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Jeux OlympiquesLes Grands Récits Olympiques - Séoul 1988 : Greg Louganis, le grand plongeon dans l'inconnu
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Publié 05/07/2021 à 23:57 GMT+2
GRANDS RÉCITS - Greg Louganis est le plus grand plongeur de l'histoire. Auteur d'un doublé à 3 mètres et 10 mètres aux Jeux de Los Angeles et de Séoul, l'Américain a hissé sa discipline à des hauteurs insoupçonnées, en portant un lourd fardeau et un secret inavouable au cœur des années 80 : son homosexualité et sa séropositivité. Il est devenu plus qu'une légende.
Greg Louganis
Crédit: Eurosport
PAR MAXIME DUPUIS
Un haussement d'épaules peut exprimer mille choses. Du dépit à l'ironie, en passant par la tristesse ou l'évidence, il y a tant à déchiffrer derrière une expression corporelle aussi élémentaire dans sa conception qu'elle est complexe dans sa définition. Le haussement d'épaules est à l'homme ce que le battement d'ailes est au papillon. Une manière de prendre de la hauteur. De s'échapper.
Le jour où Julie Sondgerath a vu Greg Louganis hausser les siennes devant des boîtes de céréales Wheaties, elle n'a pas eu grand-peine à décrypter le message. Comme les millions d'Américains qui regardaient "Back on Board", documentaire signé HBO relatant la vie tourmentée et l'œuvre majeure du plus grand plongeur de l'histoire, elle a rapidement compris le sens de son geste. "Ça m'a brisé le cœur, expliquait-elle à un journaliste du New York Times au cœur de l’été 2015. C'est un gars qui a tout bien fait. Il s'est entraîné depuis son adolescence. Il est allé aux Jeux Olympiques. Il a décroché l'argent en 1976. Il a remporté l'or en 1984 et 1988. Il a tout fait correctement." Et pourtant...
Du haut de ses quatre titres olympiques, de ses cinq sacres mondiaux et de ses pelletées de titres nationaux, il n’avait même pas eu le droit à une boîte de Wheaties à son effigie.
Wheaties, "le petit déjeuner des champions". Wheaties, dont les boîtes iconiques, symboles de la pop culture US, ont prêté leurs flancs aux plus grands champions de l'histoire étasunienne n'avaient jamais trouvé une petite place pour Greg Louganis.
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Greg Louganis, le grand plongeon dans l'inconnu
Video credit: Bridgestone
Julie Sondgerath, manager en technologies de l’information vivant à Chicago, a pensé très fort qu'il était temps de réparer ce qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à une injustice. Elle lança donc une pétition sur Change.org. 40000 signatures et huit mois plus tard, General Mills, fabricant de Wheaties, annonçait que l'ancien plongeur apparaîtrait bientôt sur les célèbres boîtes orangées.
Louganis aura attendu près de trois décennies. A peu près autant que Mohamed Ali, longtemps trop sulfureux pour s’inviter à la table de petit déjeuner du citoyen américain moyen, ou Jim Thorpe, consacré près d'un demi-siècle après sa mort.
L'homme célébré, plus que le sportif
Greg Louganis n'en a jamais voulu à personne. Mais il n'a jamais été dupe. Au fond de lui, il a toujours su. L'époque de sa splendeur et de ses triomphes était une ère à œillères. Le monde n'était pas prêt. Il a fait avec. Ou sans, c'est selon. Et puis, après tout, le jour où il est enfin apparu sur les têtes de gondole ou dans les rayonnages des supermarchés, c'est l'homme Louganis qui a été célébré. Pas le héros des bassins. Louganis, dans son entièreté. Homosexuel. Séropositif. Activiste. Ça valait peut-être le coup d'attendre, finalement.
"A l'époque, je ne faisais pas attention. Mais aujourd'hui, j'ai l'impression d'être honoré pour ma personne entière. J'ai révélé mon identité sexuelle en 1995, j'ai parlé de mon VIH et maintenant, avoir cet honneur...", se réjouissait-il alors. Sans arrière-pensée aucune.
