tués dans les camps) et de sa vingtaine, ses plus belles années d'athlète et deux Olympiades. Pourtant, la paix revenue, elle retourne à la gymnastique et brille comme si le temps ne s'était pas écoulé depuis ses dernières compétitions à la fin de la décennie précédente.
Après les grands drames de l'humanité, les petits malheurs de la vie vont la priver des premiers Jeux de l'après-Guerre, à Londres, en 1948. Keleti avait pourtant tout pour y briller. Un an plus tôt, lors des Championnats d'Europe centrale, regroupant l'immense majorité des candidates au titre olympique, elle a surclassé la concurrence. Mais trois semaines avant les J.O., elle se blesse à la cheville. Si elle verra Londres, c'est sur des béquilles qu'elle suit la compétition.
Pour elle, c'est fini, pense-t-on. Pense-t-elle, aussi. La Hongroise lorgne tout de même les Jeux de 1952. Mais à Helsinki, elle aura dépassé le cap de la trentaine, un âge canonique dans le milieu presque infantile de la gymnastique. "Je ne pensais pas gagner quoi que ce soit, je voulais juste avoir une occasion de voir le monde, expliquait-t-elle l'an dernier à Associated Press. Ce ne sont pas les médailles qui comptent mais l'expérience qui va avec. J'aimais la gymnastique d'abord parce qu'elle me permettait de voyager gratuitement."
En Finlande, Agnes Keleti obtient enfin la récompense de ses années d'attente. Elle rentre au pays avec quatre médailles, dont un titre olympique au sol, là où elle s'exprime le mieux. De par son âge et son histoire, c'est un petit miracle. Mais le meilleur reste à venir.

Melbourne, entre rêve et cauchemar

Melbourne, 1956. A 35 ans, plus vieille que certains entraîneurs, Keleti est encore là. Elle a pris la décision se rendre en Australie devant la menace qui plane progressivement au-dessus d'une société hongroise avide de libertés. Face au cadenas imposé par le voisin soviétique, la révolte gronde puis la révolution éclate à l'automne 1956. La répression de l'Armée Rouge sera sanglante et impitoyable.
Les Jeux de Melbourne se tiennent du 22 novembre au 8 décembre, au moment même où le sang coule à Budapest. Agnes Keleti et les autres athlètes de la délégation arrivent en Australie (un tel voyage est encore un périple, à l'époque) deux semaines après le début des évènements en Hongrie. Beaucoup traverseront ces Jeux sans nouvelles de leurs familles, dans l'angoisse.
Malgré ce contexte pesant, qui culminera lors de la fameuse demi-finale du tournoi de water-polo remporté dans le sang par les Hongrois contre l'URSS, Agnes Keleti va vivre, du strict point de vue sportif, une campagne de rêve. Elle devient la plus vieille championne olympique de l'histoire, et plutôt quatre fois qu'une puisqu'elle prend l'or au sol, à la poutre, aux barres asymétriques et dans l'épreuve au sol par équipes. A ce quadruplé s'ajoutent de l'argent dans le concours par équipes et dans le concours général individuel, où elle n'est devancée que par l'autre reine de ces Jeux, la Soviétique Larissa Latynina, qui rafle elle aussi six médailles dont quatre en or.
Contrepoint de l'image de son compatriote poloïste Ervin Zador, sorti du match contre les Soviétiques le visage en sang, Keleti offre au monde une séquence puissante sur le podium du concours général, en tendant la main à Larissa Latynina. Elle avait voulu séparer sa rivale de la politique répressive d'un Etat. Cela peut sembler évident mais, une fois encore, dans le contexte de cette quinzaine olympique, il fallait une certaine grandeur d'âme pour ne pas balayer cette évidence.
Je me sens bien. Le truc, c'est qu'il ne faut pas se regarder dans le miroir
Comme toute la délégation hongroise, Keleti fait face à la fin des Jeux à un dilemme : rentrer au pays ou s'exiler, en se privant de sa famille, de ses proches. Elle choisit de rester en Australie. En 1957, elle part s'installer à Tel-Aviv et prend la nationalité israélienne. Sa vie sera là-bas, désormais. Ce n'est qu'en 1983 qu'elle retournera pour la première fois en Hongrie. Depuis 2015, elle vit à nouveau à Budapest, sans doute parce qu'elle souhaitait y boucler la boucle de son incroyable vie.

2016 : A 95 ans, Agnes Kelety faisait encore le grand écart dans un cours de gymnastique à Budapest.

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En novembre dernier, elle s'est confiée à l'AFP. Sa mémoire lui joue des tours, mais l'œil pétille toujours. "Je me sens bien. Le truc, c'est qu'il ne faut pas se regarder dans le miroir", confiait-elle malicieusement. Ses médecins lui ont interdit de faire le grand écart, qu'elle maitrisait encore allègrement il y a quelques années. Elle peste contre l'approche moderne de la gymnastique (qu'elle a enseignée pendant des décennies), plaidant que c'est "l'esprit des enfants, avant leur corps, qu'il fait développer". Elle voudrait qu'on leur inculque "la joie de vivre" avant le goût de la compétition.
De son incroyable vie, plus que ses médailles et les honneurs, Agnes Keleti se dit fière "d'avoir parcouru le monde et appris plusieurs langues." Elle a aimé la vie qui ne lui a pas toujours fait de cadeaux, et elle l'aime encore. Prise en étau entre les deux pires fléaux du XXe siècle, le nazisme et le Stalinisme, elle a survécu à tout. A 100 ans, la championne qui a écrit l'histoire de son sport et traversé l’Histoire tout court sourit encore. Sa plus belle pirouette.

Agnes Keleti chez elle, en novembre 2020.

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