Nantenin Keita : "Grâce à ma déficience visuelle, je suis championne paralympique"

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Il y a quelques jours, nous sommes allés à la rencontre de Nantenin Keïta, championne paralympique du 400 m aux Jeux de Rio, en 2016. Durant une bonne demi-heure, qui est passée comme un charme, on a parlé d’elle et, surtout, du pouvoir du sport sur le handicap. De ce que sa déficience visuelle lui a permis d’accomplir. Et non pas de ce qu’elle l'a empêchée de réaliser.

Keita : "Même avec un citron amer, on peut faire une délicieuse limonade"

Video credit: Eurosport

Propos recueillis par Arnaud Assoumani
Nantenin, comment vous êtes-vous retrouvée à pratiquer l’athlétisme ?
N.K. : Je suis arrivée à l’athlétisme par hasard. Quand j’étais en primaire, je jouais au basket et au hand. Autant vous dire qu’avec ma déficience visuelle, je n’ai pas continué longtemps, surtout que ma maîtresse m’avait mise dans les buts au hand... Elle a très vite compris que ce n’était pas le bon choix (rires). Mais j’ai toujours aimé le sport. Je suis ensuite entrée dans un collège spécialisé pour les déficients visuels. Et là, j’ai fait une rencontre.
Racontez-nous…
N.K. : Ma prof d’EPS avait inscrit toute ma classe à une compétition d’athlétisme pour déficients visuels. La Fédération Française Handisport m’a repérée et m’a proposé de faire des compétitions. J’ai commencé sans réellement savoir que j’étais en para-athlétisme. Pour moi, je faisais juste une compétition d’athlétisme... Et j’ai commencé à gagner, à être toujours sur les podiums, à rentrer à la maison avec des coupes. C’était cool ! C’est comme ça que je suis arrivée à l’athlétisme. Après, je pense que c’est un sport qui me convient assez bien dans le sens où c’est un sport où, peu importe d’où tu viens, peu importe qui tu es, tu trouves quelque chose qui te fait plaisir.
À quel point le sport a-t-il été important dans votre construction ?
N.K. : Le sport m’a permis de prendre confiance en moi. Je ne suis pas la nana qui a le plus confiance en elle, j’aimerais bien, mais ce n’est pas encore ça. Le sport m’a vachement aidée. J’ai pris confiance parce que je me voyais réussir, et je me voyais réussir dans un domaine, à des moments où les personnes qui se moquaient de moi ne réussissaient pas. Et du coup, là, on ne parlait plus de "Nantenin Keïta, l’handicapée". On parlait de "Nantenin Keïta, la sportive de haut niveau". Et ça, ça me faisait du bien.
Et plus j’avançais dans ma carrière sportive, plus je me disais : "Mais en fait, Nanto, rends-toi compte que si tu en es là aujourd’hui, c’est parce que tu es déficiente visuelle." Grâce à ma déficience visuelle, je suis donc championne paralympique. Le fait de mettre du positif sur mon handicap a changé les choses. Ce n’est plus "à cause de ma déficience, tu ne peux pas faire ça", mais "grâce à ma déficience, je peux faire ça".
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Nantenin Keita à l'INSEP