Au cœur des années 90, Greg Louganis avait décidé qu'il était temps de déposer un fardeau qui pesait sur ses épaules depuis trop longtemps. Séropositif également, Magic Johnson avait montré le chemin en 1991. Quelques mois plus tard, Arthur Ashe avait emboîté le pas du meneur des Lakers, dévoilant le mal qui le rongeait peu avant sa disparition.
Son autobiographie "Breaking The Surface", numéro 1 de la liste des best sellers du New York Times durant cinq semaines, avait servi de support à son coming out officiel. Elle lui avait également permis d'annoncer au monde entier qu'il avait contracté le virus du SIDA et vivait avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête depuis 1988. Depuis mars 1988, pour être tout à fait précis. Précision loin d'être anodine au regard du calendrier olympique et des événements qui se déroulèrent à Séoul, en septembre de la même année.
Greg Louganis est né le 29 janvier 1960. Et son entrée dans la vie fut autrement plus tumultueuse que ses entrées dans l'eau. Fruit d'une union adolescente et de deux gamins d'Hawaï qui n'étaient pas prêts à élever un bambin, Greg fut confié à un foyer. Lui trouver une maison sembla rapide sur le papier, moins simple en réalité. Parce que le futur champion de plongeon est né avec une peau trop foncée aux yeux de la grande majorité des adoptants qui ne juraient alors que par les petits blonds aux yeux bleus... Greg a hérité des traits de son père, samoan, plus que de sa mère, originaire d'Europe du nord. Il s'en rendra compte le jour où il le retrouvera.
Frances et Pete Louganis n'ont pas de problème avec ça. Bien au contraire. Frances ne pouvait avoir d'enfant, le couple s'est donc tourné vers les services sociaux. Avant Greg, les Louganis ont déjà adopté un premier enfant, Despina. La petite fille, aînée d'un an et demi, ne répond pas plus que son futur frère aux canons esthétiques recherchés par les adoptants. Du sang indien, français, italien et britannique coule dans ses veines. Les Louganis adorent. Greg débarque dans la vie de sa famille à neuf mois.
Frances est issue d'une famille de fermiers texans. Elle a rejoint San Diego et la Californie à la fin des années 40. Pete, lui, vient de Boston et est d'origine grecque. Frances dit que Pete est "né vieux et en colère". A priori, il n'a pas tardé non plus à avoir une bouteille d'alcool dans les mains, mauvaise habitude qui pourrit le quotidien des Louganis, du petit Gregory Efthimios en tête. Heureusement, maman Louganis veille.
L'école pourrait être un refuge. Il n'en est rien. Louganis s'y fait traiter de… "négro". "Mon père biologique venait des Samoa mais je ne savais pas où étaient les Samoa. Je pensais que je venais d’Afrique", explique-t-il dans sa biographie. Il bégaie, en plus. Il est dyslexique. On le dit retardé. On le traite de "tapette" aussi, en raison des sports qu'il pratique. Et, comme souvent malheureusement, à la violence des mots s'ajoute celle des coups. Il prend des raclées. Il ne dit rien à la maison. Parce qu’il a honte.
Idées noires et tentatives de suicide
Difficile de se construire dans ces conditions. Parce que, si l'envie de revanche et le sentiment d'injustice peuvent être un moteur, ils s'avèrent parfois terriblement destructeurs. A douze ans, le futur quadruple champion olympique fait une première dépression. Idées noires. Envie et tentatives de suicide. Le jeune Louganis vit mal son début d'adolescence, voit dans la drogue une forme d'échappatoire à une existence compliquée. Il boit, aussi. Et ira même jusqu'à faire un crochet par une maison de correction après s'être battu avec sa mère adoptive. Sa crise d'adolescence, liée à son abandon, trouvera un début de solution le jour où il se rendra à l'agence d'adoption et apprendra que ses parents l'ont abandonné par nécessité. Pas par désamour et désintérêt.
Dans cet océan de soucis et de complexité, il y a une piscine. Une vraie, bâtie dans le jardin des Louganis à la fin des années 60. Et le petit Greg aime bien y plonger. Il faut dire qu'il est un élastique sur pattes et qu'il est doué d'un sens artistique hors du commun. Depuis ses dix-huit mois, il s'adonne à la gymnastique acrobatique et pratique la danse. A peine savait-il marcher qu'il voulait imiter sa sœur, qui prenait des leçons. La professeure de Despina est séduite par le bambin et propose à sa mère de l'inclure dans ses cours. Greg est doué, il a quelque chose d'inné. Des qualités physiques et artistiques vite reconnues. A trois ans, il se produit sur scène.
La piscine, c’est une manière et une envie irrépressible de joindre l'utile à l'agréable. Greg Louganis, 9 ans, s'envole et enchaîne les plats. Au grand dam de sa mère qui n'a qu'une crainte : qu'il se fasse mal. Alors, elle décide de l'envoyer prendre des leçons à la piscine de La Mesa. "Elle ne voyait pas en moi un grand plongeur ou quoi que ce soit, elle souhaitait juste que je ne me brise pas la nuque !" L'histoire est en marche. Nous sommes en 1969. Dans sept ans, Louganis disputera ses premiers Jeux Olympiques.
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Greg Louganis
Crédit: Getty Images
Baryshnikov du plongeon, Nureyev des bassins
"Greg, c'est un danseur. Il n'est pas né au plongeon en sautant, mais en dansant, depuis son plus jeune âge. Il a toujours continué. Il s'est d'ailleurs produit récemment avec le National Kaléidoscope Ballet d'Indianapolis. Son style et sa méthode viennent de là, expliquait au Monde son coach Ron O'Brien en 1988. Si vous voulez un apport décisif de Greg au plongeon, le voilà ! Avec lui, les plongeurs ont compris qu'ils étaient des artistes. Regardez Greg Louganis plonger, vous verrez Mikhail Baryshnikov en train de danser !"
Le Baryshnikov du plongeon. Ou Nureyev des bassins. Au choix. Louganis est d'une grâce absolue, à laquelle il associe une puissance unique. Et un physique parfait pour sa discipline. Adulte, Louganis ne sera ni trop grand, ni trop petit. 1,75 mètre pour 68 kilos, l'Américain possède les dimensions parfaites. Avec une détente sèche estimée à 93 centimètres.
"Il avait une technique de plongeur remarquable, une grâce et un esthétisme exceptionnels. C'était un gars qui était beau physiquement et en exécution de plongeon. Il n'avait pas de cambrure lombaire, une superbe ligne de jambes et puis il était super puissant en même temps, nous confie Jérôme Nalliod, plongeur français qui a participé aux Jeux de Séoul en 1988. Il donnait une impression de facilité alors qu'il était un athlète extraordinaire. Il avait une puissance phénoménale. Bien avant tout le monde, et autour de 1982 ou 1983, il donnait l'impression d'avoir pris quinze ans d'avance techniquement."
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Louganis aux JO de LA
Crédit: Imago
John Anders, entraîneur du coin, le remarque d'entrée : Louganis est à part. Rapidement, Greg se retrouve entre les mains d'une pointure de la discipline : Sammy Lee. Docteur Sammy Lee, pour être tout à fait précis. L'homme est diplômé en médecine mais, surtout, double champion olympique au plongeon à 10 mètres, à Londres en 1948 et Helsinki quatre ans plus tard. Pour le symbole, l'homme est tout simplement le premier Asio-Américain à glaner l'or pour les Etats-Unis. Lui aussi en connait un rayon en termes de discrimination.
"Mon dieu, c'est le plus grand talent qu'il m'ait été donné de voir". La première fois qu'il l'a vu, Sammy Lee fut subjugué. Greg est âgé de 11 ans. Sur le tremplin, quand il s'élance, il va plus haut que tous ses camarades de jeu. "Avec un type comme lui, il faudrait rehausser les notes à 11 ou 12", s'emballera-t-il un jour. Quand il commencera à l'entraîner, en 1974, le coach aura un but avoué : l'envoyer aux Jeux de Montréal. Il le prend sous son aile, le façonne et, en 1976, Louganis découvre les JO. Il s'y qualifie pour le tremplin à 3 mètres et la plateforme à 10 mètres. L'histoire est - déjà - en marche. A un journaliste du Evening Tribune de San Diego qui lui signale que Louganis est possiblement le plongeur du futur, Lee répond du tac au tac : "Au diable avec ça. Je ne serai peut-être plus là en 1980. Greg y va pour gagner maintenant !"