Crédit: Getty Images

Est-ce important pour vous d’incarner cela ?
N.K. : Je ne sais pas si je l’incarne, mais dans mon quotidien, c’est important. Et je suis contente de me dire que je travaille pour une entreprise - Malakoff Humanis - dont l’objectif est de permettre à chaque collègue de se sentir bien, d’évoluer dans un environnement serein. Aussi, ça me fait kiffer quand je vois un petit jeune dans la rue, qu’il soit amputé ou qu’il ait une canne, d’aller lui dire qu’il peut pratiquer. Il n’est peut-être pas au courant qu’il peut faire du sport. Pourtant, ça peut changer sa vie.
Pouvez-vous nous expliquer comment vous appréhendez le sport ou votre vie quotidienne avec votre déficience visuelle ?
N.K. : C’est assez compliqué à expliquer, car c’est de naissance. Je ne sais pas ce que c’est que de bien voir. Je suis épatée quand je sais qu’on est à 100 mètres de quelque chose, ou même à 10 mètres, et que la personne arrive à le voir. Moi, je ne vois les choses que de très près. Si on se balade dans la rue, je ne peux pas lire les noms de rue, même si je suis juste en dessous du panneau. Dans un supermarché, je ne peux pas lire les étiquettes. Mais ça, ça m’arrange parfois, parce que j’achète des trucs hyper chers… Sauf quand ma carte bleue dit stop (rires).
Aujourd’hui, on a la chance d’avoir pas mal d’outils qui nous permettent de compenser, mais ce qui peut être compliqué, c’est le regard des gens. Quand je marche, j’ai l’impression que je vois très bien, donc je marche vaillante et, potentiellement, je peux cogner des personnes ou ne pas les voir, sinon à la dernière minute. Il arrive qu’elles aient l’impression d’être agressées. Parce que je n’ai pas de canne ni de lunettes, les gens ne savent pas que je ne vois pas grand-chose. Et ça, ce n’est pas toujours évident, parce que je dois me justifier : "Excusez-moi, je ne vois pas", "Ouvrez les yeux !", "J’aimerais bien…"
Dans le sport, ça va de mieux en mieux, parce que j’ai beaucoup moins de difficultés à dire quand je ne vois pas. Pendant très longtemps, je n’osais pas. Maintenant, ça me fatigue tellement que j’ai beaucoup moins de difficultés à le dire. Et puis, je me dis que plus on en parle, plus ça sensibilise. Les générations qui vont arriver après nous n’auront peut-être pas besoin d’en parler à ce point-là.
Quels sont vos challenges sur la piste, en compétition comme à l’entraînement ?
N.K. : C’est déjà de réussir à me repérer ! Même si c’est un environnement que je connais - l’INSEP -, il peut y avoir des personnes qui vont bouger le matériel, qui vont laisser traîner un poids, un disque, un medecine ball que je ne vais pas forcément voir. Potentiellement, je peux donc me blesser. C’est beaucoup plus énergivore pour moi, parce que je suis surconcentrée tout le temps. Il faut que je fasse attention à tout et attention aux autres. Aussi, quand il y a du bruit, ça m’handicape encore plus.
Même si on a l’impression que c’est facile, on apprend à courir. Et donc, tu répètes un geste. Pour répéter un geste correctement, il faut aussi le voir et le comprendre correctement. En compétition, c’est aussi réussir à avoir une lecture juste : où sont mes concurrentes, où je suis sur la piste, ce que je dois faire à ce moment-là.
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Keita : "Même avec un citron amer, on peut faire une délicieuse limonade"

Video credit: Eurosport

Quelle est votre plus grande force ?
N.K. : Je pense que c’est de ne jamais abandonner. J’ai grandi avec deux choses en tête, qui me viennent de mon père : tu seras toujours obligée d’en faire plus que les autres. Je l’ai intégré. Et il m’a dit aussi : même avec un citron amer, on peut faire une délicieuse limonade. À la naissance, mon citron était très amer. Au final, en ajoutant des ingrédients, elle n’est peut-être pas devenue délicieuse, mais elle est buvable.
Paris 2024 a aussi changé les regards… Comment prolonger cet été olympique ?
N.K. : On a fait un grand pas en avant avec Paris 2024. Il faut que l’on continue à ouvrir les clubs aux personnes en situation de handicap, pas forcément pour devenir champion ou championne paralympique. Les médias doivent continuer à se tourner vers ces compétitions, hors-Jeux Paralympiques. Il ne faut pas s’intéresser aux paras qu’une fois tous les quatre ans.
Je discutais avec des gens qui sont venus aux Mondiaux de para-athlétisme en 2023. À la sortie de la compétition, ils m’ont dit que cela avait changé leur regard, qu’ils n’étaient plus dans le misérabilisme ou la pitié, que le handicap rimait avec compétition et performance. Une autre fois, une maman m’a parlé des Phryges olympiques. Son enfant pleurait car il voulait la Phryge paralympique. Un peu plus tard, quand il s’est dessiné, il s’est représenté avec une prothèse.
 
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