Greg ne gagnera pas. Mais marque les esprits. Sixième à 3 mètres, il va menacer la légende absolue de la discipline en haut vol, l'ange blond Klaus Dibiasi. L'Italien vise un troisième titre à 10 mètres. L'Américain s'accroche autant que faire se peut, mais doit finalement s'incliner. Ce sera l'argent. Louganis n'est pas content mais Dibiasi a vu le visage de son successeur et s'en va prédire l'avenir à l'oreille du jeune homme : "La prochaine fois, à Moscou, tu gagneras deux médailles d'or". Dibiasi aura à moitié raison. La prochaine fois que Louganis ira aux Jeux, il remportera deux titres. Mais cela ne sera pas à Moscou.
Montréal marquera aussi le moment où il révèle pour la première fois son identité sexuelle, à un certain Scott Cranham. "Je pensais qu'il était la personne à qui je pourrais me confier. Je pensais qu'il était homosexuel lui aussi. Il étudiait la psychologie à l'université, relate-t-il dans Breaking The Surface. Donc j'espérais que, s'il n’était pas gay, il me prêterait une oreille attentive." Raté. Scott Cranham est bel et bien gay. Mais n'est pas prêt à s'ouvrir. Une première désillusion. Pas la dernière. Louganis va devoir apprendre à vivre avec sa différence. Cela ne sera pas toujours facile.
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Greg Louganis, la légende qui se bat pour changer les mentalités
Video credit: Eurosport
En déplacement, on ne se presse pas tellement pour faire chambre commune avec Louganis. "Rétrospectivement, je ne sais pas à quel point c'était de l'homophobie, car j'ai été en contact avec beaucoup de ces gars depuis et mon identité sexuelle n'est pas un problème pour la grande majorité d'entre eux. Mais à l'époque, je gagnais. Donc je ne sais pas dans quelle mesure c'était de la vraie homophobie ou dans quelle mesure c'était de la jalousie."
Pour gagner, Louganis gagne. Imaginez qu'en 1981, il est déjà l'homme détenant le plus de titres nationaux aux Etats-Unis. Il terminera à 47. Record absolu. En 1978, à Berlin-Ouest, il a également décroché un premier titre mondial, à 10 mètres. Malheureusement, le Graal olympique n'est pas encore tombé dans son escarcelle. Lui était prêt pour 1980. Et pour un premier doublé. Mais la Guerre Froide s'est réchauffée. Moscou lui passe sous le nez. Rendez-vous à Los Angeles en 1984.
L'équivalent d'un 100 mètres en 9"50
Quand il débarque dans la cité des anges, Greg Louganis est le meilleur. De loin. En 1982, aux Mondiaux de Guayaquil, il a déjà mis les points sur les i. Pour clore son concours à 3 mètres, il est récompensé d'un 92,07 points. Note record sur un seul plongeon. Son premier poursuivant repoussé à plus de cent points au terme d'une finale à sens unique. Il évolue sur une autre planète. Sur la plateforme, il parvient à obtenir un 10 de la part des 7 juges. La perfection absolue. Premier doublé. Louganis est seul au monde. Il explose aux yeux du monde, deux ans après aux Jeux. La démonstration est totale. Deux titres, à 3 mètres et à 10 mètres aux JO, du jamais-vu depuis 1928 et Peter Desjardins.
Sur le tremplin, il s'offre même le luxe de passer la barre des 700 points en finale. Personne n’avait jamais réussi ça sur la scène olympique. Avec 754,41 points, il gagne avec plus de 92 unités d'avance sur son dauphin. Du haut de la plateforme, même constat : son compatriote Bruce Kimball termine à plus de 67 points et lui passe les 700 points (710,91). A 10 mètres, personne ne l’avait jamais fait. Ni aux JO. Ni nulle part ailleurs. "Des journalistes m’ont demandé de comparer ça à des performances d’un autre sport. Je dirais que c'est comme atteindre les 9,15 mètres au saut en longueur ou courir le 100 mètres en 9"50", jubile son entraîneur Ron O’Brien. Pour ce dernier, ce qu’a réussi Louganis surpasse les exploits de Carl Lewis durant les mêmes Jeux.
La vie professionnelle de Louganis est aussi exceptionnelle que sa vie privée est mouvementée. Les deux hommes qui partageront sa vie durant les années 80 lui font vivre un enfer, notamment Tom Bennett. Ce dernier abusera de lui. Au sens propre, en le violant. Au figuré, en ponctionnant une partie conséquente de ses revenus et en le rabaissant constamment. Quand les sponsors ne se pressent pas, il ne manque jamais une occasion de lui rappeler que son orientation sexuelle n'y est pas peut-être pas pour rien. Une relation toxique.
Le fléau du SIDA
Les années 80 sont celles d'une Amérique triomphante, dont il est l'un des nombreux visages. Les années 80 sont aussi celles de l'arrivée du SIDA dans le quotidien de l’humanité. Pandémie et véritable fléau qui a surgi à la fin des années 70 à l'ouest du pays, le SIDA reste à l'époque une maladie méconnue qui fait des ravages. Et, comme ignorance rime rarement avec bienveillance, ce mal draine toutes sortes de légendes urbaines, parfois crasses. "Cancer gay", stigmatisation des homosexuels qui font partie des "fameux" 4H, avec les Haïtiens, les héroïnomanes ou les hémophiles. Certains illuminés et esprits malveillants avancent même qu'ils seraient divinement punis pour leur orientation sexuelle.
Greg Louganis est homo. Il a eu une vie amoureuse à risque. Lui, et ses compagnons. La pensée d'être porteur du virus ne lui traverse pas l'esprit de suite. Il pense qu'il faut mener une vie extrêmement dissolue et multiplier les partenaires, ce qui n'est pas son cas. Néanmoins, il finit par comprendre qu'il fait partie des personnes à risques. Notamment lorsqu'il apprend que Kevin, son compagnon au début des années 80, a été diagnostiqué séropositif. Ce dernier l'encourage à se faire tester. "J’ai commencé à prendre peur quand certains des amis de Tom sont tombés malades et sont morts. Kevin m’a alors écrit pour me signaler qu’il était positif au VIH. Il me disait de me faire tester mais d’une certaine manière, je me complaisais dans le déni".
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Greg Louganis
Crédit: Getty Images
Le déni est encouragé par la perspective des Jeux Olympiques de Séoul. Il a peur pour sa vie, peut-être plus encore pour son rêve olympique. Un jour, néanmoins, il ne peut plus reculer. Nous sommes au début de l'année 1988. Tom attrape un zona, couplé à des soucis respiratoires. Il se rend à l'hôpital. Il y sera testé. Louganis, qui s'entraîne alors en Floride, décide d'en faire autant. Le verdict est sans appel. Il était craint, autant qu'attendu. Louganis est HIV positif. "Tu entends des bourdonnements, tu ne comprends pas tout ce qu'on te dit. J'étais effrayé parce que je voyais des gens mourir. J'ai pensé : mon Dieu, c'est terminé", expliquait-il dans le documentaire Thicker than water. "A l’époque, on pensait que c'était une condamnation à mort. A six mois des Jeux, je me disais 'bon, je vais faire mes valises, rentrer à la maison, m’enfermer et attendre de mourir'".
Le docteur qui l'a accompagné est un membre de sa famille, un cousin par alliance. Il lui dit que la meilleure des choses à faire est d'essayer d'aller aux Jeux, parce que se tenir en forme et garder la tête haute est la meilleure des barrières contre l'évolution de la maladie. En revanche, Louganis va devoir suivre un traitement très lourd : il doit prendre de l'AZT toutes les quatre heures. "C'était le seul médicament disponible. Je devais prendre deux pilules toutes les quatre heures. Peu importe où j'étais. J'avais une montre qui me le rappelait toutes les quatre heures. C'était un rappel constant…"
Le secret est lourd à porter. Et difficile à partager. "Ce n'était pas une option de s'ouvrir et être honnête : il n'y avait guère de compassion avec le SIDA." Une seule personne peut comprendre, il le sait : Ron O'Brien.
O'Brien est son entraîneur depuis une décennie. Il l'a accompagné dans sa vie d'athlète. Et sa vie d'homme, aussi. Ron est plus calme que le docteur Lee, et ça colle parfaitement avec Louganis, personne secrète. En 1984, il l'a convaincu de poursuivre sa carrière jusqu'à Séoul. Au printemps 1988, quand Louganis prend son courage à deux mains et lui annonce sa séropositivité, dans une chambre d'hôtel de Washington, il ne bouge pas d'un iota. "On va combattre ça tous les deux", lui lance-t-il.
Avec le plongeur, il soupèse le danger éventuel que cela pourrait faire courir aux autres. Mais accepte de garder le secret. "Greg ne voulait pas que cela se sache. Parce qu'il pensait qu'il ne serait pas autorisé à concourir et entrer au pays. Je pense que si le CIO ou le comité olympique US avaient découvert qu'il était positif, on lui aurait retiré sa place. S'il avait pratiqué un sport de contact, je lui aurais dit 'tu ne peux pas y aller' et l'aurait signalé. En plongeon, il n'y avait aucun contact." Louganis ira donc aux Jeux.
19 septembre 1988. Qualification du plongeon à trois mètres. Après huit sauts, tout va pour le mieux. Comme prévu, Louganis mène la danse devant Tan Liangde, argenté à Los Angeles et seul homme à l'avoir battu depuis sept ans sur le tremplin. Arrive le neuvième saut, un double saut périlleux et demi renversé carpé. Dire qu'il le maîtrise est un doux euphémisme. L'Américain s'avance sur le tremplin. La mécanique est on ne peut plus huilée. Il s'envole, récite ses gammes aériennes. Mais, avant même l'impact, O'Brien a compris : "J'ai eu un nœud dans l'estomac. Quand il a décollé, j'ai su". L'entraîneur de la légende vivante ne s'est pas trompé. Avant l'entrée dans l'eau, la tête de Louganis heurte le tremplin.
La première réaction du champion n'est pas celle que l'on imagine. Avant l'inquiétude vient la honte. Un double champion olympique et quintuple champion du monde qui tape le tremplin… en mondovision, ça ne fait pas sérieux. Louganis n'a alors qu'une envie : rester sous l’eau et disparaître. Il finit par en sortir. Rien de grave, en apparence. Rien à voir avec l'accident qu'il avait subi en 1979 lors d'une rencontre USA-URSS et l'avait laissé KO durant 20 minutes. Il n'empêche, il est très inquiet pour des raisons que personne ne sait.
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Greg Louganis se tient la tête après avoir heurté le tremplin
Crédit: Getty Images
Jérôme Nalliod, témoin direct de la scène, se souvient des minutes qui ont suivi. Et de ses conséquences.
"Je plongeais un peu après lui. Quand il a touché, j'étais dans le bain chaud et je me préparais pour mon plongeon. Évidemment, je le regardais parce qu'on regarde tous Louganis. Surtout sur ce plongeon qui est peut-être celui qu'il fait le mieux au monde. Il sort de l'eau, il se tient la tête. L'entraîneur belge Jan Snick commence à lui toucher le crâne. Ça, je le décode avec les yeux d'aujourd'hui mais, tout de suite, Louganis met la main sur sa plaie et se dirige vers l'endroit où l'on était tous sous les tribunes. Il est parti. A l'époque, je ne savais évidemment pas qu'il était séropositif. Je me suis pointé avec Jesus Mena pour nettoyer le tremplin, pieds nus et écorchés… Quand sa bio est sortie, la première chose que j'ai faite fut d'aller réaliser un test HIV. A posteriori, je me suis dit que cela devait être terrible pour lui de se dire qu'il avait peut-être risqué de contaminer des gens sans pouvoir rien dire. Ça a dû être terriblement difficile pour lui à gérer. Mais, même entre plongeurs, on en a discuté, c'était compliqué."
Le jour où il révélera sa séropositivité, en 1995, certains médias indélicats tenteront de faire leurs choux gras de l'accident de Séoul. De faire planer un soupçon de scandale autour du comportement de Louganis. Or, aucun de ses adversaires n'a été mis en danger ce jour-là. Le risque était infinitésimal. Pour deux raisons, le sang qui a(urait) coulé dans l’eau est trop peu important pour contaminer qui que ce soit. Aussi, le chlore présent dans le bassin aurait tué le virus.
Mais ça, Greg Louganis ne le sait pas encore. Le champion est touché dans sa chair et doit aller se faire recoudre. C'est le docteur américain Jim Puffer qui va s'en charger. Lui non plus ne porte pas de gants. Louganis s'inquiète quand il voit le docteur lui trifouiller le crâne. Mais il est paralysé. Et ne peut rien dire.
Parler ? Y retourner ? Jeter l'éponge ?
Louganis ne sait quoi faire. Doit-il parler ? Doit-il y retourner ? Jeter l'éponge ? Ron O'Brien, l'entraîneur, le fidèle, lui laisse le choix. Lui aussi vit une période compliquée, alors que sa mère vient de mourir le jour même. Il l'encourage tout de même et tente de dédramatiser, si tant est que ce soit possible : "Les joueurs de hockey prennent des palets dans la tronche, 50 points de suture et y retournent. Tu as seulement quatre points de suture, et tu n’as que deux plongeons à réaliser."
Louganis repart pour un tour. Et il n'a pas oublié ce qu'il a ressenti quand il s'est présenté pour son saut suivant, renversé également. "Quand ils ont annoncé mon nom et mon plongeon, j’ai pu entendre comme un halètement du public. 'Oh mon dieu, ils ont peur…', me suis-je dit."
Son saut suivant ? 87,12 points. Le meilleur des qualifications. Louganis ira évidemment en finale. La nuit qui suivra sera particulièrement compliquée. Mais Louganis gagnera le titre. A 3 mètres. A 10 mètres, de justesse. A l'issue des Jeux, il est définitivement une légende. Et, sans doute, était-il temps d'arrêter.
La concurrence a poussé. Et lui a changé. "En 1976, j’étais squelettique, en 1984, j’étais bien comme il faut, en 1988, j’étais plus massif". "En 1988, il était déjà plus lourd. Il s'empâtait un peu. Il faisait hyper gaffe mais on sentait cette évolution. On sentait qu'il était temps qu'il arrête, confirme Jérôme Nalliod. Sur ses plongeons renversés, il était particulièrement près, à Séoul. On était dans le même groupe d'entraînement que les Américains, et déjà, il s'était fait un peu peur. Là, en concours, il est parti un tout petit peu plus près… D'ailleurs, en finale, il refait un plongeon en renversé où il ne passe pas loin. Il était un peu plus lourd, il devait donc prendre un peu plus de risque. C'est peut-être pour ça aussi qu'il était plus près du tremplin qu'en 1984."
1984 a fait de lui une star. 1988 a fait de lui une légende. Sur son dernier podium, il est loin de toutes ces considérations. "Quand vais-je mourir ?", est sa principale préoccupation.
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Greg Louganis
Crédit: Getty Images
Plus de trois décennies après, Greg Louganis est toujours là. Plus que jamais. La fin des années 80 et le début de la décennie suivante furent particulièrement douloureuses, car il a vu Kevin, Tom et son père, victime d'un cancer, disparaître. Après sa carrière sportive, l'homme est devenu artiste (ce qu'il était déjà, au fond) et fut notamment le héros de Jeffrey, pièce de théâtre contant la vie d'un jeune gay à l'époque du SIDA. Activiste, mentor pour l'équipe des Etats-Unis, éleveur canin, Louganis en fait des choses depuis son dernier plongeon. Il s'est marié aussi, en 2013.
Il n'a jamais pu déposer les armes dans le conflit intérieur qui l'oppose depuis 1988 à la maladie. Une chose est sûre, il n'a jamais regretté de s'être libéré d'un poids, en révélant sa séropositivité. Parce qu'il ne l'a pas fait que pour lui. "Je voulais que mon histoire motive les personnes séropositives à être responsables et à comprendre aussi que la vie n'est pas encore finie, que le VIH et le SIDA ne sont pas une condamnation à mort." Greg Louganis est aujourd'hui un fringant sexagénaire. Il n'a jamais été aussi vivant.
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